mercredi 5 juin 2013

Proust-analyse : " Le Lac inconnu ", de Jean-Yves Tadié

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On le sait : le XXe siècle aura été le siècle de la psychanalyse. Dans les années soixante encore, on ne jurait que par elle, et la Sécurité sociale, pourtant déjà depuis longtemps en déficit, n'hésitait pas à rembourser de longues séries de séances de divan prescrites à des tas de névrosés dans mon genre qui ne savaient  plus à quel saint se vouer pour se débarrasser de leurs complexes, de leurs tics et de leurs tocs. Personne n'osait mettre en doute la réalité des découvertes de Sigmund. Lacan était son prophète, qui faisait payer bonbon le droit de s'allonger dans son cabinet à des patients à cent lieues d'imaginer qu'il y planquait l'Origine du monde de Courbet dans un coffre-fort escamoté derrière une tenture ; c'était, en somme, quelque chose comme son inconscient à lui. Quant à moi, affligé à l'époque d'une timidité maladive aux effets burlesques chaque fois que je me trouvais en présence d'une dame, il m'aura fallu deux ans pour découvrir que j'imitais en  tout un père que je m'étais appliqué à détester depuis la puberté (la mienne, pas la sienne) ; autant dire que je me détestais tout aussi cordialement . Et puis, soyons justes, il y eut aussi ces jours où, sortant du cabinet de ma psy, j'avais l'impression de voir la femme  que j'avais choisi d'aimer, à ma façon, comme elle disait (la psy), comme je ne l'avais jamais vue : les yeux dessillés, l'émerveillement au Bois ( de Vincennes ). Au fond, qu'est-ce que j'ai souhaité d'autre sinon de vivre ma vie dans le soleil de cet émerveillement-là ?

De tels moments vous donnent à réfléchir et  ne s'oublient pas. Même, ils fondent une vie. Diamants précieux. J'étais allé à leur rencontre, sans le savoir, dans le cabinet de cette psychanalyste qui portait le même nom qu'un philosophe célèbre qui décrit la déclaration d'amour comme une promesse solennelle d'engagement. Dans mon cas, il s'agissait d'éviter de transformer un projet amoureux en entreprise de démolition, ce qui n'était pas une mince affaire. Après quoi, le service militaire me tint lieu de cure complémentaire, et puis on n'en parla plus; j'avais pris le parti de me débrouiller avec les moyens du bord et de vivre ma vie à moi sans le secours du divan;  des années après, je ne suis pas sûr d'avoir fait le mauvais choix; pas sûr d'avoir fait le bon, non plus, mais... inch'Allah !

Bien qu'ayant fait l'expérience d'une psychanalyse, je ne me suis pas particulièrement pris de passion pour la théorie psychanalytique. J'avais lu, l'année de mon bac, l'Introduction à la psychanalyse, puis, un peu plus tard, les Cinq psychanalyses. Avec Sur le rêve, que j'ai lu beaucoup plus tard, c'est à peu près tout. Je pense d'ailleurs qu'un patient engagé dans une cure psychanalytique n'a pas besoin d'en savoir beaucoup sur la théorie, et que même, s'il il arrive au divan en ne possédant que quelques rudiments (ce qui était mon cas), ou même, pas de rudiment du tout, ce n'en est que mieux.

C'est vers la fin des années soixante-dix que la confiance dans l'efficacité des cures psychanalytiques commença à s'effriter. Deleuze et Guattari étaient passés par là . Je garde le souvenir, au début des années quatre-vingt, d'une série d'émissions à la radio (sur France Culture, je pense), où des analysants gravement déçus, au bout de plusieurs années d'analyse, confessaient leurs doutes et leur amertume; prélude à la publication du fameux Livre noir de la psychanalyse, qui déclencha, chez les défenseurs purs et durs de la Doctrine, la levée de boucliers qu'on sait.

Au fond, l'erreur des disciples les plus convaincus de Freud aura été d'élever la théorie psychanalytique au rang de science, alors qu'aucun des concepts forgés par lui n'a jamais reçu la moindre vérification expérimentale indubitable. Un faisceau de présomptions, même très concordantes, ne fait pas preuve. 

Aujourd'hui, l'heure n'est plus au triomphalisme, et encore moins au dogmatisme. La psychanalyse redevient ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être, une pratique empirique prudente, éclairée par la théorie, concurrencée par des thérapies dérivées des acquisitions des neurosciences. L'ère des gourous semble close.

