mercredi 14 août 2013

La paix par la guerre ?

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Ce qui fait le charme et l'intérêt des textes en prose de Péguy, ce sont les digressions. Ces longs textes parus dans les Cahiers de la Quinzaine abordent souvent plus d'un sujet, et leur titre ne reflète pas toujours leur diversité. C'est le cas de Victor Marie, comte Hugo, qui ne se réduit pas aux brillantes, quoique contestables, analyses de la poésie de Hugo. L'auteur y parle au moins autant de Racine et de Corneille que de l'auteur de Booz endormi, et aborde d'autres sujets que littéraires.

On lit, à la fin de Victor-Marie, comte Hugo, des remarques sur la paix qui me paraissent frappées au coin de la lucidité et du bon sens, même si elles ne sont pas faites pour plaire aux amateurs du consensus par la négociation et le dialogue. Voici ce qu'écrit Péguy , évoquant son ami Daniel Halévy, qui effectue, à l'époque, une période militaire comme sous-officier en Mauritanie :

"  Pacificateur, qui faites la paix à coups de sabre, la seule qui tienne, la seule qui dure, la seule enfin qui soit digne ; la seule au fond qui soit loyale et d'un métal avéré ; vous qui savez ce que c'est qu'une paix imposée, et d'imposer une paix, et le règne de la paix; vous qui maintenez la paix par la force; vous qui imposez la paix par la guerre ; bello pacem qui imposuisti ; et qui savez que nulle paix n'est solide, n'est digne qu'imposée; que gardée par la guerre ; l'arme au pied ; vous qui faites la paix par les armes, imposée, maintenue par la force des armes ".

" Nulle paix n'est solide, n'est digne qu'imposée; que gardée par la guerre; l'arme au pied ", affirme Péguy. Il ne s'agit donc pas seulement des campagnes de "pacification" menées par les troupes françaises en Afrique. Il s'agit de toute paix. On est en 1910, à moins de trois ans de la guerre. Péguy n'a garde d'oublier que la paix qui dure depuis 1871 a été imposée par l'armée prussienne et qu'elle est maintenue par la puissance de l'armée allemande, qui a jusqu'alors dissuadé la France de se lancer à la reconquête des territoires perdus. Si la France veut instaurer une nouvelle paix à son avantage, il faudra pour cela qu'elle ait recours  à la force des armes.

Si on regarde l'état du monde depuis Péguy, et notamment l'époque contemporaine, on est tenté de se dire qu'il avait (au moins partiellement) raison. Depuis 1945, aucune paix n'a été imposée ni maintenue que par la force armée , ou par le poids des rapports de force. Cette distinction (non faite par Péguy) est essentielle : ainsi, le FLN peut être considéré comme le  vainqueur incontesté de la guerre d'Algérie, sans l'avoir gagnée militairement. Aucune paix n'a été obtenue (et encore moins maintenue) directement par la négociation, qui n'est jamais qu'une résultante. Dans une guerre, on ne négocie, en général, que lorsqu'il n'y a plus grand'chose à négocier. L'interminable "négociation" entre Israéliens et Palestiniens, péripéties destinées à amuser le public, alors que la réalité des faits, c'est, depuis des années, la paix imposée par l'armée israélienne, semble vérifier jusqu'à la caricature la dure loi formulée par Péguy. Les Palestiniens (et les Arabes) ne pourront vraiment  contester les termes de cette paix que lorsqu'ils seront en mesure, ou bien de faire à nouveau la guerre à Israël, en se donnant les moyens de la gagner, ou bien de faire évoluer suffisamment le rapport de forces en leur faveur, pour arriver au même résultat, en faisant l'économie d'une guerre.

Ce qui est vrai de la paix entre les peuples l'est tout autant de la paix civile. Nous oublions aisément que la paix civile dont nous jouissons depuis 1945 a d'abord été imposée par les armes des vainqueurs et qu'elle dure depuis grâce à l'existence de nos forces armées et de maintien de l'ordre. Ce serait une illusion de croire qu'elle resterait longtemps préservée sans l'existence de cette dissuasion. Les passions politiques et les factions auraient tôt fait de la ruiner :

" Car Paris a ses familles comme Florence eut les siennes, et ses maisons non couronnées de tours n'en abritent pas moins des factions guerrières  ", écrit Péguy dans une France tout juste sortie des affrontements passionnés de l'affaire Dreyfus.

On ne cesse de vérifier combien fragile et menacée est  en effet une paix civile quand la force armée n'est pas en mesure de tenir en respect les factions politiques ou religieuses; on a mesuré le danger, en France, au moins à deux reprises après la Libération, en 1958 et en 1968 ; on en voit aujourd'hui les effets  en Syrie, en Egypte, en Libye, en Afghanistan. L'idéalisme niais des pays occidentaux confrontés aux événements d'Egypte et de Syrie, après l'imbécile coup de pied dans la fourmilière libyenne, méconnaît cette fragilité, au nom d'une démocratie probablement incompatible pour longtemps avec les réalités de ces pays. La chute de Saddam Hussein a plongé l'Irak  dans un cycle de violences dont on n'entrevoit pas la fin. Le fétichisme démocratique des gouvernants occidentaux les rend aveugles à cette évidence : la prétention d'introduire la démocratie à l'occidentale, en Libye, en Egypte, en Syrie, en Afghanistan, a déchaîné les violences de la guerre civile.

