lundi 22 juillet 2013

" Par les villages " ( Peter Handke ) : les montées raides sont une affaire d'humeur

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Par les villages est un texte relativement ancien dans l'oeuvre de Peter Handke : publié en 1981, il paraît en français deux ans plus tard, dans la traduction de Georges-Arthur Goldsmith. La même année 1983 voit sa création au Théâtre national de Chaillot dans la mise en scène de Claude Régy. La reprise cette année, au festival d'Avignon, dans la mise en scène de Stanislas Nordey, n'a pas fait l'unanimité tant à cause de la durée du spectacle (plus de quatre heures ! ) que du jeu de certains acteurs ( Jeanne Balibar notamment, titulaire du rôle-clé de Nova, que certains critiques ont trouvée à peu près inaudible).

A la lecture, on se rend compte tout de suite de l'étendue des difficultés qu'un metteur en scène et directeur d'acteurs va devoir affronter s'il envisage de monter la pièce. De fait, le texte est d'une longueur et d'une densité inusitées. Un minimum de trois grosses heures semble inévitable. Stanislas Nordey a été accusé de multiplier les longueurs, avec le résultat d'avoir découragé bon nombre de spectateurs, sortis bien avant la magnifique (et redoutable !) tirade de Nova, adresse au public autant qu'aux autres personnages, qui clôt la pièce : or c'est par elle que la pièce prend son sens, et partir avant la fin vous condamne, non seulement à rater le plus beau moment, mais aussi à ne pas comprendre grand'chose à une bonne partie d'un texte souvent difficile et déroutant. Pourtant je ne pense pas qu'on puisse reprocher sérieusement à Nordey la longueur du spectacle : il faut le temps qu'il faut, tout de même, on n'est pas là pour expédier le texte au galop. Je me suis livrée à la petite expérience de dire quelques pages du texte à haute voix, en prenant le temps mais pas trop. En extrapolant mes moyennes  calculées sur deux ou trois échantillons au nombre total de pages (80 environ), j'ai obtenu trois heures et quart à peu de choses près. Si j'ajoute un peu plus de pauses indispensables à la respiration et aux changements d'état et d'impulsion, plus un peu de mise en scène, on tourne autour des quatre heures, peu plus peu moins. Il n'empêche qu'il faut vraiment, à mon avis, un solide goût du risque et un moral  d'acier pour se lancer dans une pareille aventure, dont on ne saurait se sortir à son honneur, et surtout à l'honneur du texte, qu'au prix  d'une exigeante rigueur. Un travail approfondi sur la dynamique du spectacle -- tous les paramètres (diction, tempi, impulsions, jeux de scène etc.) étant très attentivement pris en compte --, est, me semble-t-il, la clé de la réussite. L'engagement personnel de chaque acteur dans son rôle, son élan le plus intime à chaque instant, me paraissent tout aussi essentiels. C'est le moment ou jamais de mouiller sa chemise ! 

Entre trois et quatre heures de représentation, et pas question que personne, dans le public, quitte son fauteuil, même pour aller pisser, s'agissant d'un texte comme celui-là, voilà un sacré défi ! Nordey et ses comédiens se sont-ils montrés assez rigoureux, assez inspirés ? Assez à la hauteur du texte, de ses silencieuses, de ses humbles, de ses terribles exigences ? Ce n'est pas à moi de le dire. Apparemment, ils ont encore du pain sur la planche. Mais c'est après tout ce qu'il y a d'exaltant dans l'aventure théâtrale. Work in progress... Aucune représentation n'est identique à une autre, et il est souhaitable que chaque représentation soit meilleure que toutes les précédentes. Retroussons nos manches et au boulot !

