samedi 24 août 2013

" Souterrain-blues " ( Peter Handke ) : ne pas mourir les yeux secs

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Comme le temps passe. Il aura fallu attendre dix ans pour que cette pièce superbe de Peter Handke, publiée en Allemagne en 2003, paraisse enfin en français, en 2013, après avoir été créée à Paris en 2012 au Théâtre du Rond-Point, dans la mise en scène de Christophe Perton, avec Yann Collette et Sophie Sernin.

Il y aura bientôt cinquante ans qu'avec Outrage au public (1966), Handke abordait le théâtre, déjà avec un monologue périlleux, mais qui pouvait être interprété successivement ou collectivement par plusieurs  acteurs. Ici c'est un monologue non moins périlleux qu'il confie à l'interprète de "l'Homme sauvage". Périlleux, mais sa  vitalité, son  énergie, la diversité des tons et des couleurs, oscillant entre la verve satirique et l'amertume cruelle, proposent un magnifique défi au comédien et à la comédienne interprètes des deux seuls rôles ! La critique du spectacle du Théâtre du Rond-Point, parue dans Télérama , parle d'un spectacle "lisse", tournant souvent "à vide" : on se demande comment, avec un texte aussi dynamique, le metteur en scène et les comédiens sont parvenus à une pareille contre-performance ! Mais on sait que, d'un critique à l'autre, les avis divergent considérablement !

Il serait bien hasardeux de voir dans ce personnage de "l'Homme sauvage" le porte-parole de l'auteur. D'ailleurs les didascalies ne lui donnent aucun âge précis. On est tenté, cependant, en l'écoutant, de se dire que l'homme n'est plus tout jeune. Quand il publie ce texte, Handke s'approche de la soixantaine et son regard sur les hommes n'est certainement plus le même que celui qui était le sien à l'époque où il publiait ses premiers livres. Il n'est pas impossible de discerner dans ce texte une part de confidence personnelle, à laquelle l'intervention de "la femme sauvage", à la fin de la pièce, donne le tour d'une autocritique.

La scène est un wagon d'une rame de métro parcourant un trajet qui relie plusieurs stations portant chacune plusieurs noms, déconcertants, tels que : " HOBOKEN - BIR HAKEIM " -  SCHÖNHEIDE " --, ou " SANTA FE - DORNGRUBE - PYRAMIDES ". On se dit que ce métro relie des lieux du monde et des points du temps éloignés les uns des autres mais associés par de mystérieuses règles. A notre imagination de les découvrir ! Autant d'invitations au voyage, peut-être... Le wagon s'ouvre vers le public, sa paroi virtuelle passant à la hauteur des premiers fauteuils d'orchestre. Cette disposition permet au spectateur de se sentir lui-même passager de ce métro "fantôme" et aux deux comédiens de s'adresser à lui aussi bien qu'aux  passsagers montant et descendant à chaque arrêt. Ainsi le public reçoit-il, de la part de l'Homme sauvage, son paquet d'invectives et de sarcasmes.

Car il s'agit bien, comme dans la pièce de 1966, d'outrages (le mot se trouve, du reste, dans les didascalies) adressés principalement aux passagers de la rame, accessoirement au public, et, au-delà, aux hommes en général. "L'homme sauvage", que pour ma part j'appellerais volontiers "l'Imprécateur" ( Handke nous laisse la liberté de lui donner d'autres noms que ceux qu'il propose, "le Tribun", "le Rabat-joie", "l'Ennemi du peuple") dit à ses compagnons de voyage leurs quatre vérités -- du moins ce qu'il croit être leurs vérités --, sans d'ailleurs que ceux-ci l'entendent et sans que la description qu'il fait d'eux corresponde nécessairement à ce que le spectateur voit : de là, d'une part, une foule de possibilités de réglages et de combinaisons pour le metteur en scène, et, d'autre part, un doute jeté sur la crédibilité des propos de l'Homme sauvage / Imprécateur. Cette façon simple de relativiser son discours me paraît essentielle pour la compréhension de la pièce. Si j'avais à la mettre en scène, je travaillerais beaucoup sur ce problème du degré de crédibilité des appréciations portées par l'Homme sauvage ; leur violence injuste, parfois provocatrice, est la contrepartie de leur lucidité.

