mardi 16 juillet 2013

" Le charme discret de la bourgeoisie " (Luis Buñuel) : Freud revu par Louis Feuillade

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J'ai toujours un peu regretté que les explications du rêve par Freud (dans Sur le Rêve, par exemple) laissent de côté le charme, la drôlerie,  la beauté poétique des rêves ; ce n'est pas le rôle de la psychanalyse, dira-t-on ; elle ne s'intéresse au rêve que dans la mesure où elle peut le démonter pour en faire apparaître les ressorts cachés, lesquels sont, au fond, peu nombreux. Elle aurait même tendance à se méfier des séductions du rêve, comme d'autant de ruses de l'inconscient. Le mérite du mouvement surréaliste est d'avoir au contraire magnifié cette beauté et exploré les ressources poétiques des rêves : c'est le cas du cinéma de Luis Buñuel, depuis Un chien andalou, première manifestation de l'humour passablement féroce du futur auteur de Viridiana et du Charme discret de la bourgeoisie.

" Le Rêve est une seconde vie ", nous dit Nerval au début d'Aurélia. La vogue de la psychanalyse aurait fini par nous faire croire que l'intérêt des rêves se limite aux matériaux qu'il met à notre disposition pour la connaissance de l'inconscient. Cette compréhension du rêve me paraît marquer, à cet égard, un  recul sur celle des Romantiques. Heureusement, les artistes -- et pas seulement ceux qui se sont réclamés du surréalisme -- sont là pour nous dévoiler bien d'autres richesses des mondes oniriques. A chacun d'entre nous, les rêves  permettent de vivre des histoires étranges, bien plus intéressantes et bien plus cocasses, ou au contraire bien plus angoissantes que tout ce que nous vivons à l'état de "veille". La "vraie" vie est ainsi mise en concurrence avec une autre vie, qui n'est pas moins réelle que la première, s'il est vrai que seuls existent, en définitive, les phénomènes psychiques. D'où le vif plaisir de raconter ses rêves à un auditeur complice,  le matin autour du petit déjeuner par exemple ; c'est un exercice auquel, ma femme et moi, nous nous livrons fréquemment. "Où vais-je chercher tout ça ?", se demande-t-elle à chaque fois en riant.

Dans Le charme discret de la bourgeoisie, des personnages viennent aussi raconter leurs rêves, dans des scènes qui évoquent la fameuse scène du pompier de la Cantatrice chauve . L'humour du film a, me semble-t-il, des affinités avec celui d'Ionesco dans cette pièce, dont le cadre est aussi celui d'un salon  bourgeois, où le couple des Smith reçoit le couple des Martin. A l'instar du pompier d'Ionesco, les personnages qui sollicitent la permission de raconter leur enfance ou leurs rêves sont aussi des militaires , d'autant plus cruellement tenaillés sans doute par le désir de se mettre enfin à nu, surtout devant un auditoire féminin à la maternelle sollicitude, qu'ils sont plus quotidiennement corsetés par l'uniforme. A poil, et vite donc, le pioupiou de ces dames.

Mettre à nu angoisses, obsessions et désirs, telle est la fonction du rêve, nous rappelle Buñuel à chaque instant dans ce film où se succèdent des scènes burlesques ou sanguinolentes (ou les deux à la fois), mais où la violence est cependant conjurée par une mise en scène qui montre ce qu'on nous donne à voir non pas comme la "réalité", mais comme l'assouvissement fantasmé des désirs.

L'irruption onirique du désir (ou de la peur, pouvant toujours être interprétée comme contre-désir) joue , au long d'un scénario à la fantaisie plus joyeusement goguenarde que soucieuse de fidélité pédagogique à la vulgate freudienne, le rôle du chien dans le jeu de quilles des conventions sociales, le fil conducteur étant celui du repas ou de la réception mondaine dont les rites se trouvent constamment perturbés par des interventions d'intrus ou des comportements inattendus, aux effets satiriques de plus en plus explosifs. Le charme discret de la bourgeoisie, fait de bonnes manières et de bons usages, moyen et symbole du désir de voir durer ad vitam aeternam l'ordre social existant, se désintègre un peu comme l'univers mental des personnages de La Cantatrice chauve. C'est aussi l'envers de la  (bonne) conscience des gens comme il faut que dévoile plaisamment plus d'une scène, comme celle où s'affrontent le général et le diplomate.

Le charme discret de la bourgeoisie exploite la concurrence entre nos deux vies, celle du rêve et celle de l'état de veille, en les mettant  sur un pied d'égalité : on passe sans cesse de l'une à l'autre, sans que le statut de la scène soit, le plus souvent, clairement identifiable : est-on dans le rêve, ou dans la réalité, ou dans les deux ? Cela  permet en tout cas au metteur en scène de nourrir sans faiblir l'intérêt de son film, grâce à des rebondissements rocambolesques plus improbables et drôlatiques les uns que les autres. Ce croisement de Freud et de Louis Feuillade donne un cocktail délicieux.

La mort (ou l'angoisse de mort) est ici récurrente. Toutefois, on le sait, dans les rêves, on ne meurt jamais, la solution au péril de mort imminente étant... le réveil en sursaut. Une scène particulièrement savoureuse montre cette concurrence entre peur de la mort et désir de vivre : le diplomate, incarné par Fernando Rey, est découvert sous la table par les terroristes venus l'assassiner, une tranche de gigot froid à la main. Sitôt réveillé de son cauchemar, il s'en va récupérer dans le frigo un reste de gigot qu'il attaque à belles dents!

Le jeu des acteurs sert magnifiquement le double parti-pris onirique et satirique du metteur en scène, échappant à toute lourdeur naturaliste, faisant la part belle à toute une série de "tics" ritualisés. Les femmes en particulier (Stéphane Audran, Delphine Seyrig, Bulle Ogier) composent une volière de très convenables perruches particulièrement réussie.

La souveraine merveille de la fiction, c'et qu'elle est notre véritable liberté. Tout y est possible, sans aucune restriction. De même que, chaque nuit, pour nous, le rêve lève les censures et les interdits, de même nous devrions pouvoir savourer le plus souvent possible  dans les arts le plaisir décuplé de la liberté retrouvée . Cependant le cinéma et la littérature sont encombrés de fictions naturalistes asservies à la "réalité" . Ce film de Buñuel n'est pas un documentaire sur le rêve ; il emprunte au rêve ses pouvoirs et sa fantaisie pour affranchir joyeusement la fiction de cette lourde servitude de la fidélité à la vraisemblance et au "réel".

Mais qui rêve, en définitive, dans ce film ? Et si le seul rêveur, c'était l'auteur lui-même ? Racontant ses rêves tout en jouant avec eux, les accommodant  au gré de sa fantaisie imaginante. Noces joueuses du rêve et de la fiction. Belle leçon, en tout cas, d'humour et de liberté, en admettant toutefois que l'humour et la liberté puissent s'apprendre.


Le charme discret de la bourgeoisie, film de Luis Buñuel, avec Stéphane Audran, Delphine Seyrig, Bulle Ogier, Jean-Pierre Cassel, Fernando Rey,  Paul Frankeur, Claude Piéplu, François Maistre, Michel Piccoli.



J'aime bien le gugusse assis au fond. Et le paravent, qu'est-ce qu'il cache ?

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