vendredi 26 juillet 2013

Les morts et moi

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Né le 9 mai 1940, juste  au moment où ça commençait à bastonner grave, j'atteignais à peine l'âge de cinq ans que j'avais déjà enterré un bon demi-milliard de mes semblables, canés dans des conditions rarement catholiques. J'ai calculé que, depuis ma calamiteuse naissance, j'ai conduit (généralement en pensée seulement ou sans y penser) au tombeau l'équivalent de plusieurs fois l'effectif de l'humanité au complet.

C'est impressionnant. Le plus étonnant, c'est que je ne suis pas le seul. Tiens, par exemple, Bernadette Lafont : eh bien, à 74 piges, elle en avait enterré encore plus que moi. Mais pour elle le compte à rebours s'est arrêté. Elle n'est plus dans la course. Elle  ne figurera pas au livre des records, alors que moi, j'ai encore ma chance.

Et je n'ai pas enterré que des anonymes. J'ai à mon actif une sacrée flopée de gens illustres, que j'ai d'ailleurs bien connus : les Picasso, les Camus, les Sartre, les Marguerite Duras, les Samuel Beckett. Tout un paquet de prix Nobel (je ne compte pas les nobélisables, ce serait trop long), des princes de l'église, des artistes de la petite reine, des as de la raquette, des notabilités de la  jaquette, plusieurs fois la chambre des Lords au grand complet, des fournées entières d'Assemblée Nationale, et jusqu'à la totalité de l'effectif de l'U.S. Army. Ah j'en aurai accompagné, des contemporains, à leur dernière demeure.

La vie est une sorte de course de lenteur où il s'agit d'en laisser le plus possible sur le bord de la route. L'écume des jours, c'est nous, les vivants. Tiens, là, sur la plage,  sur mon transat sous mon parasol , en sirotant ma menthe à l'eau, au  centre de mon mètre cinquante de rayon d'espace vital (mais j'ai bon espoir qu'avant la fin de l'été, un bon nombre de celles et ceux qui m'entourent auront cessé de me bouffer la vie ),  je me figure le bord de la mer comme une métaphore de l'existence : les immensités profondes d'eau verte, c'est le réservoir des temps futurs ; la frange d'écume  qui vient mourir à mes pieds, vite évaporée, c'est l'éphémère efflorescence des vivants ; les empilements de coquilles vides dans l'épaisseur du sable, c'est les morts.

S'il est vrai que, comme l'écrit Montaigne, nous portons en nous la forme entière de l'humaine condition, j'ai quelque chose en moi, comme tout un chacun, non seulement  des sept milliards de vivants actuellement répertoriés, mais surtout des milliasses de tous les morts humains depuis les temps lointains de la plus lointaine préhistoire. Ce qu'ils ont ressenti, pensé, dit ou fait, j'aurais pu, moi aussi, le ressentir, le penser, le dire, le faire. Il y a en moi un  peu de Moïse, un peu d'Assourbanipal, un peu de Sophocle, un peu d'Adolf Hitler, un peu de Toussaint Louverture, un petit peu du Christ, un petit peu du docteur Mengele . Et énormément, bien sûr, de l'hominidé lambda. Beaucoup aussi de mon papa et de ma maman, cela va de soi. Ceci dit pour prendre quelques exemples (certains choix et rapprochements m'ayant été dictés uniquement par mon goût de la provoc à deux balles).

Je m'avise qu'au total les morts auront  compté dans ma vie au moins autant que les vivants, et sans doute même beaucoup plus. Les vivants auxquels on a vraiment affaire ne sont pas très nombreux, et puis, même avec ceux-là, on n'est pas tout le temps en contact. Tiens, par exemple,  ma petite soeur, que  j'ai tant aimée, et bien ça fait des mois qu'elle ne m'a pas donné signe de vie. Elle pourrait aussi bien être morte. Ou moi. Sans qu'on le sache ni l'un ni l'autre. Appelle-moi, petite soeur. parce que, si tu comptes que ce sera moi qui décrocherai le premier, ce que tu te goures, petite soeur, ce que tu te goures.

Tandis que les  morts vraiment morts, on aura eu beaucoup à faire avec eux. D'abord, on aura énormément et très concrètement dépendu d'eux, surtout les gens de ma génération. C'est ce que je me disais un après-midi d'été dans le cimetière d'Omaha Beach, devant les tombes de tant de jeunes gens auxquels je dois d'avoir vécu une vie digne d'un être humain. C'est un exemple.

