lundi 1 juillet 2013

" Comment j'ai cessé d'être juif" (Shlomo Sand) : c'est encore mieux quand c'est un Israélien qui le dit

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Il paraît qu'en Israël certains scientifiques ( biologistes, généticiens) acquis à la cause du sionisme n'auraient pas tout-à-fait renoncé à démontrer l'existence d'une race juive, ADN à l'appui. C'est vraiment le monde à l'envers ! On imagine l'enthousiasme d'Adolf Hitler s'il avait eu connaissance de leurs travaux. Finies les approximatives méthodes d'identification chères au professeur Montandon. Là, on aurait enfin possédé un moyen imparable de séparer le bon grain de l'ivraie. Sauf que pour les savants sionistes, promoteurs de ce projet, le bon grain, c'est les Juifs, l'ivraie, c'est les autres. C'est déjà cette certitude d'être le sel de la Terre qui justifiait les imprécations bibliques : " Déverse ta colère sur les peuples qui ne te connaissent pas... et anéantis-les de dessous les cieux ".... "Mon ange marchera devant toi et te conduira chez les Amorrhéens, les Hétiens, les Phéréziens, les Cananéens, les Héviens, et les Jébusiéens, et je les exterminerai "... On voit que l'Ancien Testament développait déjà sans complexe une vraie culture du génocide ! Dans l'Ancien Testament, précise Shlomo Sand dans son  livre, Comment j'ai cessé d'être juif, le fameux précepte, "Tu ne tueras point", ne concerne que les Israélites. Ce n'est que dans le Nouveau Testament qu'il acquiert une portée universelle. Rendons à César...

Citoyen israélien , professeur d'histoire contemporaine à l'université de Tel-Aviv, Shlomo Sand supporte de moins en moins une arrogance qui n'est plus seulement le fait des ultra-religieux, qui ne voient certainement rien à redire à ce qu'on lit dans Lumières, sous la plume d' Abraham Yitzhak Hacohen Kook, qui fut le grand rabbin des colons juifs en Palestine au temps du mandat britannique, et dont la pensée exerce encore, selon lui, une grande influence sur les colons nationaux-religieux installés dans les territoires occupés :

" La différence entre une âme d'Israël, avec son authenticité, ses souhaits intérieurs, son aspiration, sa qualité et sa vision, et l'âme de tous les non-juifs, à tous les niveaux, est plus grande et plus profonde que la différence entre l'âme d'un homme et celle d'un animal ; parmi ces derniers, il n'y a qu'une différence quantitative, tandis qu'entre ceux-ci et les premiers existe une différence qualitative spécifique ".

Et dire qu'il se trouve encore des antisémites attardés qui vont pêcher leur argumentaire dans le faux des Protocoles des sages de Sion ! On voit en tout cas que, parmi les Juifs religieux tout au moins, le mode de pensée essentialiste a encore de beaux jours devant lui. Il existe en effet pour ces gens-là une essence du Juif, voire de la race juive, et des qualités spécifiques qui font partie de l'essence juive et qui assurent aux Juifs une incontestable supériorité sur tous les autres peuples.

Shlomo Sand constate que les groupes religieux pèsent d'un poids grandissant sur la politique de l'Etat hébreu, empêtré dans ses tentatives de promouvoir la fiction d'un judaïsme laïc.

Qu'est-ce en effet qu'être juif et  qu'est-ce que la culture juive ? Pour Shlomo Sand, il est impossible de proposer de l'une et de l'autre une définition qui tienne la route sans passer par le critère tribal et/ou religieux. Un Juif, c'est, ou bien quelqu'un qui a au moins un parent juif ( la mère de préférence ) , ce qui vous intègre ( à condition que cela présente quelque intérêt aux yeux de l'intéressé et sans que cela comporte pour lui aucun devoir ni aucun droit, sinon celui d'être éventuellement accepté comme citoyen israélien ) à une tribu aux contours pour le moins vagues ; ou bien c'est quelqu'un qui, sans nécessairement être né Juif, croit en Jéhovah, pratique scrupuleusement les rites de son culte et respecte ses commandements. Prétendre isoler une culture juive non religieuse, purement laïque, c'est  la voir se diluer fatalement dans un ensemble plus vaste qui n'a plus rien de juif, la culture occidentale par exemple. Les oeuvres d'un Marx, d'un Freud, d'un Einstein, d'un Mendelssohn, d'un Proust ou d'un Svevo, qui d'ailleurs, les uns et les autres, se souciaient fort peu de leurs origines juives, ne sont en rien constitutives d'une fantomatique culture laïque juive. Shlomo Sand observe par ailleurs que, pour de très nombreux Juifs de la diaspora, détachés de toute croyance religieuse et de toute pratique régulière du culte, se dire de "culture" juive revêt à peu près la même signification que, dans des situations analogues, se dire de "culture" chrétienne ou musulmane. Cela veut dire, en pratique, se rendre à la synagogue une fois l'an et observer quelques rites (la circoncision par exemple), dans une perspective de solidarité familiale plus que religieuse. Moi-même, athée convaincu, je pourrais me dire de "culture" chrétienne puisque j'ai été baptisé et me suis marié à l'église, pour faire plaisir à mes beau-parents. La vraie culture, c'est heureusement autre chose que ce genre de mômeries.