Dans le champ de la littérature, les concepts psychanalytiques ont trouvé abondamment à s'appliquer, avec une fortune plus ou moins grande. Freud lui-même avait défriché ce terrain , en interprétant, par exemple l'Hamlet de Shakespeare à la lumière du complexe d'Oedipe.

Jean-Yves Tadié, spécialiste de Proust, éditeur de A la recherche du temps perdu dans la Pléiade, grand connaisseur du corpus des manuscrits proustiens, s'est exercé à confronter les textes de Proust aux concepts freudiens dans un livre récent,  Le Lac inconnu, entre Proust et Freud. Son travail me semble assez représentatif des résultats que la critique littéraire peut sérieusement espérer obtenir aujourd'hui de l'application de la psychanalyse à la littérature : des résultats fort intéressants certes, mais limités, prudemment hypothétiques. Le cas de Proust s'avère particulièrement complexe car Marcel, le narrateur de la Recherche, ressemble à Proust lui-même, mais ne saurait en aucun cas être confondu avec lui. De plus, Marcel raconte ce qui est arrivé à d'autres personnages, comme Swann. Ainsi, au début du livre, quand Jean-Yves Tadié examine un rêve de Swann, il s'agit de savoir à qui en réalité l' attribuer. Rien ne nous assure qu'il soit légitime d'attribuer à Proust lui-même les rêves de ses personnages. D'autre part, les récits de rêve qu'on rencontre dans la Recherche ont fort bien pu être manipulés en fonction de considérations narratives et artistiques, ce qui devrait dissuader de les considérer comme un matériau psychique scientifiquement utilisable. Ainsi, dès que vient le moment de passer de la description à l'interprétation, Tadié se montre à juste titre d'une louable prudence, distinguant ce qui lui paraît quasi certain de ce qui  relève  de l'hypothèse. Voici un exemple parmi d'autres, à la fin du chapitre consacré au rêve de Swann :

"  Si le rêve est l'expression d'un désir, on peut avancer qu'en inversant les apparences, Swann souhaite rompre avec Odette. Mais quel est le souhait de Proust ? Le renoncement à l'amour pour une femme, et pour sa mère, au profit des jeunes gens ? Le rêve ponctue en tout cas la fin d'un amour, celui par exemple du narrateur pour Gilberte. La douleur qu'il éprouve est due au fait qu'un ami agissait à son égard "avec la plus grande fausseté". Cet homme n'était autre que Gilberte. On peut suggérer que Proust, ayant fait ce rêve, le donne à une femme, en invoquant hypocritement le fait bien connu que les rêves changent le sexe. Cette métamorphose révèle l'homosexualité latente. "

Ou encore (dans le chapitre sur le rêve de la grand-mère) :

" On sait que Proust a fait ces rêves de sa mère morte (et de son père vivant) pendant son deuil, dont ils constituaient des étapes. Il les reconstitue ici à prpos de la mort de la grand-mère. Ces pages dégagent et provoquent une émotion poignante. Faut-il encore penser, comme Freud commentant les rêves de proches disparus, que Proust souhaite la mort de sa mère ? Ou bien le rêve des proches disparus n'a-t-il ce sens que de leur vivant ? Et garde-t-il le sens apparent, dans les étapes du deuil ? Mais que dit encore Freud ? " Les rêves des morts aimés posent à l'interprétation des problèmes difficiles [...]"

" On peut avancer que"... "On peut suggérer que"... Ces formules prudentes, et d'autres du même genre, ces hypothèses présentées sous la forme de questions, abondent dans ce livre qui, en effet, suggère beaucoup plus qu'il ne prouve, au point de communiquer à son lecteur l'impression que son auteur se meut dans un maquis d'ombres incertaines et, finalement, presque toujours décevantes. En fait, Tadié renoue plutôt avec la prudence de Freud lui-même, mesurant par la pratique de l'analyse toutes les difficultés de l'interprétation.

Quoi qu'il en soit, s'il s'agit aujourd'hui d'éclairer les fictions littéraires à l'aide des lumières de la psychanalyse, on se dit que l'interprète moderne aurait plutôt tendance, à l'image de Jean-Yves Tadié, à marcher sur des oeufs. Attitude qui a le mérite de mettre au premier rang des qualités que, de toute façon, tout analyste de la littérature se devrait de posséder et de cultiver : le sens de la complexité des faits étudiés et la subtilité. Tadié, quant à lui, n'en manque pas.