Les morts (les morts authentifiés comme tels), on les a toujours sous la main, on sait d'eux bien plus de choses, et autrement intéressantes, que tout ce qu'on sait des vivants, sur lesquels on n'a pas de prise ou si peu, et dont l'activité est généralement incertaine. Tandis que la biographie des morts est, par définition, fixée, même si elle n'est pas toujours connue dans le détail; c'est d'ailleurs ce qui est si excitant quand on a affaire aux morts : on peut toujours arriver à en savoir davantage. Et quand il s'agit d'un mort célèbre, mort depuis longtemps, on peu fouiner sans que personne y trouve à redire. On entre dans un mort comme dans un moulin, disait Sartre, qui avait la comparaison volontiers brutale. Disons plutôt comme dans un salon ou, à la rigueur, comme dans un musée. Mais on y entre, à l'évidence, comme dans une bibliothèque. Tiens, Robespierre, ou Colbert, ou d'Alembert, ou Bébert (le chat de Céline), quand on pense à toutes les savantes et passionnantes études qui leur ont été consacrées, on se dit qu'on n'en aura jamais fini. Une vie ne suffit pas.

On me dira que je pourrais m'intéresser tout aussi valablement à la vie de mon père, de ma mère ou d'autres parents aujourd'hui décédés. Des gens écrivent des livres très intéressants sur leurs géniteurs, leur lignée, leur tribu. Oui, certes. Mais moi, non. Pas motivé. Alors que parlez-moi de la vie d'André Gide, de Tolstoï ou de Napoléon. Pour ne prendre que quelques exemples. Tiens, la récente biographie de Céline par Godard, ou celle, toute récente, d'Apollinaire par Laurence Campa : quelles mines de découvertes plus passionnantes les unes que les autres. J'attends avec l'impatience qu'on devine les premières biographies de Jack-Alain Léger, de Valérie Lang, de Bernadette Lafont... Et on annonce d'autres morts, encore des morts, toujours  des morts ! Que de récits captivants en perspective ! Que de gouleyantes sagas (1) ! Surtout que le biographe peut arranger les choses à sa façon, embellir les perspectives, inventer d'horrificques détails ! Raconter les morts : le plus sûr remède contre l'ennui !

Les morts, il faut le dire, nous déçoivent rarement, bien moins en tout cas que les vivants.

Qu'y a-t-il de plus agréable que la compagnie des morts ? Morts nourriciers, morts débonnaires, morts inoffensifs, discrets, affables morts, d'humeur toujours égale, toujours prêts à s'effacer, inépuisablement généreux. S'il est vrai qu'un  mode de vie plein de tranquillité, dans un état intérieur de doux contentement, est, comme l'assure Arthur Schopenhauer, une garantie de longue vie, on ne saurait trop préférer la fréquentation des morts à celles des vivants, source permanente de contrariétés, de déceptions, d'amertume, de crainte.

Ainsi les morts illustres auront bien plus compté et continuent de compter bien plus pour moi que la plupart des vivants que je fréquente : quel commerce plus recommandable que celui de Rousseau, de Baudelaire, de Hugo, d'Apollinaire, de Delacroix ou de Beethoven, et de tant d'autres ? Dès l'enfance jusqu'à présent, ma vie en aura été merveilleusement enrichie . Tiens, Schopenhauer -- Arthur Schopenhauer (mort en 1860 ) --,  j'éprouve pour lui une tendresse que je ne peux pas dire. Tendresse jamais déçue . Et Madame Récamier : eh bien je la kiffe. Je la contemple à loisir, alanguie sur son canapé, sans qu'un jaloux vienne me contester mon plaisir. Tandis qu'essayez donc de regarder plus d'une minute une attirante inconnue vivante : quelle intolérable, inguérissable souffrance, dès les premières secondes. Et il n'est pas dit du tout qu'à l'âge des couches les choses s'arrangent : ce serait avoir une excessive confiance en la nature humaine.

Vive les morts : sans eux nous serions bien peu de chose. Bien moins heureux, bien moins en paix, et surtout bien moins humains.

C'est le coup de la forme entière de l'humaine condition dont parlait Montaigne. On n'y échappe pas. Tant mieux.


Je est les morts.


Note 1 -

On aura remarqué que je me place dans le cas de figure où je serai encore assez vivant pour les lire. Je dis "assez vivant car j'ai déjà visité des maisons de retraite.







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