lundi 5 août 2013

Memini ergo sum

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Si l'on considère que le passé n'existe plus, donc est mort, il nous faut bien admettre que nous n'avons de contact qu'avec le passé, donc de commerce qu'avec le non-être, avec la mort. Nous ne percevons en effet des êtres "vivants" qui nous entourent que ce qui, émanant d'eux dans un instant toujours antérieur à la conscience que nous en prenons, appartient déjà au passé, que ce qui, d'eux, n'existe déjà plus, est déjà mort. Nous n'en avons pas conscience parce que, dans notre expérience immédiate ( en réalité toujours médiate) du monde, nous n'avons pas présent à l'esprit le fait que la lumière a une vitesse, que les ondes électro-magnétiques ont une vitesse, que le son a une vitesse. Nous vivons dans une illusion d'immédiateté, sur laquelle nous construisons notre relation aux autres et au monde. Ne relève pourtant véritablement du vivant, dans notre expérience du monde, que ce qui est à notre conscience, hic et nunc, et même pas notre propre corps. Si je touche ma main gauche avec ma main droite, la sensation, quand elle parvient à ma conscience, transmise par l'influx nerveux, appartient déjà au passé, me signale ce qui n'est déjà plus. Toute perception se fait sur le mode du souvenir. Seule est donc effectivement vivante pour moi  l'activité de ma conscience dans l'instant présent. C'est  en effet la seule forme de vie dont je puisse avoir l'expérience directe .Tout ce qui n'est pas elle doit être considéré comme appartenant au passé, donc non existant, donc mort. Sans doute ne peut-on nier une co-présence des vivants entre eux et des vivants au monde, mais je n'y ai nul accès immédiat. L'univers entier se résume pour moi au souvenir que j'en ai. Cela est la conséquence logique et imparable du fait que tout signal a une vitesse, et que cette vitesse ne saurait être infinie, étant, soit inférieure, soit égale à celle de la lumière.

Paradoxe apparent d'un rigoureux matérialisme : il aboutit à faire de la conscience (mais d'une seule conscience, la mienne) la seule réalité dont l'existence me soit immédiatement accessible. A la vérité, il faut aussitôt corriger ce "me", qui introduit subrepticement une fausse dualité : il est clair que "moi", c'est cette conscience et pas autre chose ; ego = conscience de. Tiens, tiens, direz-vous sans doute, ça me rappelle quelque chose ... Bon dieu, mais c'est bien sûr : je pense, donc je suis ! Mais ma position n'est en rien cartésienne. Je dirais plutôt, en effet : seul le fait d'avoir, dans l'instant présent, conscience de, m'assure de mon existence en même temps que de celle du monde. Mais cette conscience n'existe que parce qu'existe un cerveau qui en est le siège et la produit, dont elle atteste, en retour, qu'il est vivant, et dont la mort biologique signera sa fin, à elle. La procédure cartésienne du cogito le fait précéder d'une vidange préalable des contenus de la conscience, en rapport avec le monde extérieur (1). Or je n'ai, quant à moi, que faire du doute méthodique cartésien. Ma conscience est conscience de, et m'atteste depuis toujours que le monde extérieur existe, et que dans ce monde existent d'autres consciences que la mienne. Cette conscience, je la comprends comme une fonction biologique me permettant de connaître mon environnement, de m'adapter à lui et de communiquer avec d'autres êtres vivants, à commencer par ceux de mon espèce. Ainsi, l'idéalisme dualiste cartésien  se voit-il  congédié. Le cogito dont il s'agit ici est un cogito matérialiste, dans une perspective prioritairement biologique, indexé sur la vitesse de la lumière.

Sans doute vaut-il mieux que  nous restions plongés dans cette illusion de notre co-présence aux autres et au monde. Que deviendraient autrement des expériences si généralement valorisées comme la communion amoureuse, la compassion ou la fraternité ? Que deviendrait la notion de responsabilité ? En effet, si, un milliardième de seconde après avoir agi, celui qui a agi est "mort", étant solidaire d'un état du mouvement révolu, en quoi le fait d'avoir vidé un chargeur de kalachnikov sur des passants peut-il m'être imputé à moi, qui suis vivant ? Assumer toutes les conséquences d'une telle conception du temps et du vivant conduirait sans doute à renoncer à toute vie sociale. Albert Einstein était un génie,  mais il n'avait sans doute pas imaginé les conclusions qu'un esprit aussi logique que le mien tirerait de son postulat . Remercions en tout cas la Nature d'avoir fixé la vitesse de la lumière à un niveau compatible avec des illusions qui autorisaient la survie de l'espèce humaine.... Songeons aussi à ce qu'aurait été notre sort si la lumière avait peiné à atteindre la vitesse d'un cycliste non dopé dans l'ascension du  Ventoux...