Proust fut le contemporain de Freud. Psychopathologie de la vie quotidienne est de 1904, Trois essais sur la théorie sexuelle, de 1905, l'Introduction à la psychanalyse, de 1917. Du Côté de chez Swann paraît en 1913. Cependant, à ma connaissance, Proust  n'a pas lu Freud, qui ne commence à être vraiment connu et lu en France qu'après la mort du romancier, en 1922. Si des termes comme inconscient ou névrose sont présents dans le texte de son grand roman, c'est plutôt à des psychologues et psychiatres comme Ribot et Janet qu'il les emprunte.

Cependant, Tadié met en lumière les nombreuses affinités et ressemblances entre les préoccupations,  les axes de recherche et les convictions de Freud et de Proust dans le domaine des phénomènes psychologiques. Comme Freud, Proust est persuadé que la vérité profonde des êtres reste cachée aux autres et à eux-mêmes et qu'on ne peut la découvrir qu'à partir d'une longue et patiente analyse  des signes extérieurs qui la révèlent : langage, manifestations physiques, traits du comportement, rêves. Un Legrandin, par exemple, ou un duc de Guermantes sont inconscients, l'un de son snobisme, l'autre de son égoïsme, et a fortiori de ce qui est la cause de ce snobisme, de cet égoïsme. A cet égard, le personnage de Charlus, présent d'un bout à l'autre du roman, est emblématique de cette méthode proustienne de découverte progressive de la vérité d'un être, vérité qui ne se dévoile qu'au fil du temps. La même démarche, parente de celle du psychanalyste, le Narrateur de la Recherche se l'applique à lui-même, s'agissant notamment de ses rapports avec sa mère. Plus d'une fois, les descriptions proustiennes pourraient servir d'illustration aux analyses de Freud dans divers ouvrages.

Au fil des dix-huit chapitres du livre, Jean-Yves Tadié dresse ainsi un riche inventaire de ces nombreux point de convergence. Il s'appuie pour cela, non seulement sur le texte de A la recherche du temps perdu, mais aussi sur celui de Jean Santeuil  ainsi que de plusieurs nouvelles, et sur la correspondance de Proust. Cela ne va pas sans poser un problème méthodologique qui m'a paru un peu gênant, du fait que Tadié passe sans cesse des données de la fiction romanesques aux confidences de l'auteur sur sa vie personnelle; il me semble que ces deux plans auraient dû être plus nettement différenciés, quitte à proposer, point par point, des rapprochements entre l'un et l'autre ; mais c'était sans doute déborder du cadre d'un livre qui reste plutôt un livre d'initiation qu'une étude approfondie. Tadié n'est d'ailleurs pas le premier à s'essayer à cette confrontation Proust / Freud et il reconnaît, à la fin,  sa dette envers ses prédécesseurs à la faveur d'une bibliographie succincte. Ainsi, le plus souvent, son livre ouvre des pistes plus qu'il ne les explore, et j'ai regretté la rapidité de certaines descriptions, par exemple à propos des mots d'esprit et de l'humour. Ailleurs, faute de preuves, le rapprochement semble fragile : c'est ainsi que Freud et Proust eurent chacun un frère cadet. Freud a avoué, dans sa correspondance, avoir souffert de jalousie envers son frère, mort en bas âge. Proust, en revanche, manifesta toujours à son frère Robert une grande affection et une grande sollicitude. Imaginer que dans sa petite enfance il ait souffert lui aussi de jalousie est purement conjectural. Dans le chapitre sur l'amour, Tadié crédite Freud et Proust d'avoir l'un et l'autre soumis ce qu'il est convenu d'appeler l'amour à une critique sans concession, montrant que l'amour n'est que le paravent convenable de la libido. Il me semble que, sans remonter jusqu'à Chamfort ( "le contact de deux épidermes et l'échange de deux fantaisies"), Flaubert et les romanciers naturalistes avaient déjà précédé Freud et Proust sur le chemin de la démystification de l'amûr-tûjûrs.


Jean-Yves Tadié, Le Lac inconnu, entre Proust et Freud  ( NRF Gallimard / Connaissance de l'inconscient )







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