mardi 6 août 2013

Edward Hopper : vous avez dit cubisme ?

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Edward Hopper reste, près d'un demi-siècle après sa mort et malgré sa célébrité aux Etat-Unis et en Europe, un peintre discuté. Certains voudraient ne voir en lui qu'un honnête paysagiste et décorateur. Il est pour moi bien plus que cela, au vrai un des très grands maîtres du XXe siècle, non seulement parce qu'il ouvre au réalisme en peinture, à une époque où celui-ci est vivement contesté, des voies nouvelles et fécondes, mais surtout parce que la beauté poétique de ses oeuvres s'impose de façon magistrale : c'est le cas dans cette toile intitulée Chop Suey, datée de 1929 .

La France vient de consacrer à Hopper une grande rétrospective, et c'est justice, car les  trois séjours qu'il fit à Paris entre 1906 et 1910 furent décisifs pour sa formation. Le tableau ci-dessus en est, à mon avis, une preuve. Hopper put s'y familiariser avec les oeuvres des Impressionnistes. En revanche, il ne semble pas qu'il se soit beaucoup intéressé aux Cubistes.

Or, le premier qualificatif qui me vient à l'esprit quand je regarde Chop Suey, c'est justement celui de "cubisme" . Seulement le cubisme de Hopper n'a probablement rien à voir  en effet avec la théorie et la pratique des peintres cubistes actifs à Paris au début du XXe siècle. Son cubisme, Hopper le prend tout simplement dans la réalité. C'est la ville américaine moderne et les décors de la vie quotidienne urbaine qui sont cubistes sans le savoir et sans le vouloir, et qui, dans cette toile, inspirent à Hopper  à la fois la force de sa construction, la luminosité aérée, un peu froide mais séduisante et saine, de l'espace , et aussi le traitement des figures.

C'est justement dans ces figures que se signale l'influence de la peinture française. Les deux consommatrices au premier plan évoquent des scènes de café de la peinture impressionniste signées Degas ou Renoir. Quant au personnage assis au fond sous la fenêtre, son paletot  et sa posture me paraissent directement empruntés à l'un des Joueurs de cartes de Cézanne.

La séduction des toiles de Hopper, le bonheur serein qu'on a à les regarder, à les savourer -- celle-ci en particulier --, au-delà de la banalité des scènes quotidiennes qu'il fixe, tient largement à ses qualités exceptionnelles de coloriste. La jouissance est ici très forte, elle a sans doute beaucoup à voir avec le charme acidulé des couleurs. Or, si Hopper emprunte son cubisme à la réalité, c'est tout autant à elle qu'il emprunte ses couleurs. La ville moderne de béton et d'asphalte serait d'une tristesse mortelle si ses habitants ne la conjuraient pas par le recours à la couleur. La couleur est partout, dans les affiches, les panneaux publicitaires, les décors, dans les habits, dans le maquillage des femmes. Chop Suey peut s'interpréter comme un éloge du maquillage généralisé ( et pas seulement féminin), au sens où Baudelaire, qui déjà se revendiquait peintre de la vie moderne et de la ville moderne, l'entendait. Apollinaire avait déjà chanté, dans Zone, le premier poème d'Alcools, la poésie colorée de la cité, et c'est elle aussi qu'exalte ce tableau. Tous ses détails  disent cette faim citadine de couleurs, et la jeune femme qui nous fait face en est à elle seule un vivant manifeste. Ainsi le réalisme d'Edward Hopper est-il un hommage... à la réalité de la ville moderne et au vouloir-vivre de ses habitants.

Il n'est pas malaisé d'imaginer les variations qu'un peintre cubiste pourrait développer à partir de cette toile de Hopper ; un peintre abstrait aussi bien : il suffirait dans ce cas d'effacer toute référence illusionniste aux apparences sensibles. Les peintres européens (français surtout) de la première moitié du XXe siècle auront sans doute trop sacrifié à la mode des écoles, moyen d'explorer les possibilités de la peinture dans une direction précise, mais qui se paie souvent du renoncement  du peintre à diverses possibilités de son talent. Du danger d'ériger en dogme les règles de ce qui reste toujours un jeu... Hopper,  lui, s'est enfermé dans une manière, ce qui ne valait guère mieux. Admirons la plasticité d'un Picasso qui sut, plus librement que la plupart de ses contemporains, explorer les ressources variées de son génie.

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