mercredi 7 août 2013

" Emeutes en Espagne " ( Henri Béraud ) : fin de règne...

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Le nom d'Henri Béraud n'éveille plus gère aujourd'hui que les souvenirs nauséabonds du temps de la collaboration. Condamné à mort en 1944 pour intelligences avec l'ennemi, il fut gracié par le général de Gaulle. A vrai dire il payait surtout son acharnement contre les Juifs, les Francs-Maçons et l'Angleterre,  cibles de ses articles dans Gringoire. Il était même allé jusqu'à publier (en 1935) un "Faut-il réduire l'Angleterre en esclavage ? " que les bibliophiles amateurs d'ouvrages publiés dans ces années-là doivent s'arracher ! Libéré en 1950 après une attaque d'hémiplégie, Béraud mourut en 1958 sans avoir eu l'opportunité, à l'instar d'un Céline ou d'un Morand, de relancer sa carrière d'écrivain.

Or Henri Béraud aurait pu connaître une destinée bien différente. Jusqu'à ce qu'en 1934 il prenne ouvertement parti pour les émeutiers du 6 février, Béraud faisait figure d'homme de gauche. Romancier de talent (il décrocha le prix Goncourt en 1922, non pas pour un, mais pour deux romans : le Martyre de l'obèse et le Vitriol de la lune !), il fut un des rédacteurs les plus en vue du Canard enchaîné , de 1917 à 1934 :  c'est même à lui  que l'on devrait l'intronisation du juliénas comme bibine officielle du Canard ! De ses voyages à travers l'Europe dans les années trente, il rapporta des reportages qui conservent aujourd'hui un grand intérêt. C'est ainsi qu'en 1930, après la chute de Primo de Rivera, il part pour une Espagne en pleine déliquescence politique couvrir les événements mouvementés qui déboucheront, l'année suivante, sur le départ du roi Alphonse XIII et la proclamation de la République.

Béraud parcourt l'Espagne, de Madrid à Séville, rencontre des hommes politiques de tous bords, comme le général Berenguer, premier ministre d'Alphonse XIII, ou le républicain Alcala Zamora, futur premier président de la République espagnole. Mais il rencontre aussi des gens du peuple comme cet ouvrier agricole d'Ecija, dans la province de Séville, Fernando Sanchez Lopez, dont il trace un portrait émouvant et révélateur. Il décrit les forces politiques et sociales en présence, stigmatise l'aveuglement et l'incapacité d'une aristocratie accrochée à ses privilèges, la faiblesse d'une opposition républicaine apparemment dépourvue des moyens de faire triompher ses vues, et qui sera la première surprise de sa victoire électorale de 1931, les progrès relatifs des organisations syndicales, les divisions de l'armée : le frère cadet du futur Caudillo, Ramon Franco, participe en 1930 à une tentative de coup d'Etat républicain par un groupe d'officiers, qui sera aisément matée par les troupes restées fidèles au pouvoir.

Béraud trace un tableau assez lucide d'un certain nombre des maux de l'Espagne au tournant des années trente, dont le moindre n'est pas la misère quasiment médiévale des campagnes, surtout dans le Sud, entretenue par le régime de grande propriété et un système d'exploitation du prolétariat agricole aussi parfaitement rodé que parfaitement cynique, avec ses conséquences : immensité des terres cultivables laissées en friche, chômage endémique, salaires dérisoires. Les régions mieux loties du pays ont vu s'estomper, la crise de 1929 aidant, la prospérité artificielle née de la neutralité de l'Espagne pendant la Grande Guerre, qui avait favorisé son commerce. Le cours de la peseta s'est effondré. La politique économique de Primo de Rivera  pendant les huit années de sa quasi-dictature a surtout consisté, selon Béraud (peut-être trop sévère sur ce point) en palliatifs insuffisants : politique de grands travaux sans efficacité autre qu'immédiate, modernisation de surface d'un pays qui, en 1930, reste foncièrement sous-développé et sous-peuplé, protectionnisme abusif aux effets négatifs connus.

Le livre nous dépeint une situation de transition d'extrême fragilité, où le pouvoir  maintient son autorité  en s'appuyant sur la brutale Guardia Civil, dont Federico Garcia Lorca fait à la même époque le sinistre portrait dans son saisissant Romancero de la Garde Civile, dans un pays offrant les contrastes les plus extrêmes,  de la misère des campagnes andalouses à cette prison-modèle où Alcala Zamora est incarcéré, et dont le régime ultra-libéral ferait rêver n'importe quel pensionnaire (même très privilégié) de Fleury-Mérogis ou de  la Santé. Ne parlons pas des Baumettes !

Au moment de conclure, Henri Béraud définit, dans une page étonnante, les conditions, selon lui, de la réussite d'une révolution en Espagne :

"  Nulle révolution ne sera possible en Espagne, tant qu'un chef véritable et indiscuté n'aura pas groupé en "front unique" les trois forces révolutionnaires de l'Espagne :

  1° Ceux qui possèdent l'esprit et peuvent seuls construire le régime nouveau, c'est-à-dire les intellectuels républicains ;

  2° Ceux qui commandent la main-d'oeuvre et peuvent seuls décider la grève générale, c'est-à-dire les leaders syndicalistes ;

  3° Ceux qui détiennent la force armée et peuvent seuls briser la résistance du pouvoir, c'est-à-dire les militaires. "

Quelques mois plus tard, la République était proclamée en Espagne. Dans un appendice à son livre, Béraud en salue l'avènement. " Il faut, écrit-il, bénir le sort qui semble épargner à nos amis et voisins les cruelles vicissitudes de la guerre civile. " . Les débuts du nouveau régime furent en effet prometteurs mais bientôt les difficultés s'accumulèrent et les violences reprirent. Emeutes en Espagne" décrit quelques uns des ingrédients déclencheurs de la future guerre civile. Béraud passe cependant sous silence la virulence de certains antagonismes, sur le terrain religieux notamment. En 1931, les républicains modérés ou même radicaux n'imaginent pas encore qu'ils seront bientôt débordés par les communistes et les anarchistes. La synthèse révolutionnaire esquissée par Béraud ne sera pas réalisée : il y manquera l'émergence d'un "chef véritable et indiscuté" (sur le modèle de Lénine ? de Mussolini ?) ; il y manquera une entente suffisante entre les forces révolutionnaires ; il y manquera le concours de l'armée. Béraud rend un hommage émouvant aux capitaines républicains fusillés en 1930, Fermin Galan et Garcia Hernandez. Ce sont finalement les militaires favorables aux secteurs de la société les plus conservateurs et les plus réactionnaires qui l'emporteront à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, mais dans un contexte bien différent de celui de 1931.

Les qualités d'écrivain et de reporter de Henri Béraud sont patentes dans ce livre : il  excelle à raconter, à faire voir. Certains moments, comme le récit de sa visite à Alcala Zamora dans sa prison sont d'une justesse aiguë. Redécouvrons Henri Béraud !


Henri Béraud,  Emeutes en Espagne  ( Les Editions de France, 1931)







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