Handke est parti, semble-t-il, d'une expérience que font quotidiennement nos contemporains habitants des villes, la nécessité de côtoyer de près dans les transports en commun une foule de "semblables" qui ne leur inspirent pas a priori une sympathie spontanée ; c'est même plutôt le contraire qui généralement se passe, et cela saute aux yeux du provincial de passage, effaré par l'ambiance sinistre de ces rames de métro où l'on s'entasse aux heures de pointe. Ce que les uns peuvent penser des autres manque  sans doute généralement de la plus élémentaire charité et d'un souhaitable sens de la nuance ; en somme, le dramaturge n'aurait eu qu'à  faire dire de vive voix par son Imprécateur ces commentaires que chaque voyageur garde pour soi pour obtenir son texte.

Ce n'est pas aussi simple que cela car le texte de l'Imprécateur n'est en rien un montage-collage d'impressions empruntées aux uns et aux autres, comme il arrivait à un Apollinaire d'en collecter dans les cafés qu'il fréquentait, ou comme il est arrivé à un Philippe Minyana de faire, en retravaillant des propos entendus. Il s'agit bien des réactions d'un personnage suffisamment individualisé pour qu'on ne s'y trompe pas.

Ce que l'Homme sauvage reproche à ses compagnons de voyage, c'est d'abord d'être là. Il supporte mal la promiscuité de ses semblables, d'avoir à tolérer leur société dès qu'il sort de sa chambre. Il éprouve, leur dit-il, "de la répugnance pure et simple devant le rengorgement de votre existence physique". Il leur jette au visage leur laideur physique ("même dans vos habits du dimanche, vous avez la laideur du quotidien " ) , leur vulgarité physique, leur morosité, leur soumission aux médiocres rituels quotidiens, les rôles minables dont ils se contentent, "singeurs aux coins de rues" de modèles de bazar. Cela nous vaut au passage quelques féroces portraits-charges tels que celui du scientifique pérégrinant de séminaire en séminaire ou du fonctionnaire international, "figure nouvelle au Grand Théâtre mondial". Réquisitoire rageur qui énumère les multiples formes d'une quotidienne comédie dérisoire qui masque mal échecs et frustrations.

A mesure qu'en vieillissant l'expérience s'accumule, la capacité de s'étonner, de se laisser séduire, diminue. Le sentiment du déjà-vu s'installe. Le seuil de tolérance s'élève considérablement. L'indulgence s'absente. Ce n'était donc que cela ? Comment a-t-on pu se laisser prendre à tout cela ? Comment a-t-on pu croire qu'il pouvait y avoir de la beauté dans tout cela? Il n'y a plus que la misère de la comédie humaine. Telle est peut-être l'infirmité de l'Homme sauvage, malédiction de l'âge. On touche peut-être là ce que cette pièce laisse affleurer de confidence personnelle. Son auteur l'écrit à l'approche de la vieillesse et après avoir vécu des expériences amères ; il a encaissé de rudes coups, des attaques violentes et injustes... Cette pièce est peut-être une façon de sortir d'une crise qui touche à la nature de ses relations avec ses semblables. Mes semblables ... Est-ce que c'est si évident que cela de parler de "ses semblables" ? mais n'est-ce pas le péché d'orgueil par excellence, l'aberration majeure, que de refuser de se reconnaître semblable à tous les autres ?

