samedi 20 juillet 2013

Autobiographie et autofiction

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Le genre littéraire de l'autobiographie est aujourd'hui fortement concurrencé par l'autofiction ce genre nouveau, né officiellement en 1977, quand Serge Doubrovsky inventa le mot pour qualifier son roman, Fils. Mais des autofictions, on en avait écrit bien avant, Céline par exemple, avec ses derniers romans, D'un  château l'autre, Nord, Rigodon, et je le considérerais volontiers comme le véritable inventeur du genre.
On publie sûrement aujourd'hui beaucoup plus d'autofictions que d'autobiographies. Les raisons que j'y vois  me paraissent surtout des raisons de commodité.
En effet, la différence entre autobiographie et autofiction est pour moi la suivante : publier son autobiographie constitue un acte d’immodestie caractérisé et publiquement assumé. D’où la quasi nécessité de fournir une justification de ce passage à l’acte, qui a toujours quelque chose d'un petit peu indécent. De quel droit Monsieur Untel , Madame Unetelle se sent-il/elle autorisé/e  à étaler publiquement l'histoire de sa vie ? L'intéressé s'en tirera généralement avec une explication du genre : c’est immodeste, je sais, mais j’ai cru que c’était nécessaire, voici pourquoi. Le Rousseau des Confessions , le Chateaubriand des Mémoires d'outre-tombe, le Sartre des Mots ne nous laissent pas ignorer les raisons valables pour lesquelles ils ont entrepris de se raconter. 
Dans l’autofiction au contraire, sous prétexte qu’une dose de fiction (non précisée, mais qui peut être minime, par exemple la simple modification d'un nom)  est supposée avoir été introduite, l’auteur s’estime dispensé de fournir de semblables justifications. Cela ne trompe personne, tout le monde sait que c’est bien de lui qu’il s’agit, mais la justification de ce déballage non moins immodeste que s’il s’agissait d’une autobiographie lui est épargnée. Ne me demandez pas pourquoi je déballe, je n'ai pas l'intention de m'en expliquer, je déballe parce que tel est mon bon plaisir et parce que mon déballage a trouvé un éditeur, et d'ailleurs ce n'est pas moi qui déballe, c'est mon alter ego fictif. On voit tout de suite les avantages d'une telle stratégie. On n'est plus obligé de fournir autant que possible des preuves vérifiables de la réalité des faits, on ne s'expose plus au désagrément de se faire traiter de menteur pour avoir embelli, maquillé ou escamoté la vérité. L'autre avantage, peut-être encore plus important est d'éviter que les personnes réelles que vous mettez en scène ( dont dont vous avez éventuellement changé les noms, mais pas toujours ) ne s'avisent de vous chercher des noises et de vous demander des explications devant les tribunaux. C'est ce qui était arrivé à Céline quand une famille allemande qui s'était reconnue dans Rigodon porta l'affaire devant la justice. L'écrivain s'en tira aux moindres frais en changeant le nom des personnes réelles et quelques détails de l'histoire. Christine Angot, quant à elle, s'arrange pour ménager, selon ses propres termes, "l'ombre d 'un doute".
En somme, plus que d'un choix esthétique fortement justifié, l'autofiction me paraît procéder de considérations de confort et de prudence. Le résultat est la prolifération de récits autofictifs non seulement immodestes mais qui procèdent d’une insupportable vanité et de la conviction que, puisque l’on est soi, on est forcément intéressant. Machin a bien exhibé son cul aux moindres frais, pourquoi pas moi ? Il ne reste qu’à trouver un éditeur. Ainsi une autofiction digne d’être prise en considération sera pour moi celle qui, de toute façon, fait comprendre et admettre la légitimité et la rigueur de ses raisons. Un écrivain digne de ce nom ne saurait éluder la question de savoir pourquoi il écrit. Un auteur d'autofiction devrait donc se poser la question : pourquoi est-ce que je déballe ? " Parce que je suis un écrivain connu et que raconter ma vie est une façon commode de défendre ma position dans le champ littéraire " , " Parce que je trouve la formule pratique " ou " Parce que je suis un écrivain débutant et qu'exhiber mon cul est une façon commode d'attirer l'attention sur moi " ne sont pas pas des réponses recevables.
On hésitera à ranger A la recherche du temps perdu dans le "genre" de l'autofiction (on parlera plutôt de roman autobiographique). Il n'en demeure pas moins que Proust est un romancier exemplaire pour avoir clairement cerné et exposé ses objectifs et ses moyens. Parmi nos nombreux producteurs d'autofictions, plus d'un ne pourrait certainement pas en dire autant.


Note

A lire dans le supplément "Culture et idées" du Monde du 20/07/2013 une enquête sur l'autofiction. Le moins qu'on puisse dire après l'avoir lue, c'est que l'autofiction est loin de s'être encore constituée comme genre à part entière clairement identifiable, coincée qu'elle est entre l'autobiographie et le roman autobiographique ; les frontières sont plus que floues; chacun a sa définition qui l'arrange; tout est autofiction et rien ne l'est : à la limite, on  pourrait considérer les Confessions comme une autofiction, en partant du principe qu'une reconstruction mémorielle ne saurait éviter les réarrangements, où l'imagination joue toujours un rôle plus ou moins grand. L'autofiction aura peut-être été surtout une  trouvaille langagière. L'étiquette est commode : elle regroupe des marchandises aussi variées que les pantalons, les jupes, les jupons et les bonnets de flanelle de la célèbre chanson. A vrai dire, la question des genres littéraires a toujours suscité des débats stériles, vu le flou des frontières et des définitions, et si l'on entreprend de dresser une liste des sous-genres du genre romanesque, elle sera plus longue que celle de Leporello. Quant à moi, je tiens pour pertinent  ce que j'en ai écrit  dans ce billet.







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