jeudi 20 juin 2013

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" Tu n'es pas du château, tu n'es pas du village. Tu n'es rien "

                                                       ( Franz Kafka, Le Château )


Sur ce blog littéraire que je fréquente assez régulièrement, un intervenaute se fait remarquer par des posts nombreux qui, pour la plupart, développent un panégyrique systématique d'Israël et de la culture juive . C'est bien son droit, à cet homme, dira-t-on. D'autres font bien l'éloge de la culture arabe, de la Chine ou de bien d'autres choses. Sans doute, et cela ne me gênerait guère si les tartines récurrentes du personnage  -- outre qu'elles relèvent généralement d'une insistante propagande sioniste --, ne cherchaient pas obstinément à démontrer la supériorité de la culture juive sur les autres cultures (arabe notamment) et celle d' l'Etat d'Israël sur ses voisins, et cela d'une façon particulièrement lourde, grossière et agressive. Son zèle lui fait aligner les sottises les plus burlesques : c'est ainsi que, soucieux de réintégrer dans les rangs de la grande tribu l'écrivain Italo Svevo, qui dissimulait  pourtant soigneusement ses origines juives, dont il ne tirait sans doute pas une particulière fierté, il écrit : "Son obsession du bonheur sur terre et d'une certaine harmonie existentielle sont typiquement juifs " !  Aussi typiquement juifs que chinois ou lapons ! L'aspiration au bonheur et à une certaine harmonie existentielle étant typiquement humaine, et les Juifs faisant partie, jusqu'à nouvel ordre, de l'espèce humaine, elle est donc typiquement juive... Excellente application du fameux syllogisme.

L'effet obtenu est évidemment à l'opposé de celui que leur auteur escomptait. Il ne s'avise pas qu'en parlant de qualités  "typiquement juives", il autorise les antisémites à énumérer des défauts  typiquement juifs, eux aussi, dont un Menotté de Manhattan, par exemple, leur fournira aisément des exemples : cupidité frénétique, frénétique volonté de puissance et avidité sexuelle non moins frénétique. C'est ainsi que les sionistes délirants offrent aux délirants successeurs d'un Montandon une légitimation qu'ils n'espéraient plus.

Les textes de cet ectoplasme sont très révélateurs d'un mode de pensée qui, personnellement, me hérisse, et que je qualifierai d'essentialiste. Il consiste à enfermer les êtres vivants, les collectivités humaines, les phénomènes culturels, dans des essences auxquelles on impose une définition intangible. Chez l'intéressé, elles le sont d'une façon particulièrement sommaire et simpliste. On rencontre donc sans cesse sous sa plume une série d'entités durcies tant bien que mal sur l'enclume par ce médiocre forgeron des essences : LE Juif, L'Arabe, LA culture juive, LES Chrétiens etc. Essences souvent assorties d'un qualificatif peu flatteur : "France moisie" , "Europe moisie" ...

On me dira que cette manie essentialiste et classificatrice n'est ici gênante que parce qu'elle est lourdement et bêtement réductrice, mais qu'après tout, elle est aussi vieille que le monde, à l'oeuvre dans la pensée de tout un chacun, et sans doute une des conditions de la connaissance, philosophique, historique  ou scientifique. Une des armes aussi de la polémique, plus fréquemment utilisée, me semble-t-il, à droite qu'à gauche.

Qu'aucune entreprise de connaissance ne puisse se passer du recours à des concepts englobants et généralisants, c'est une évidence ; mais  un concept, quel qu'il soit, est un artefact, il n'existe pas dans la nature ; réduire le réel au conceptuel est une pratique qui  comporte des avantages, mais aussi des dangers, parmi lesquels le plus sérieux est sans aucun doute la réduction artificielle et abusive du complexe au simple, au point de faire oublier que le réel est toujours infiniment complexe, et que le risque de la simplification, c'est le simplisme. L'Histoire des hommes abonde en exemples des  ravages qu'une vue simpliste des choses a provoqués dans les relations entre les groupes humains.