Les "silencieuses", "humbles", "terribles" exigences du texte ? Qu'est-ce que  je raconte, moi ? Un texte n'a aucune exigence particulière. Il existe, c'est tout. Silencieux (au départ), ça, c'est certain. C'est celui qui le lit qui découvre en le  lisant ses prétendues "exigences", mais elles sont toutes, en réalité, dans le lecteur lui-même. Quelle étrange chose que cet "appel" exercé par certains textes sur certains lecteurs. Cela reste généralement sans conséquences sur le lecteur  ordinaire. Mais quand ce lecteur est un metteur en scène, un comédien, l'affaire se corse. C'est qu'il s'agit de le porter à la scène, ce texte, de le faire exister pour un public, pour qu'il lui fasse accueil et qu'en partant il l'emporte avec lui, dans sa mémoire. C'est alors, tout d'un coup, que le texte manifeste ses exigences, jusqu'alors presque insoupçonnées, innombrables, obsédantes. Si en plus celui qui prend en charge  cette étrange tâche éprouve préférentiellement une fascination pour les textes aux "exigences" presque insurmontables (je soupçonne que c'est le cas de Stanislas Nordey), tout ça pour un public qui se fait la malle  à l'entracte et pour des critiques qui mégotent sur les "longueurs" et "l'intellectualisme", il y a de quoi se fabriquer un bel ulcère à l'estomac. Et quand la lubie d'un seul tourne par étapes à la fièvre collective, Dieu sait où ça peut mener. Mais quoi : quelle étrange espèce, disait déjà à peu près Molière, que les comédiens. C'est leur passion à eux, leur vice impuni, à ces gens. On ne les refera pas.

De qui la lubie, au fait ? Du metteur en scène ? Eh non : de l'auteur. C'est à partir de lui , toutes ces complications. Car on l'avouera : quelle étrange lubie que de mettre en orbite un aussi singulier OVNI que le texte de Par les villages, au risque de déclencher d'imprévisibles réactions en chaîne. A partir de là, tout est possible, ma pauv'dame.  Tout. Jusqu'aux critiques du Figaro. Et même le présent billet. Oui m'dame.

Par les villages est présenté par son auteur comme un poème dramatique . Le poème, à première lecture, semble l'emporter sur le drame. Pourtant, le texte contient nombre de données dramatiques ou potentiellement dramatiques : le plus évident est l'affrontement de trois membres d'une même famille (deux frères, une soeur) à propos de l'attribution et de l'usage de la maison familiale, dans un village d'une région qui ressemble au pays d'enfance de Handke, la Carinthie ; mais le texte fait une large place aussi à la violence faite aux classes populaires (un des frères, Hans, est ouvrier sur des chantiers de construction, la soeur est une modeste employée de commerce), ainsi qu'au conflit entre passé et présent, le village où les protagonistes ont vécu leur enfance se trouvant défiguré à leurs yeux par une modernisation vulgaire et voyante. Chacun des trois personnages principaux se trouve, du coup , la proie de sentiments et de pulsions contradictoires. Gregor, le frère parti pour la ville, et dont on devine qu'il est devenu écrivain, est déchiré entre sa dureté, sa lucidité et sa compassion, entre sa nostalgie et son acceptation du présent ; Hans, le frère ouvrier, entre son envie de vivre et la désespérance où le jette la violence des conditions de son travail sur des chantiers itinérants qui font de lui un déraciné ; Sophie, la soeur, entre le refus des humiliations de son état de semi-esclave et les incertitudes que comporte son nouveau projet de vie. Donner toute leur force à ces tensions dramatiques est un des enjeux majeurs de la mise en scène, sous peine de tomber dans la déclamation statique, défaut rédhibitoire qui risquerait, par exemple, de donner à la dernière réplique de Nova le tour d'une exhortation de cheftaine scout à l'intention des p'tits loups autour du feu. Handke a écrit là un drame, non un oratorio et encore moins un supplément aux discours de Baden Powell.

Le ton général de ce texte à la fois méditatif et lyrique est celui  de la révolte. Révolte de Gregor devant la standardisation vulgaire des modes de vie, révolte de Sophie et de Hans contre l'aliénation de leur condition de prolétaires, révolte de la vieille femme devant le saccage du monde qu'elle a connu. Ces révoltes convergent et se réconcilient dans la forme de révolte positive décrite par Nova dans sa longue tirade finale, sorte de synthèse de ce que les expériences des uns et des autres ont de meilleur. Tout intellectuel et écrivain qu'il soit, Gregor a du mal à admettre que toute la compassion du monde ne saurait vous faire vraiment partager l'expérience des autres, et que chacun reste seul avec ses rêves et sa vie à inventer. La bonne volonté réconciliatrice ne suffit pas, la vieille femme le lui dit : " Je te reconnais : comme autrefois dans les guerres d'enfants, tu prétends qu'on peut se réconcilier, et tu veux la réconciliation. Mais toi non plus tu n'échapperas pas au conflit". Le rêve d'une humanité fraternelle est-il donc pure utopie ? C'est  au fond la question que pose Handke dans cette pièce, et à laquelle la tirade finale de Nova propose une réponse.