" Nulle paix n'est digne qu'imposée ". Qu'est-ce que Péguy entend par "digne" ? Le sens de cette affirmation, qui nous paraît aujourd'hui étrange, s'éclaire sans doute partiellement par le contexte de l'époque. La France qualifiait volontiers de "pacificatrice" l'action de ses troupes en Afrique . Mais selon Péguy, c'est le cas de toute paix. Ce "digne" veut-il dire "digne de ce nom" ? On voudrait le croire (1). On a du mal en effet à considérer comme "dignes" certaines paix, comme la "paix" imposée par l'Allemagne nazie aux pays d'Europe vaincus, ou encore la paix qu'un tyran impose à son peuple, parfois pendant des années, comme ce fut le cas d'un Saddam Hussein, aujourd'hui d'un Bachar al Assad . Pourtant, avec le recul, les dégâts causés par la rupture de ces paix "injustes" les feraient presque regretter. Péguy ne considérait certainement pas comme juste la paix imposée par l'Allemagne à la France, aux conditions qu'on sait. Le nationaliste en lui appelait certainement de ses voeux une nouvelle  guerre qui permettrait à la France d'imposer une nouvelle paix, cette fois à son avantage. C'est ce qui se produisit, en effet, mais la France, travaillée par les illusions du pacifisme, ne sut pas la maintenir, comme dit Péguy, "par la guerre; l'arme au pied ".

On voudrait croire que les progrès (actuellement bien relatifs) des institutions internationales feront un jour échec à cette loi d'airain des relations entre les hommes, qui veut que la paix ne se gagne que par la guerre, ne se maintienne que par la force. Mais depuis la nuit des temps jusqu'à nos jours, c'est bien ainsi que les choses se passent. Si vis pacem, para bellum...

La paix vaut mieux que la guerre et, généralement, dure plus longtemps que la guerre. Dans l'immémoriale dialectique de la paix et de la guerre, la guerre apparaît comme le passage obligé vers la paix. La guerre accouche toujours d'une paix, imposée par le vainqueur. Quel que soit le vainqueur, et même si le vainqueur est peu recommandable.

Dans ce passage comme ailleurs dans son oeuvre, Péguy instruit le procès de l'idéalisme en politique, qui emprunte ses principes à l'idéalisme kantien : " Le kantisme a les mains pures, écrit-il, mais il n'a pas de mains. "  Une constatation qui annonce le débat de Hugo et de Hoederer, dans Les Mains sales, de Sartre.


Note 1 -

" Nulle paix n'est digne qu'imposée " : la concision de l'expression la rend surprenante. Une fois n'est pas coutume, Péguy ne se soucie pas de l'éclairer de répétitions en formes de variations si fréquentes dans ses oeuvres en prose. C'est quasiment un oxymore : "digne" et "imposée" semblent s'exclure. En fait, "digne" s'éclaire" par le sens qu'on donne à "imposée" : une paix imposée ne l'est, ne peut l'être que si ceux à qui on l'impose acceptent leur défaite, renoncent à contester sa victoire au vainqueur, reconnaissent sa supériorité, acceptent ses conditions ; ce n'est qu'ainsi qu'une paix peut être considérée comme "digne" (pour le vaincu). Par exemple, en 1940, pour le gouvernement de Vichy, reconnaître la défaite de la France revenait à accepter la paix imposée par l'Allemagne et à la proclamer comme une paix digne : c'est le sens de l'entrevue de Montoire. A cette vision des choses, de Gaulle oppose son affirmation célèbre : "La France a perdu une bataille, elle n'a pas perdu la guerre". Pour lui, la France ne se confond pas avec le gouvernement de la France, et la partie n'est pas terminée. En juin 40, l'attitude de Pétain est réaliste, celle de de Gaulle relève plutôt du pari. En Egypte actuellement, les Frères musulmans n'ont pas accepté leur défaite, ne se sont pas résolus à négocier aux conditions de l'armée, dont la victoire reste contestée et qui ne voit, semble-t-il, d'autre solution que de poursuivre la répression. La question, de son point de vue -- question toujours délicate -- est de savoir comment ne pas en faire trop ni trop peu.

Aucune ère de paix ne s'ouvre qu'à l'issue d'une guerre. Aucune paix n'est possible que si la victoire n'est pas contestée par les vaincus eux-mêmes. Aucune paix ne dure que tant que le vainqueur a les moyens de continuer de l'imposer. Tels pourraient être les enseignements, de cet aphorisme de Péguy. Toutefois, comme bien des aphorismes, celui-ci est par trop simplificateur. Une paix est, plutôt, toujours le produit d'un rapport de forces . L'état des forces en présence exige une analyse fine, la force armée n'étant qu'une de ces forces . Dans leur conflit avec l'armée égyptienne, les Frères musulmans peuvent compter sur d'autres soutiens que sur le dévouement de leurs militants; en ce qui les concerne, la partie est loin d'être jouée.


Le Caire, août 2013




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