Dans le langage de l'informatique, il est une expression que j'aime bien, c'est l'expression "par défaut". Par exemple, si je sélectionne un navigateur par défaut, c'est lui que mon ordinateur reconnaîtra automatiquement, à défaut des autres. Cela ne veut pas dire que je méconnais les qualités des autres ; cela veut dire simplement que, momentanément, j'ai choisi d'utiliser ce navigateur-là.

De la même façon, il me semble qu' au moment de tenter une définition de nous-mêmes ou des autres,  nous devrions toujours nous rappeler que nous ne pouvons le faire que  par défaut, c'est-à-dire qu'en nous définissant de telle ou telle façon, nous excluons provisoirement (généralement pour des raisons d'utilité et d'efficacité immédiate) d'autres façons, très nombreuses, de nous définir ; cela veut dire aussi que nous aurions pu être autre chose que ce que nous sommes. "Ah! oui , dit un personnage de Henri Michaux (dans Mes propriétés, je crois), j'ai été ça. Et ça. Et puis encore ça"  etc. Un sommaire examen de notre vie nous convaincra que nous pouvons en dire autant. De la même façon, nous pourrions dire : " J'aurais pu être ça, et puis ça, et puis encore ça". Mieux encore : "Je pourrais (très facilement) être ça, et puis ça, ou encore ça."

Ainsi ne sommes-nous enfermés dans aucune essence, car si nous sommes Juifs, Français, Chinois, Chrétiens, Musulmans, etc., nous ne le sommes que par défaut. De même sommes-nous agrégés, polytechniciens, employés des postes, techniciens des pétroles, par défaut. De même ne sommes-nous homme ou femme que par défaut, et même des êtres humains par défaut. Si je suis homme, c'est que le sort n'a pas voulu que je sois femme; il s'en est fallu de peu, et je garde en moi des traces du moment où le destin a hésité. De même le sort n'a-t-il pas voulu que je sois chat, chevreuil, amibe ou brin d'herbe. Mais quelque part, au plus secret de mon être, je suis AUSSI tout cela. Dieu merci. Oui, Dieu merci.

Délivrons-nous des définitions. Délivrons-nous des étiquettes. Libérons-nous de ces lourdeurs. Quel bonheur que passer d'une identité à une autre, puis à une autre, d'une patrie à une autre, d'une religion à une autre, d'un sexe à un autre, d'une espèce à une autre, d'un règne à un autre. Être engendré, c'est passer d'un règne à un autre. Mourir, c'est passer d'un règne à un autre. Ouvrez les fenêtres! De l'air ! de l'air !

Mais il est vrai que les choses ne sont pas si simple. Il faut bien que nous accommodions tant bien que mal, les uns et les autres, de l'identité que les hasards de la vie nous ont fabriquée. Nous aimons légitimement quelques traits de cette identité; généralement, il s'agit de notre identité la plus intime, celle où nous croyons, souvent à tort, que réside le meilleur de nous-mêmes ; mais pour le reste.... Pour le reste, imposer une identité, c'est, peu ou prou, toujours, noyer le singulier dans le collectif, que ce soit  la lignée,  la famille, le clan,  l'ethnie,  la profession,  la classe sociale,  la nation,  la religion etc. Et c'est toujours s'exposer au risque des qualifications essentialistes.

Or la manie essentialiste est une fureur mutilante. Elle nous coupe de ce qui est  autre. Elle nous empêche de nous reconnaître dans l'autre, d'aller vers lui, de le comprendre, de l'aimer, de s'identifier à lui, de se fondre en lui. Elle est l'arme de toutes les intolérances, de tous les intégrismes, du racisme, de la xénophobie de la haine. Au long de l'Histoire, elle n'a cessé de d'offrir une légitimation aux dominants, aux discours esclavagistes, racistes, sexistes, homophobes.

