samedi 10 août 2013

En remontant le Paillon

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On ne saurait s'entourer de trop de précautions avant de s'aventurer dans le labyrinthe de méandres et de bras morts de l'immense delta du fleuve Kaâ, dont la cartographie reste à ce jour très lacunaire.  Dans ses eaux boueuses plongent les gigantesques racines de la mangrove, refuge des redoutables perçants-caïdants, figés dans une immobilité minérale, mais dont la pupille écarquillée, d'un vert intense, guette inlassablement l'imprudent intrus. On n'est pas non plus à l'abri des flèches empoisonnées à l'anis étoilé -- poison lent mais toujours mortel -- décochées par l'un de ces sauvages Rôms coupeurs de têtes, seuls habitants de ces contrées inhospitalières depuis des millénaires. A supposer qu'on échappe aux griffes acérées des cruels tikhrons ocellés errant en quête d'une proie sous les frondaisons de la forêt primaire, on abordera enfin les premières rampes continentales, au sol moins instable et plus sec, où le  fleuve a creusé son lit dans des couches de roche  tendre. Sur ses bords couverts d'une savane plus aérée, dans les senteurs lourdes des Hisbicuts, on pourra établir un campement relativement sûr, en prenant garde toutefois de tenir à distance par un feu de bois mort les dangereuses araignées  Schfnouf , si véloces sur leurs douze pattes, et au venin quasiment toujours mortel.

Le site, on le sait, est devenu célèbre dans le cercle des paléontologues, depuis la découverte, il y a quelques années, par l'expédition Roux/Combaluzier, dans des strates géologiques datant de l'homonien inférieur ( environ cinq cent cinquante millions d'années ) de fossiles osseux et d'étranges concrétions, malheureusement excessivement déformées, que certains interprètent comme les vestiges d'objets fabriqués par des êtres intelligents qui nous auraient donc précédés sur cette planète au protérozozoïque final. Malheureusement, les couches rocheuses qui les contiennent, entraînées dans la subduction potomaniaque, ont subi un degré de métamorphisme élevé qui  rend difficilement interprétables les objets en question, si objets il y a. Il peut très bien s'agir de formations minérales naturelles.Toutefois, la découverte récente d'une plaque schisteuse  fortement métallifère a relancé le débat : on y discerne en effet, imprimés dans la roche, les "motifs" suivants : NICE 3 KM GRASSE 40 KM BARCELONNETTE 120 KM . Selon Iktijo Bonsouschan, de l'Université de Phlon III, il s'agirait d'une inscription rédigée dans une langue à ce jour inconnue, et à destination probablement votive. Elle prouverait l'existence, sur les rives du fleuve Kaâ (qui d'ailleurs n'existait pas encore) d'une "civilisation" d'un niveau relativement avancé. Mais on connaît l'imagination débordante de l'auteur de La Mémoire des roches , et aucune découverte nouvelle n'est venue étayer cette hypothèse. Comment croire, du  reste, que des êtres d'une intelligence comparable à la nôtre aient vécu en ces temps si lointains, bien avant la grande extinction d'espèces de l'homonien supérieur ?

Remontant vers le Nord, on rencontre bientôt les premières pentes, bientôt plus accentuées, du petit massif du Pôpôpô, dont les schistes et les gneiss, restes de la grande chaîne alcooïque progressivement arasée à l'homonien moyen, ont été exhaussés,  à l'entierozozoïque supérieur, par le contrecoup de l'orogenèse mammamiamienne. C'est là que le Kaâ prend sa source, dans une modeste vasque envahie de baragnes spongieuses.

Au-delà, s'ouvrent les espaces de l'immense steppe nordanienne, où, sous le couvert intermittent d'une végétation semi-tropicale, vaguent des troupeaux de biquetons à cornes souples, jusqu'aux rivages déserts et mélancoliques de l'océan nordien.




Un être intelligent à l'homonien inférieur ? (vue d'artiste)

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