C'est pourquoi, très logiquement, dans l'Israël d'aujourd'hui, qui se veut un Etat juif, et se voudrait même l'Etat, au moins potentiel, de tous les Juifs du monde, le critère tribal / religieux intervient de façon décisive dans la définition de l'identité juive. Encore aujourd'hui, en Israël, est juif  "celui qui est né de mère juive ou qui s'est converti selon la loi, et qui accomplit les préceptes essentiels". Shlomo Sand décrit les effets qu'eut cette prise en compte du religieux sur la législation du nouvel Etat : "Dans l'Etat laïc en voie d'être créé, le mariage civil fut donc interdit, seules furent consacrées les unions religieuses. Un juif ne peut qu' épouser une juive, le musulman ne pourra épouser qu'une musulmane, et cette loi durement ségrégative s'applique aussi aux chrétiens et aux druzes. Un couple juif sans enfants ne peut adopter un enfant "non juif" (musulman ou chrétien) qu'en le convertissant au judaïsme selon la Loi rabbinique ". Aujourd'hui encore, selon Shlomo Sand, " si un immigrant identifié comme juif arrive de Russie ou des Etats-Unis avec son épouse non juive, celle-ci aura droit à la citoyenneté, mais ni elle ni ses enfants ne seront jamais considérés comme juifs, sauf à se convertir selon la loi religieuse. " Shlomo Sand montre comment, depuis la création d'Israël, les religieux les plus intégristes ont su tirer parti des contradictions de la politique ethnocentriste de l'Etat.

Dans son souci de préserver la prépondérance juive dans une société de plus en plus mêlée, comportant, de surcroît une population arabe importante, l'Etat d'Israël a élaboré, depuis 1948, une législation inégalitaire qui consacre les privilèges des citoyens reconnus comme juifs, ce qui aboutit à faire des non-juifs (les Arabes notamment) des citoyens de seconde zone. " Être juif en Israël, écrit Shlomo Sand, signifie être un  citoyen privilégié qui jouit de prérogatives refusées à ceux qui ne sont pas juifs, et particulièrement aux Arabes. Si l'on est juif, on peut s'identifier à l'Etat qui se dit le reflet de l'essence juive. Si l'on est juif, on peut acheter des terrains alors qu'un citoyen non-juif n'aura pas le droit de les acquérir. Si l'on est juif, même si on n'envisage de séjourner en Israël qu'à titre temporaire avec un hébreu balbutiant, on peut être gouverneur de la Banque d 'Israël, banque centrale de l'Etat, qui n'emploie aucun citoyen israélien-arabe. Si l'on est juif, on peut être ministre des Affaires étrangères et résider à titre permanent dans une colonie située à l'extérieur des frontières juridiques d'Israël, à côté de voisin palestiniens privés de tous droits civiques et dépourvus de souveraineté sur eux-mêmes. Si l'on est juif, on peut installer des colonies sur des terres qui ne nous appartiennent pas, mais aussi circuler en Judée et Samarie sur des routes de contournements, là où les habitants locaux n'ont pas le droit d'aller et de venir librement, à l'intérieur de leur patrie. Si l'on est juif, on ne sera pas arrêté aux barrages, on ne sera pas torturé, personne ne viendra fouiller notre maison en pleine nuit, on ne sera pas pris par erreur comme cible de tir, on ne verra pas par erreur sa maison démolie... Tous ces actes, qui s'accumulent depuis près de cinquante ans, ne sont destinés et réservés qu'aux Arabes. "

Tableau édifiant des inégalités scandaleuses maintenues au mépris du droit des gens par un Etat qui se prétend démocratique, mais que Shlomo Sand, à juste titre, définit comme un Etat colonial et raciste :

" Dans l'Etat d'Israël du début du XXIe siècle, être juif ne correspond-il pas à ce qu'était la situation du Blanc dans le sud des Etats-Unis des années 1950 ou à celle des Français dans l'Algérie d'avant 1962 ? Le statut du juif en Israël ne ressemble-t-il pas à celui de l'Afrikaner dans l'Afrique du Sud d'avant 1994 ? "

Né d'une mère juive et donc reconnu comme juif par l'Etat d'Israël, Shlomo Sand refuse désormais une identité juive qui le rendrait davantage encore complice d'une situation d'injustice. Citoyen israélien, oui. Juif, non. Profiter des privilèges, non. Combattre  pour faire évoluer la société et l'Etat d'Israël vers plus de justice et de démocratie, oui. Même si l'avenir lui paraît sombre, il ne renonce pas à la lutte. A lui et à ceux des Israéliens qui partagent ses vues, souhaitons bonne chance. Ils sont l'avenir de ce pays, s'il en a un.

Ce livre de Shlomo Sand est intéressant et utile. Je l'ai trouvé cependant souvent un peu rapide et superficiel. Les questions qu'il aborde méritaient une investigation plus rigoureuse. Pour ne prendre qu'un exemple, les comportements racistes et ségrégationnistes en Israël ne touchent pas que les Arabes, mais aussi... des Juifs eux-mêmes, en l'occurrence les Juifs Falachas, originaires d'Ethiopie. C'est ainsi qu'au début de l'année, le gouvernement israélien a reconnu avoir contraint les femmes Falachas qui demandaient d'entrer en Israël à se soumettre à des injections de produits contraceptifs, aux fins de faire baisser le taux de natalité du groupe. Inutile d'épiloguer sur les présupposés racistes d'une telle pratique. Ce n'était pas encore la stérilisation imposée par les nazis à certains groupes humains, mais on était sur le chemin ! Au fait, nos généticiens israéliens en quête de l'ADN de la race juive,  sur quel ADN vont-ils travailler ? Sur celui des Falachas ou sur celui des Juifs allemands ? Tu veux qu'on parie ?


Note -

Les citations de l'Ancien Testament et du rabbin Kook sont empruntées au livre de Shlomo Sand.


Shlomo Sand , Comment j'ai cessé d'être juif  , traduit de l'hébreu par Michel Bilis (Flammarion / Café Voltaire )

Additum (14/07/2013) -

Je salue la mémoire de Ilan Halevi, militant palestinien et laïc exemplaire (voir Le Monde du 12 juillet)





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