Si j'aime la littérature, c'est qu'elle est pour moi le moyen d'accéder à la singularité irréductible de l'autre et de m'unir à elle dans l'échange de la lecture. Je sais bien, par exemple, que Faulkner est américain, que son oeuvre s'inscrit dans le cadre de l'histoire américaine, de la culture américaine, de la littérature américaine, qu'elle s'éclaire par elles, mais ce qui m'intéresse par-dessus tout, c'est la singularité absolue d'une sensibilité, d'un regard, d'une écriture. Il en va de même de tous les écrivains que j'admire. La littérature et , plus généralement , l'art sont les antidotes les plus efficaces que je connaisse au poison essentialiste. A condition de pratiquer une infidélité systématique. De passer d'un livre à l'autre comme on passe d'une femme à l'autre. Le personnage que j'évoquais tout-à-l'heure ne comprend pas qu'on puisse aimer à la fois Gombrowicz et le Clézio. Mais si, on le peut, et d'une façon toute naturelle et saine, s'il est vrai que le commerce des livres est le lieu des échanges et des appariements les plus improbables, et que l'amour de la littérature et de l'art ignore l'exclusion, l'ostracisme, l'excommunication.

Soyons, éperdument, des migrants de l'être. Soyons, éperdument, des migrants de l'esprit.

" Je est un autre " : nous n'avons pas fini de méditer la vérité profonde de la parole de Rimbaud.


Note -

Sur cette question éminemment philosophique des essences, on lira avec profit sur ce blog, sous la plume de Marcel : Comment fabriquer une balle de golf avec du potage  (11/05/2013)

Additum -

" Quel bonheur que passer d'une identité à une autre, puis à une autre, d'une patrie à une autre, d'une religion à une autre, d'un sexe à un autre, d'une espèce à une autre, d'un règne à un autre. "

Mais certainement. Certainement. Vaste et beau programme. On m'objectera (je m'objecte) que tout ça est plus facile à dire qu'à faire. Sans doute un certain nombre de solutions traditionnelles sont connues : le reniement, la trahison, la désertion,  ou, de façon moins dramatique, faire ses valises et aller voir ailleurs. Elles exigent de l'énergie, du caractère, un goût certain du risque. Même si ça ne se passe que dans la tête, si ça relève seulement de l'expérience de pensée, mais sincèrement tentée, c'est difficile. Sartre raconte qu'un temps il s'exerçait à penser systématiquement contre lui-même. Je ne me rappelle plus s'il fait le bilan de l'expérience. Un autre problème est de ne pas se retrouver à nouveau prisonnier de l'identité qui a remplacé la précédente.  De toute façon, l'entreprise, quelque forme concrète qu'elle prenne, est ardue, elle demande du  courage et de la persévérance. Je pencherais pour ma part pour deux stratégies associées : s'exercer quotidiennement à s'ouvrir à l'identité de ce qui n'est pas soi, et faire travailler son imagination. Essayer, non seulement de se représenter, mais de communier avec l'identité intérieure d'un paysan égyptien ou d'un habitant d'une favela de Rio relève déjà de la mission quasi impossible, alors qu'on imagine la difficulté de faire sienne la vision du monde qui est celle d'une fourmi. C'est d'ailleurs un exercice philosophique conseillé et décrit par Roger-Pol Droit dans son petit livre : 101 expériences de philosophie quotidienne (Odile Jacob). On lira aussi avec profit le récent Comment j'ai cessé d'être juif, de Shlomo Sand ( Flammarion / Café Voltaire ).

Additum 2  (28/0/2013)

A propos de trahison, j'ai cédé à la tentation d'acheter le récent numéro spécial que le Magazine littéraire consacre au sujet. j'aurais dû me méfier, ayant déjà été échaudé. Effectivement, le niveau des articles ne dépasse guère celui de synthèses à l'usage du bachelier moyen. A signaler tout de même un article sur Genet et un autre -- vraiment intéressant, lui -- sur Max Brod éditeur de Kafka.




Composition de Christian Boltanski



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