samedi 17 août 2013

Laissons aux martyrs le temps de pourrir un peu

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Hier, au moment de partir en balade, j'ai écrit :

" Le temps de nouer mes grolles, d'empoigner mes bâtons, de grimper la pente raide, de photographier les papillons, de poursuivre de quelques pages ma lecture en cours à côté des chamois, de redescendre, léger, léger , et quelques centaines de frérots musulmans auront sans doute rejoint le paradis d'Allah. Tandis que, paisiblement, j'enchaînerai les virages du retour en savourant les échappées sur le lac, les familles, là-bas, en seront déjà aux lamentations. Pas la peine vraiment d'aller vérifier sur Mars le sens du mot "dépaysement" ."

J'ai noué mes grolles, basculé ma musette sur l'épaule et empoigné mes bâtons vers 15h15 (heure locale), au moment où, dans les rues du Caire, ça commençait à  canarder. J'étais de retour vers 18h45, soit 210 minutes, plus tard. Là-haut, j'ai fait une pause de 45 minutes pour lire 35 pages du livre que j'avais emporté.

De retour à la voiture, j'ai tourné le bouton de la radio. J'ai appris qu'au Caire les affrontements avaient fait 70 morts parmi les manifestants. En rapportant ce chiffre au temps de ma balade, j'ai calculé que ces 210 minutes correspondaient à 3  Cairotes morts à la minute, et à quinze morts pendant ma lecture, soit un peu moins d 'un-demi mort par page ; certains, du reste, devaient n'être qu'à demi morts.

Calcul plaisant : il s'agissait, après tout, de charognes religieuses; le bonheur de savoir qu'elles se faisaient défoncer la gueule pendant que moi, je jouissais innocemment de cette belle journée au sein de l'innocente nature, n'était pas à dédaigner. Il y  a une justice immanente (par répartition). Mais calcul un peu macabre tout de même. Il y a cent ans, il aurait été impossible de s'y livrer. La radiodiffusion n'était pas encore entrée dans les moeurs et nous aurions été avisés du massacre avec quelques jours de retard, pour le moins. Mais aujourd'hui, c'est, comme on dit, en temps réel que nous suivons le détail des empoignades. Le macchabée n'a pas eu le temps de refroidir, il n'a souvent même pas eu le temps d'être tout-à-fait mort qu'il nous est servi saignant, avec assaisonnement de commentaires sur nos écrans plats. La possibilité de zapper à tout moment des étripades du Caire aux mondiaux d'athlétisme ou à Plus belle la vie fait de notre pratique télévisuelle quotidienne une expérience hallucinante, hallucinatoire et hallucinogène. Personne ne s'en rend plus compte depuis longtemps, c'est sans doute mieux pour tout le monde.

Il semble, en effet, que ce soit mieux pour presque tout le monde, à commencer par les adversaires des islamistes qui, toutes nations confondues, se réjouissent grandement, sans trop oser l'avouer ouvertement, d'assister en direct aux séances de mise à mort. Tout le monde n'a pas l'occasion d'aller à la corrida. Les islamistes eux-mêmes escomptent de grands profits de cette profusion de martyrs martyrisés en direct ; les militaires transforment, eux aussi en direct, les prétendus martyrs en affreux terroristes; les amants de la démocratie se repassent les images en boucle pour bien se persuader des vertus du régime parlementaire bien compris ; et tous les amateurs de parlotes et de palabres y trouvent du grain à moudre avec relance garantie du débat toutes les trois minutes (en moyenne).








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