J'en étais là de mes réflexions lorsque j'ai lu avec intérêt le texte d'André Comte-Sponville recueilli dans l'ouvrage cité ci-dessous. Je partage ses vues, pour l'essentiel. Elles sont l'expression d'un matérialisme cohérent. Il a raison de réduire le temps au flux présent du devenir. C'était déjà le point de vue d'Héraclite, de Lucrèce et de Saint Augustin. Cependant, s'il affirme que la conscience est essentiellement mémoire, il n'en tire pas toutes les conséquences. La conscience n'est que mémoire, et absolument de tout. Le seul présent auquel nous accédions n'est donc jamais le présent du monde, mais, comme je l'ai dit plus haut, le présent de notre seule conscience. Le "présent" du monde à notre conscience correspond à un état révolu du devenir du monde. Une co-présence des vivants est certainement une réalité, mais au niveau de la conscience individuelle c'est certainement une illusion ; ce qui entretient cette illusion, c'est que ne sommes pas équipés pour percevoir le laps de temps des quelques centièmes de secondes (son) et cent millionièmes de seconde (lumière) nécessaire pour qu'un signal nous parvienne ; l'autre remède, c'est évidemment que nous ne nous bornons pas à recevoir des signaux, nous en émettons aussi, et l'éventuel retour nous assure qu'il y avait bien quelqu'un ou quelque chose au bout du "fil" quelques miettes de seconde auparavant ! On se sent tout de même moins seul. On ne vantera jamais assez les vertus du dialogue.

Pourtant, même avec le dialogue, on n'est jamais sûr de rien. Sur l'oreiller après l'amour, Jeannot demanda à sa Josette : "Tu m'aimes ?"  " -- Mais oui, gros bêta, lui répondit-elle presque aussitôt, tu le sais bien." Malheureusement, la réponse ne parvint jamais à son destinataire : il était mort dans l'intervalle, victime d'un infarctus foudroyant, conséquence d'efforts excessifs, vu son âge.


Note 1 -

Vidange d'ailleurs incomplète (irrémédiablement incomplète), puisque chacun des mots formant ensemble le célèbre énoncé (je pense, donc je suis / cogito ergo sum) est une représentation (donc une représentation de ), intégrée à un système (celui, linguistique, des échanges entre consciences) initialement extérieur  à la conscience, mémorisé. Le doute méthodique ne peut mettre en doute le langage qui lui permet de se formuler. On dira que le cogito procède initialement d'une intuition antérieure au langage : mais une telle intuition peut-elle se concevoir hors du langage ? "Je/ Ego" ( et tout autant "pense/cogito" ) ne relève pas de l'intuition : c'est une construction conceptuelle, qui n'existe pas hors du langage, au demeurant une construction fort complexe. Plus radicalement, l'erreur cartésienne consiste à concevoir la conscience comme extérieure au monde, étrangère à lui, alors qu'elle n'existe pas sans le monde extérieur, qu'elle est de part en part traversée par lui, construite, modelée par lui. Il serait sans doute plus juste de dire que je suis pensé par le monde que de dire que je le pense. Prétendre par ailleurs que la conscience donne du sens au monde, c'est lui accorder une souveraineté qu'elle n'a pas. Disons qu'elle tente de capter et d'interpréter les signes du monde. On ne peut pas, en tout cas, penser la conscience en faisant abstraction de sa relation au monde; il faut la concevoir, me semble-t-il, comme une faculté biologique de relation avec le monde. Il va donc de soi que je n'identifie ni ne réduis la conscience à la "pensée" (rationnelle et discursive), ni ne reconnais à ladite pensée aucune préséance ni prérogative. Une émotion vaut une pensée, a souvent plus de valeur que toute pensée (quoique souvent tissée de pensée; mais nous pensons le plus souvent sans les mots, à l'instar de nos frères les animaux).

On notera que la formulation latine -- cogito ergo sum = pense donc suis --, en faisant l'économie du "je", est sans doute philosophiquement plus satisfaisante que sa traduction française.




André Comte-Sponville ,  l'Être-Temps , in Le Temps et sa flèche, sous la direction d'Etienne Klein et Michel Spiro  ( Champs-sciences )

Jean-Marie Schaeffer,  La Fin de l'exception humaine   (Gallimard / NRF essais )

( Posté par : J.-C. Azerty )


Les Jambruns communiquent -

Juste après avoir reçu ce poste de J.-C. Azerty -- exactement une microseconde -- 10-6sec. après --, nous avons appris par courriel, avec la tristesse qu'on imagine -- le décès de notre collaborateur , écrasé sur un passage à niveau espagnol par un TGV dont le conducteur semble s'être attardé au petit coin. La reconstitution de l'accident a montré que la conscience de notre ami avait eu le temps de prendre en note l'événement révolu du choc de la motrice avec sa trottinette, survenu une picoseconde (10-12 sec.) auparavant.

La séquence temporelle des événements s'établit ainsi :

-- moins cinq minutes avant le choc : le conducteur part pisser
-- moins trois secondes avant le choc :  la trottinette de J.-C. Azerty s'engage sur la voie (1)
-- une nanoseconde ( 10-9 sec.) avant le choc : le conducteur pose la main sur la poignée de la porte des toilettes
-- 0 seconde : boum
-- une picoseconde (10-12) après le choc : la conscience de J.-C. Azerty enregistre le choc
-- une femtoseconde (10-15 sec.) après la prise de conscience : fin de la séquence événementielle.

La vérité du célèbre distique d'Apollinaire -- Vienne la nuit sonne l'heure / Les jours s'en vont je demeure -- n'est donc pas remise en cause.


Note 1 -

Il est clair qu'en raison de la vitesse du train (500 km/h juste avant le choc) et de la présence d'une courbe prononcée, la victime n'a pas vu arriver le coup.

Note 2 -

Seule une paresse coupable aggravée par une canicule persistante nous retint de rédiger l'ensemble de ces informations au passé simple.

Post scribe tombe -

Un post posthume ? Difficile de le qualifier ainsi, notre ami ayant choisi l'incinération. "Posthume" signifie en effet " qui a lieu après la mise en terre". Encore une preuve que la langue suit avec retard l'évolution des moeurs.

Appareil de Fizeau (source: Wikipedia)



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