jeudi 4 juillet 2013

La grive musicienne

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Sur le pied du grand chêne pluricentenaire,  j'ai posé mon pied. Bienvenu tabouret moussu. Saoulé de marche et de soleil, je délace lentement, l'un après l'autre, mes  croquenauds.

Juste au-dessus de moi, d'une voix énergique et flûtée, quelqu'un m'interpelle :

-- Plus vitt' ! Plus vitt' ! Plus vitt' !

-- Non mais dis-donc ! Occupe-toi de tes affaires !

C'est la grive musicienne. La voilà lancée dans une improvisation stupéfiante de virtuosité, dont l'inventivité laisse loin derrière elle celle du merle, pourtant un champion du genre ; quant au rossignol, n'en parlons pas.

Dans l'épaisse ramure, d'autres voix lui répondent. Il y a là au moins, en plus d'elle, trois ou quatre espèces d'oiseaux que je ne connais pas. Ils me font mesurer l'étendue de mon impardonnable ignorance.

A la fraîche, dans le soleil déclinant, les voilà lancés dans une joyeuse et prolixe conversation entre voisins, où s'impose, par sa force et  sa variété, le chant de la grive musicienne. Le village des oiseaux est sorti sur le pas des nids ; on s'interpelle, on se raconte sa journée, on se moque.

De moi, entre autres, sans doute. Tu l'as vu, l'autre, en bas ? Faut dire qu'avec mon chapeau, ma musette et mes croquenauds (délacés), j'ai l'air malin.

A vrai dire, je ne crois pas qu'ils m'accordent la moindre attention. Forte sensation de compter absolument pour du beurre.

Rien de tel que les oiseaux pour vous faire instantanément comprendre à quel point vous êtes irrémédiablement exclu d'une joie, d'une insouciance, d'une expérience du monde qu'exprime un langage dont vous ne saisirez jamais la clé.

Dieu, dit à peu près la Bible, a confié à l'homme le monde et les animaux pour qu'il règne sur eux. Tu parles. Quelle inepte foutaise. Quelle métaphysique de salauds.

Cette simple rencontre me fait instantanément mesurer l'inanité de tout anthropocentrisme. Ils ont leurs perception du monde à eux, leurs intérêts à eux. Nous ne vivons pas dans la même bulle existentielle. Peut-être, cependant, à l'intersection de la bulle de la grive musicienne et de la bulle de Jeannot Lapin y a-t-il un élément commun, des intérêts communs. Sûrement même. Quand comprendrons-nous que les intérêts des animaux sont nos intérêts, et que lorsque nous défendons leurs intérêts nous défendons les nôtres ?

Olivier Messiaen qui, lui, croyait en Dieu,  a consacré beaucoup de temps à enregistrer les oiseaux, en compagnie de sa femme au nom d'oiseau, et a composé des transcriptions de leurs chants pour le piano. La grive musicienne lui a inspiré une de ses Petites esquisses d'oiseaux, que je ne connais pas (pas encore). Ces transcriptions de Messiaen ne m'ont pas trop convaincu jusqu'ici ; je trouve  que le piano s'accorde mal à la poésie des chants d'oiseaux; trop raide, trop lourd. Jugement à réviser, sans doute, à la faveur d'une écoute plus attentive.

Plusieurs enregistrements de la grive musicienne sont en ligne sut Dailymotion et YouTube


Olivier Messiaen, Petites esquisses d'oiseaux, Roger Muraro (piano)

Olivier Messiaen, Catalogue d'oiseaux, Yvonne Loriod (piano)

Jean-Marie Schaeffer, La fin de l'exception humaine ( Gallimard )


Lire sur ce blog :  Confessions d'un drogué (03/06/2013)







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