vendredi 19 juillet 2013

In non memoriam Jack-Alain Léger ( fantaisie nécrophilique )

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Jack-Alain Léger est mort. Il  s'est défenestré, au risque de blesser un passant. Heureusement, personne ne passait.

Jack-Alain Léger était un écrivain prolifique. Certains de ses livres furent en leur temps des best-sellers. Paraît-il.

Je n'ai jamais rien lu de Jack-Alain Léger. J'ignorais même son existence, jusqu'à ce que j'apprenne sa mort, dans le journal.

Il aurait pu mourir il y a trois ans... ou dix. La différence pour moi n'aurait pas été grande.

C'était comme s'il était mort avant d'être mort. Mort avant d'être né. Mort depuis toujours.

Pareil pour ses livres que je n'ai pas lus, que je ne lirai jamais. Des livres fantômes. Des non-livres.

Mais maintenant je sais que, pendant une durée raisonnablement longue à l'échelle humaine, un tas de protéines biologiquement associées étiqueté Jack-Alain Léger se sera trémoussé, tout comme un autre, dans cet univers aberrant, comme dit si bien Cioran.

J'ai lu dans le journal la notice nécrologico-biographique de Jack-Alain Léger. C'est d'ailleurs souvent en lisant sa notice nécrologique qu'on découvre que l'intéressé a vécu.

Jack-Alain Léger a donc eu une biographie. Jack-Alain Léger a eu une vie. N'en eut qu'une mais en eut une.

Il tenta même de se multiplier, sous divers pseudonymes.

Tout comme moi.

A moins que,  sans cesse en quête d'un nouveau nom, il ne doutât de sa propre existence.

Tout comme moi.

Jusqu'au moment où , fatigué du jeu, il a dit pouce.

Plus de jeu.

Trop c'est trop.

Jeu trop épouvantablement cruel.

Epuisé, comme ses livres.

Et, hop.


Moi j'aime les notices nécrologiques . Allons bon, encore un. Encore un que j'aurai enterré. Toujours ça de pris.

Portons un toast. Funèbre. A nous les petits fours. Crématoires.

J'aime les notices nécrophagiques.

Un nouveau mort, c'est toujours l'occasion de faire la fête.


Léger, léger, tout ça.


Jack-Alain Léger est mort. Ah bon. Vous m'en direz tant.

Pensif, il suça sa plume. Fit l'oeuf. Pondit.

Puis tomba de son perchoir.

Pof.  Splash ?

Tombe.

Ce que c'est que de nous.

Au plumitif inconnu le lecteur méconnaissant.


Allez, allez, à dégager. Place aux jeunes.

Che piacer ! che piacer que sarà !

Profite, mon gars, profite...

A qui le tour ?


J'imagine les réactions d'un couple d'admirateurs très intermittents de Jack-Alain Léger à l'annonce de sa mort  (peut-être, d'ailleurs, se trompent-ils de personne, c'est si vite fait) :

Lui .  -- Tiens ! C'est écrit dans le journal que Jack-Alain Léger est mort.

Elle. -- Mon Dieu, le pauvre, quand est-ce qu'il est mort ?

Lui . -- Pourquoi prends-tu cet air étonné ? Tu le savais bien : il est mort il y a un an. On a été à son enterrement il y a un an et-demi.

Elle. -- Ah... si longtemps que ça... Mais alors je ne comprends pas pourquoi toi-même, dans le journal...

Lui.  -- ça n'y était pas, dans le journal. Je m'en suis souvenu par association d'idées . Il y a déjà trois ans qu'on a  parlé de son décès.

Elle. -- Oui ! je me souviens maintenant ! Et quel bel homme ! 

Lui.  --  C'était le plus joli cadavre de Paris ! Il y avait dix ans qu'il était mort, et il était encore chaud . Un vrai cadavre vivant ! Et comme il était gai.


