lundi 10 juin 2013

Neutrino lambda

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J'ai encore perdu au loto. Ou plutôt, je n'ai pas gagné. Il faut dire que je n'avais qu'une chance sur quelques dizaines de millions de décrocher la timbale. Infime. Un simple coup d'oeil sur la répartition des probabilités aurait dû me dissuader (depuis longtemps) de jouer. Définitivement. Mais non. Comme tant d'autres, je m'obstine, me disant qu'il y a tout de même une petite chance pour que ça arrive. Ainsi, depuis pas mal d'années, chaque semaine, je perds quelques euros. Ma femme a beau me répéter que j'aurais mieux fait de les placer, ou d'acheter des boîtes haut de gamme pour le chat, qui en vieillissant, devient difficile sur la qualité, je m'obstine, tout en lui donnant raison.

Le corps humain compte environ 7 x 1000 000 000 000 000 000 000 000 000 atomes (10 puissance 27) Chaque noyau d'atome est éloigné d'un électron tournant autour de lui par une distance équivalant, toutes proportions gardées, à la distance de la Terre à la Lune. Chaque atome est séparé de ses voisins par une distance immense. Notre corps est donc essentiellement fait de vide, comme la Terre elle-même d'ailleurs.

Les neutrinos, particules apparemment dépourvues de masse, sont infiniment plus petites qu'un noyau d'atome. Si petites qu'elles n'interagissent pratiquement pas avec la matière. Chaque seconde, pas moins de 1000 000 000 000 ( 1000 milliards) de neutrinos  traversent notre corps sans interagir avec notre corps, qu'ils ne "voient" littéralement pas (ils traversent la Terre entière de la même façon). On pourrait les comparer à un vaisseau spatial qui voyagerait dans l'espace intersidéral  sans jamais rencontrer aucun corps céleste, tant la distance qui le sépare des autres corps et la différence de sa taille à la leur sont immenses.

La physique quantique a apporté à notre compréhension du monde une manière d'approcher celui-ci dont nous n'avons pas fini de tirer les conséquences : une approche probabiliste. Au royaume de l'infiniment petit, la connaissance absolue est impossible. On ne peut jamais connaître absolument la position d'un photon ni l'état d'excitation d'un atome; on ne peut que calculer des probabilités. La révolution quantique a sonné le glas des certitudes scientistes sur lesquelles vécut le XIXe siècle : les lois de la nature ne sont pas absolues, elles ne sont que probables.

Au vrai, il en est exactement de même dans l'état macroscopique du réel où nous évoluons, mais nous n'en avons pas une conscience suffisante. Tous les efforts de la science, dans tous les domaines, consistent au fond à mieux maîtriser les probabilités. Tous les efforts de l'action humaine, dans tous les domaines, consistent à tenter de jouer sur les probabilités. Un géophysicien, spécialiste de la tectonique des plaques, tente d'évaluer la probabilité d'une rupture de plaques, génératrice d'un séisme. Un malade du cancer et son oncologue tentent chacun d'évaluer la probabilité de guérison et de l'augmenter, à cette différence près que le second maîtrise mieux que le premier le calcul des probabilités, à partir d'une meilleure connaissance des facteurs.

Toutes les formes de l'action humaine étant susceptibles d'une évaluation probabiliste, cela rend les prévisions et les promesses de nos hommes politiques (toutes tendances confondues) assez ridicules. L'un assure qu'il mettra en oeuvre son programme, sans tenir aucun compte des aléas de la conjoncture, l'autre que, quoi qu'il arrive, il ne reculera pas, quitte à se déjuger quelques jours après... Aucun ne se risque à évaluer modestement et publiquement le niveau de probabilité de la réussite de son projet.

Parmi les dogmes du christianisme, celui auquel les croyants eux-mêmes croient le moins est celui de la Résurrection des corps à la fin des temps. Ce miracle leur paraît proprement impossible. Je ne suis pas croyant et pourtant je considère ce dogme comme tout-à-fait plausible et en accord avec les connaissances scientifiques. Le dogme de la Résurrection des corps est, au fond, une machine à remonter le temps. En le remontant, il l'annule. Or la physique quantique, physique probabiliste, ne fait pas entrer le temps en ligne de compte. Un atome -- un groupe d'atome -- peut faire en sens inverse le parcours qu'il a fait et revenir à son état initial. La flèche du temps, à laquelle nous sommes (ou croyons être) soumis n'existe pas pour lui. Dans notre monde macroscopique en revanche, personne n'a jamais vu un vieillard retrouver sa jeunesse. Nous nous acheminons inexorablement vers la mort. Pourtant, il est statistiquement possible que les atomes qui nous composent se réorganisent collectivement pour retrouver leur état initial. Cette probabilité existe, mais, vu le nombre immense d'atomes qui composent notre corps, elle est infime. Bien plus infime que la probabilité de gagner le jackpot au loto. Il est infiniment probable que cette possibilité n'aura pas le temps de s'actualiser avant la disparition de toute vie sur la terre. Pourtant, elle n'est pas nulle.

Comme toute chose en ce monde, ce blog est justiciable du calcul des probabilités. Il  aurait pu ne pas exister. Il se trouve qu'il  existe. Existera-t-il encore demain ? C'est probable mais non certain. Que seront les billets que j'y écrirai ? Je n'en ai qu'une très, très vague idée mais j'entrevois certaines probabilités . J'en ai tapé le billet inaugural le 18 juin 2010. Il y a de cela trois ans. Il a pris place dans la liste interminable des blogs déjà créés. Il s'en crée chaque jour, de façon aléatoire et néanmoins nécessaire, toujours de nouveaux, des promis à un brillant avenir, des chétifs, des morts-nés. Combien de centaines de millions de blogs, de milliards peut-être ? Si j'excepte la poignée d'amis, de maîtresses et d'anciennes maîtresses qui  parcourent parfois, d'un regard généralement navré, quelqu'une de mes élucubrations, ce blog reste très peu lu. La probabilité de collision avec un lecteur inconnu est extrêmement faible. Et pourtant, elle se produit, puisqu'au bientôt millième post, si du moins le compteur Google est fiable, j'en suis à mon cent millième clic. Cent mille clics !  Je ne sais pas trop qui c'est-t-y qui clique, mais c'est un fait, on me clique dessus, et pas qu'un peu ! Du coup , pour fêter ça, j'ai acheté une bouteille de cidre que je boirai en Suisse -- selon toute probabilité -- et en cachette de ma femme, car elle ignore tout, heureusement, de l'existence de ce cabinet (comme disait poliment Alceste) où j'entasse mes... mes... mes productions.

Il n'empêche : dans l'univers des échanges internet ,  je resterai, comme tant d'autres, un neutrino lambda. C'est le plus probable.

Qu'importe : si quelqu'un, en ce moment, lit ces lignes, je lève mon verre de cidre à sa santé !





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