mardi 13 août 2013

Trop belle pour être honnête



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Considérant cette photographie où l'on voit un Bernard Berenson propret contemplant la Pauline Borghese en Vénus Victrix, par Canova (à la galerie Borghese), je me dis que l'art du sculpteur aura consisté, durant de longs siècles, dans la représentation des apparences aimables, volontiers idéalisées. Nous le devons au premier chef au grand art de la Grèce classique , sans doute, mais pas seulement : la même tendance se retrouve dans l'art antique du proche Orient, égyptien, hindou etc. Seule peut-être la sculpture amérindienne fait exception.

Je tombe sur ce texte de Péguy, dans Victor-Marie, comte Hugo, texte inspiré, il est vrai, non directement par la sculpture, mais par les tragédies de Racine, qu'il aurait tendance à trouver formellement trop parfaites :

" Mais nous avons quarante ans, je crois l'avoir dit. Nous savons de la vie, nous connaissons, nous avons éprouvé de la vie. Nous sommes plus exigeants. Il ne nous suffit plus qu'un marbre soit impeccable. Il ne nous suffit plus qu'un vêtement de marbre. Nous voulons, nous devons rechercher plus avant. Plus outre. Sous le grain parfaitement fin, parfaitement pur de ce marbre, sous les plis impeccables, parfaitement harmonieux de ce vêtement, de ce revêtement, sous les plis antiques, inimitables, sous la draperie antique nous voulons savoir si un coeur bat pur, ou si ce ne serait pas un coeur cruel; sous cette patine invinciblement dorée nous voulons savoir quel sang coule dans ces veines; et si ce sont des veines pécheresses, au moins de quel péché; tâche ingrate, proposition ingrate, propos ingrat; exigence ingrate, exigence virile; requête ingrate, réquisition ingrate; exigence quarantenaire nous voulons savoir comment sont articulés ces muscles de marbre, comment ils sont insérés dans l'épaule et dans la hanche, comment on leur a mis le bras dans l'épaule. Pour parler assez grossièrement. Sous ces plis harmonieux, sous ces plis de vêtement incomparables, il faut, nous voulons savoir si la construction organique est correcte, s'il y a une construction organique, si l'être est correct, s'il est organisé, organique ".

Même si le texte de Péguy est à entendre métaphoriquement (il s'agit en réalité de la tragédie racinienne), il s'applique d'une façon étonnante à l'oeuvre de Canova. Sa Pauline Borghese est trop belle pour être honnête, et quand Péguy parle de "veines pécheresses", on sait que, dans le genre pécheresse, la soeur préférée de Napoléon se posait un peu là ! Mais qu'il s'agisse de littérature ou de sculpture, Péguy prend ici position pour un art qui ne sacrifie pas aux séductions de la forme, de la surface, des apparences, la vérité des êtres. Dévoiler la vérité intime des êtres, montrer comment, réellement ils "fonctionnent", c'est, comme il le dit, une tâche ingrate, mais c'est celle que nous sommes en droit d'exiger de l'artiste, si ne nous contentons pas nous-mêmes des grâces faciles.

Dans l'histoire de la sculpture, depuis le milieu du XIXe siècle, l'art d'un Rodin, plus près de nous celui d'un Giacometti, sont des étapes importantes vers une sculpture qui, renonçant aux séductions faciles, se veut avant tout une quête de vérité. Plus qu'aucune forme d'art, sans doute, la sculpture, au service des pouvoirs  religieux et politiques, eut, au long de plusieurs millénaires, partie presque exclusivement liée avec le sacré, ainsi qu'avec la commémoration, d'où cette pente à l'idéalisation monumentale, au détriment de la vérité ; le réalisme n'est pas un souci prioritaire de cet art avant les temps modernes. Les statuettes d'un Degas sont, à cet égard, des oeuvres pionnières (1). Nous n'en avons du reste pas fini avec cette sacralisation des statues : les rassemblements au pied de la statue équestre de Jeanne d'Arc, pourtant si hideuse sous sa dorure tape-à-l'oeil, en sont une survivance (2).

Tiens ! Et si j'allais faire un tour du côté de la galerie Borghese avec une masse de carrier dissimulée sous mon blouson, histoire de voir ce qu'elle a dans le ventre, la Pauline ! Mais, peut-être,  dézinguer la Jeanne d'Arc de la place des Pyramides serait une tâche plus urgente, pas seulement pour des motifs esthétiques... On se rappelle qu'au long de l'Histoire, ce sont certainement les oeuvres sculptées qui auront payé le plus lourd tribut aux entreprises vengeresses et purificatrices de toutes sortes, des martelages de Tell el Amarna aux déboulonnages des statues de Saddam Hussein, en passant par les décapitations de 93 et la colonne Vendôme. Normal : elles sont les emblèmes publics et trop voyants des puissances déchues. A la voirie !


Ce cliché de David Seymour devrait figurer dans toutes les anthologies sérieuses consacrées à l'art de la photographie. Ce qui en fait l'intérêt et la qualité, c'est la richesse des lectures possibles, des plus révérencieuses aux plus impertinentes. Ma préférence va plutôt à la seconde catégorie. Ce face-à-face des protagonistes, aux tailles disproportionnées, tous les deux sur leur trente-et-un, le côté caniche toiletté de Berenson, m'inspirent des réflexions que je préfère garder pour moi. Quoi qu'il en soit, sur la relation entre l'oeuvre d 'art et son public, cette photo a pas mal de choses à nous dire. Enfin... on peut lui faire dire pas mal de choses. L'art du photographe a ceci de commun avec celui du contrepet qu'il est impossible de tenir l'auteur pour l'éditeur responsable des significations qu'on prête à son oeuvre. C'est vrai aussi de la peinture, mais beaucoup moins.

Le choix du cadrage, en photographie, oriente puissamment la signification. Imaginons un instant notre Berenson  au premier plan, vu de dos (ou de trois-quarts arrière), contemplant la gouleyante chute de reins de Pauline : eh bien, les associations ne se font plus préférentiellement de la même manière, l'éventail des sens n'est plus le même, surtout si, mettant à profit l'opportunité du miroir du fond pour organiser une mise en scène en abyme, le photographe nous fait voir le regard de faune de Berenson (avec une vue en plongée, on pourrait même discerner dans le miroir un début d'érection, sans compter que dans le miroir on pourrait voir aussi ce que font les mains de Berenson , alors que sur le cliché de Seymour on ne voit pas du tout ce que fait la main gauche de Berenson, et c'est bien regrettable).


Note 1 -

A moins qu'elles ne renouent avec le très ancien art des tombeaux de la Vallée des Rois.

Note 2 -

Il s'agit de la statue de la place des Pyramides. Mais rien qu'à  Paris, il en existe deux autres. Combien dans toute la France ?

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