Le besoin de beauté est au coeur de cette pièce comme il est au coeur de l'oeuvre de Peter Handke, au coeur de sa vocation d'écrivain. Qui se détourne de la beauté manque à ses yeux une part essentielle de son humanité, et les reproches furibards que l'Homme sauvage adresse à ses semblables sont légitimés par leur apparent reniement d'une vocation humaine majeure. Mais le besoin de beauté, quand il atteint un degré de radicalité fanatique, isole celui qui s'y abandonne et lui fait aussi trahir son humanité. C'est là que l'intervention de "la Femme sauvage" prend tout son sens et toute sa force. Elle est elle-même la Beauté : toujours sidérante, toujours  inattendue. Elle apparaît là on on ne l'attendait pas. Elle vient quand on ne l'attendait plus, quand on ne la cherchait plus. Elle apostrophe rudement l'Homme sauvage :  "Espèce de chercheur de beauté : as-tu perdu ton coeur pour ça ? Ou ta folie l'a anéanti. "

La soif de la beauté dont se grise le fanatique de la beauté risque de lui faire perdre de vue un besoin non moins vital pour l'homme : la compagnie et la fréquentation de ses semblables, aussi médiocres qu'ils paraissent être : " Sur ton étoile solitaire : tout te paraîtra infiniment beau et infiniment terrible. Tu pleureras la vision d'un chapeau cloche sur le crâne ratatiné d'une vieille. Tu prieras à genoux pour croiser un loden couleur de crotte. Tu auras soif d'entendre les braillements des habitués du café. Tu gémiras d'entendre le couinement d'une valise à roulettes. Tu  sangloteras en pensant aux volets vert-vomi du voisin . "

Et puis, de quel droit ? A quel titre ? Au nom de quelle fanfaronnade de supériorité ? Tu es comme tous les autres, après tout. " Espèce de moche. Le plus moche  de tous, qui emmochit tout de ton regard moche. "

A la dernière station, le wagon, où l'Homme sauvage était resté seul, se remplit à nouveau de tous ceux qui en étaient descendus, mais tous se sont mis sur leur trente et un et parés, au point que c'est l'Homme sauvage qui paraît le plus terne et le moins présentable de tous. La soif de beauté est présente en tout homme. La dénier à l'autre, c'est laisser s'installer en soi la laideur.

Et sans doute cette valorisation excessive de la beauté par l'Homme sauvage -- porte-parole de l'artiste Handke ? -- était-elle une mauvaise piste. Ce qui comptait vraiment, c'était sans doute la soif de vivre, l'aventure de la vie :

" Hé, le plus beau, c'était quand on ne savait pas où le train allait ; à quelle station on descendrait; à quoi, là-bas, ça ressemblerait ; ce qui nous y attendrait. C'était une belle époque. C'était une grande époque. C'était la plus belle époque. "

Cette belle époque, c'était celle de la jeunesse. Cette fin tendre, nostalgique, ambiguë, ne dit pas que vient un âge dans la vie qui sonne le glas de cette époque ; mais cette disponibilité à l'inconnu qui est la vertu de la jeunesse, il faut à présent l'entretenir en soi, et ce n'est pas une mince affaire.

" Surtout aie du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Mets-toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d'aucun arbre, d'aucune eau. entre où tu as envie et accorde-toi le soleil. Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n'y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit, et que le bruit des feuilles devienne doux. " ( Par les villages )

Vient-il un jour où un tel art de vivre n'est plus de saison ? Vient-il un temps dont la seule saison soit la saison de la nostalgie ? Il n'y faut pas songer.


Peter Handke, Souterrain-blues, traduit par Anne Weber  ( Gallimard / Le Manteau d'Arlequin )

Peter Handke, Par les villages, traduit par Georges-Arthur Goldschmidt ( Gallimard / Le Manteau d'Arlequin )


Note -

Un point commun entre Par les villages et Souterrain-blues : c'est à une femme ( Nova / la Femme sauvage ) que Handke confie le soin de formuler, à la fin de la pièce, une sagesse, un art de vivre .





Peter Handke sur ce blog :

" Par les villages", de Peter Handke : les montées raides sont une affaire d'humeur (22/07/2013)

Peter Handke ou les premières fois (11/05/2012)

Le printemps Handke  (14/01/2011)

Yann Collette dans Souterrain-blues



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