Non moins redoutables (pour les comédiens et le metteur en scène bien plus que pour le public) sont  en effet ces tirades d'une longueur inusitée (parfois plus de dix pages de texte serré !) dans lesquelles, le plus souvent, les personnages s'expriment, soit dans le dialogue, soit sous la forme de monologues. Notre théâtre classique devrait nous aider à  admettre sans trop de difficulté l'artifice d'un tel mode d'expression, mais il faut croire que la leçon s'en est perdue depuis longtemps et que nous sommes aujourd'hui bien trop habitués à un découpage plus "réaliste" du discours théâtral pour accepter sans regimber des conventions pourtant pas si nouvelles que cela.

J'ai lu avec surprise (dans le compte-rendu  paru dans le Figaro) que des critiques et des spectateurs avaient été rebutés par " l'intellectualisme " du spectacle d'Avignon. Il est difficile (pas impossible mais difficile) de mettre cet intellectualisme sur le compte de la mise en scène. Le reproche touche donc surtout le texte lui-même. Or rien de moins "intellectuel" que l'écriture de Handke dans cette pièce, écriture intensément poétique, riche d'images et de notations concrètes. Il me semble qu'il y a malentendu. L'écriture de Handke ne va pas de l'abstrait vers le concret ; c'est l'inverse qui est vrai. C'est au lecteur ou au spectateur de faire un effort d'abstraction pour dégager du texte la leçon politique, existentielle, philosophique qu'il  recèle. C'est sans doute cela que certains qualifient d'intellectualisme. Pour un peu, ils reprocheraient à Handke de les obliger, comme on dit, à " se prendre la tête ". Mais s'il n'est pas toujours aisé d'entrer dans un texte parfois très déroutant, du moins à première lecture ou à première audition,  Nova nous rassure : " ne croyez pas aux montées raides, elles sont une affaire d'humeur ". 

Les traductions de Georges-Arthur Goldschmidt, celles de Handke en particulier, ne font généralement guère discussion. Il m'a semblé cependant que celle-là n'était pas une des plus réussies, non pas du point de vue de sa fidélité au texte allemand, mais plutôt de celui du meilleur choix pour la scène. Ce qui passe à la lecture silencieuse peut mal supporter l'épreuve de la rampe. J'ai sous les yeux le texte de l'édition de 1983, dans la collection Le Manteau d'Arlequin, chez Gallimard. Je serais curieuse de savoir si c'est ce même texte qu'a utilisé Nordey.

La tirade de Nova, à la fin de la pièce, propose une résolution aux contradictions et aux conflits des protagonistes. Il est difficile de résumer cette longue et riche profession de foi . On y retrouve une sagesse et un art de vivre que les romans de Handke exposent à plus d'une occasion. Contre la nostalgie, la désespérance, le nihilisme, Nova nous exhorte à rester joyeusement disponibles à l'instant présent, à nous ouvrir à l'inépuisable beauté du monde, à faire confiance à la vaste Nature et à nos propres forces, à accepter notre destinée d'hommes et de vivants. Si nous voulons changer le monde, c'est d'abord notre regard sur le monde et sur nous-mêmes qu'il s'agit de changer :

" Voyez danser les pulsations du soleil et fiez-vous à votre coeur qui bout. Le tremblement de vos paupières, c'est le tremblement de la vérité. Laissez s'épanouir les couleurs. "

Soyons les poètes de notre vie et, tous ensemble, nous poétiserons la vie et, ce faisant, nous l'inventerons et inventerons le monde. Inventeurs, découvreurs. Rappelons-nous que le poète en nous, c'est l'inventeur, c'est le découvreur, celui qui fait, le créateur. Nous sommes responsables de la beauté de notre vie et de la beauté de la vie. Nous sommes les actrices et les acteurs du mouvement qui se prouve en marchant.


Peter Handke,  Par les villages , traduit par Georges-Arthur Goldschmidt  ( Gallimard / Le Manteau d'Arlequin )






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