Note 1 -

Je dois reconnaître que j'ai été très content d'apprendre , en lisant la rubrique nécrologique du Monde, la mort de Jack-Alain Léger . Non pas que je nourrisse la moindre animosité à l'égard d'un écrivain dont -- je le répète -- je n'ai rien lu et dont j'ignorais jusqu'à l'existence. Mais " Encore un que j'aurai enterré ", me suis-je dit avec satisfaction, un peu comme un de mes grands-pères s'exclamait "Encore une que les Boches n'auront pas ", en vidant une fillette. Il faut reconnaître que la mort des autres est une  des grandes consolations de l'existence, et si quelque chose est susceptible de nous remonter quotidiennement le moral et de nous aider à attaquer la journée d'un bon pied (je lis toujours le journal le matin au petit-déjeuner) c'est bien cela. C'est pourquoi je suis un lecteur assidu des notices nécrologiques et autres oraisons funèbres, et puis, c'est une façon de vieillir agréablement, en apprenant toujours ; on y découvre que, pendant que soi-même on s'occupait de toute autre chose, ici et là de par le monde un tas d'énergumènes dont on ne soupçonnait même pas l'existence s'activaient de façon insoupçonnée. J'aurais aimé me spécialiser dans la rédaction de nécrologies : c'est un genre journalistique et littéraire à part entière, qui réclame un dosage sûr d'esprit de géométrie et d'esprit de finesse, une connaissance pointue du sujet, le sens des atmosphères et celui du détail vrai, bien propres à faire revivre les époques révolues, l'art de la concision dense. Et puis quel  bonheur, une fois tapé le point final, de se dire, avec le sentiment du devoir accompli : "Ouf ! encore un ! ".

Note 2 -

 On aura repéré sans peine le modèle de ces variations d'un goût douteux. Ionesco, c'est l'humour absurde, bien entendu. Et si, de façon moins immédiatement voyante mais très évidente à la réflexion, c'était aussi notre Ecclésiaste ? Insignifiance dérisoire de la créature humaine, dévoilée par cet allègre jeu de massacre où les identités, les repères temporels, rationnels, langagiers, se désintègrent : La Cantatrice chauve...

Vanitas vanitatum, et omnia vanitas...


Note 3 -

De quelqu'un qui s'est suicidé, on dit que c'était un désespéré . Mais peut-on dire de quelqu'un , tant qu'il est vivant, qu'il est désespéré ?  " Désespérés, vous seriez morts ", dit un personnage de Par les villages de Peter Handke. Dans la plupart des tentatives de suicide,  sinon dans toutes, entre le début du passage à l'acte et la fin, s'intercale un laps de temps, plus ou moins long -- quelques secondes, quelques minutes --, où l'on peut voir se rapprocher l'instant de la mort ; par exemple, dans une défenestration, le suicidaire, pendant quelques secondes, peut se voir tomber et voir se rapprocher à toute vitesse le macadam . C'est là ce qui me dissuadera jusqu'au bout -- du moins je l'espère --, de me suicider, car dans ces quelques instants, si brefs soient-ils, peut naître le désir fou de se raviser ! C'est ce qui se produit dans la scène finale, si tragiquement drôle, du Pierrot-le-fou de Godard, où le héros, après avoir allumé la mèche de la dynamite, se rend compte qu'il a  fait la boulette de sa vie ! " Merde ! merde! merde ! ", s'exclame-t-il ... trop tard ! Mais le personnage du film de Godard est jeune et apparemment en pleine santé. Qui, à moins de se trouver acculé dans une aussi horrible impasse, peut se représenter combien la souffrance morale, physique, peut devenir si intolérable, être perçue comme si violemment, si affreusement destructrice,  que l'hésitation devient elle-même inconcevable et que -- peut-être -- ces secondes où la mort se rapproche, est imminente, peuvent  -- qui sait ? -- être vécues dans la joie ? Ceux qui choisissent d'en finir ainsi, hier un Jack-Alain Léger, naguère un Gilles Deleuze, en étaient peut-être venus à un point où ils vivaient déjà  leur mort, dans une atrocité sans recours, bien avant l'anéantissement physique.

Note 4 -

Sur la table du Jack-Alain, on a trouvé ce billet : " Ma mère n'a pas réussi à se suicider. Moi si."

Non mais quel connard ! Qu'est-ce que t'en savais de la vocation de ta génitrice au suicide ? Parle pour toi, infecte ordure ! sous-merde pseudo-littéraire ! Je crache sur ta mémoire, ignoble salaud ! Ah ! comme ça aurait été le pied de partir avec manman dans le ventre de manman, hein Jacky, c'est ça que ça veut dire, au fond ? Eh bien tu l'auras eu dans l'os, fiottesque troul du cul. Oedipien usque ad embryonem. Et ton papa, qu'est-ce qu'il  en pensait, ton papa ? Tu lui as demandé son avis à papa ? C'est ton papa qui a baisé ta maman, et toi tu l'auras eu bien au fond et sans vaseline. Chacun son truc.





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