jeudi 1 août 2013

" Sukkwan Island " (David Vann) : réflexions au fil d'une lecture

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Première pause -

Je viens de commencer Sukkwan Island , de David Vann. J'en suis à la page 29 de l'édition Folio.

Roy, un adolescent de treize ans débarque avec son père, en hydravion, venant de Californie, dans une île isolée de l'Alaska, on ne sait pas encore pour combien de temps. Ils viennent  d'installer leurs affaires dans la cabane où ils vont vivre et de faire une reconnaissance sommaire des alentours. Le soir, dans son sac de couchage, Roy entend son père, couché près de lui, sangloter longuement.

A ce stade, plusieurs pistes semblent possibles (le récit peut d'ailleurs en explorer plusieurs simultanément ou successivement). La première, c'est celle de la mutuelle découverte d'un père et d'un fils qui ne se connaissent guère ; le fils vivait jusqu'à présent en Californie avec sa mère, séparée de son mari. Cependant, il a une première expérience de l'Alaska, où il a vécu jusqu'à l'âge de cinq ans, avant la séparation de ses parents. Cette découverte peut être heureuse ou malheureuse, elle peut très bien ou très mal tourner. La seconde piste est celle d'un roman d'apprentissage; elle peut fort bien rejoindre la première : c'est celle de la découverte de la "vraie" vie par ce jeune garçon, occasion de s'initier et de se former à sa future existence d'adulte , à la faveur de ce séjour dans cette île sauvage, loin de tout contact humain, sauf celui du père. La troisième est celle d 'une expérience de vie dans des conditions limites où c'est la nature qui dicte ses conditions : là aussi les choses peuvent tourner plutôt bien, dans un scénario à la Thoreau, ou  au contraire affreusement mal, et le roman virer au thriller écologique. Ce sont les trois pistes principales qui me viennent à l'esprit, mais d'autres sont  possibles. Ainsi, la crise de larmes nocturne du père ouvre une quatrième piste : elle amène à se demander pourquoi il a vendu son cabinet de dentiste pour acheter cette cabane dans cette île perdue de l'Alaska et décider d'y vivre avec son fils.

On se dit cependant que cette décision est manifestement risquée : aucune présence humaine à des dizaines de kilomètres à la ronde, des conditions de vie spartiates, un climat rude, le jeune âge du garçon. Le seul lien avec le monde extérieur, c'est l'avion qui les a amenés, mais qui ne doit pas repasser avant longtemps. Beaucoup semble dépendre de l'expérience et du caractère du père, éléments sur lesquels, à ce stade du récit, on ne sait à peu près rien.

Justement  parce qu'il n'abat pas ses cartes trop vite et qu'il se borne, dans ce début, à poser les données simples qui rendent plausibles ces divers scénarios, tout en nous plongeant, nous aussi, dans la réalité concrète de ce coin d'Alaska, David Vann me paraît faire un excellent travail de romancier, sobre et efficace.


Seconde pause (page 49) -

Le roman s'oriente nettement vers un thriller (écologique ?). L'inexpérience du père, son impréparation, voire son irresponsabilité, sont plus flagrantes à chaque page. La visite d'un ours (?) dans la cabane en leur absence, transforme brutalement ce qui pouvait ressembler à une aimable partie de camping en expérience de survie (radio détruite, provisions dispersées, etc.) . Le père saura-t-il faire face à l'adversité ? On a quelques doutes...


Troisième pause (page 86) -

Le récit continue de pointer les insuffisances d'un père manifestement perturbé. Sa chute dans un ravin amène son fils à prendre tant bien que mal les mesures propres à limiter les conséquences de cet accident, qui ressemble à une tentative de suicide. Le roman retient l'intérêt par l'enchaînement des épisodes dramatiques, par la saveur concrète des descriptions, par un climat d'inquiétude qui peu à peu s'installe. Les pistes discernables au début semblent en effet celles qu'explore le roman, en les entrelaçant. En somme, le roman tient les promesses du début, en les précisant, et en leur donnant une physionomie inattendue (les troubles psychologiques d'un père dépressif, et leurs conséquences ).


Quatrième pause (page 136) -

Le fils prend conscience de son incapacité à quitter son père, malgré son désir de rejoindre sa mère en Californie. Matériellement, d'ailleurs, les choses s'arrangent pour eux, avec le retour de l'avion qui leur apporte des provisions et de l'équipement. La décision du père de s'installer sur cette île apparaît pourtant de plus en plus nettement au fils comme une solution de désespoir, une fuite loin des échecs de sa vie personnelle. Après une conversation par radio avec sa seconde femme (dont il est divorcé), on le devine au bord du suicide. Mais le pistolet se retrouve dans les mains du fils, et c'est lui qui se tire une balle dans la tête, comme pour prendre la place de son père. C'est sur ce coup de théâtre que se termine la première partie du roman.

C'est donc finalement la quatrième piste (les troubles psychologiques du père et leurs conséquences désastreuses), qui prend le dessus. Roy  "se demandait pourquoi ils étaient là, quand tout ce qui semblait importer à son père se trouvait ailleurs". La mort de Roy dévoile qu'aucune des trois pistes envisageables au début du roman n'était la bonne et les clôt. Le romancier ne donne aucune explication à ce suicide. Roy meurt peut-être d'avoir découvert qu'il était inutile à un père qui ne s'intéressait pas non plus vraiment à lui et, peut-être même, souhaitait inconsciemment se débarrasser de lui. La fuite du père au désert n'était rien d'autre qu'une dérobade absurde et mortifère devant une réalité qu'il n'a pas eu le courage d'affronter. Le roman est bien un thriller, mais un thriller psychologique. La question que peut se poser le lecteur, à la fin de la première partie, est : " de quel prix le père devra-t-il payer la mort de son fils ? "


Cinquième pause (page 165) -

Nous suivons l'équipée macabre, hagarde et passablement répugnante, de Jim, le père, emportant le cadavre de son fils, qu'il ne s'est pas résolu à enterrer. La focalisation choisie par le romancier dans cette seconde partie est la même que dans la première : zéro . On est tantôt dans la conscience du personnage, tantôt on le voit de l'extérieur; ce procédé peut favoriser l'identification au personnage, ce qui était le cas dans la première partie où l'on s'identifiait aisément à Roy. Ici, en revanche, on reste indifférent au sort du père, qu'on observe sans compassion, un peu comme on observerait un insecte aux moeurs étranges. Ce n'est peut être pas ce que souhaitait le romancier.


Fin de la lecture ( page 232) -

J'ai tout de même accompagné Jim jusqu'au bout de son errance, jusqu'à sa fin misérable. Je ne pense pas, en effet, que David Vann ait cherché à nous inspirer de la compassion pour son pitoyable héros. Le personnage m'a inspiré une antipathie teintée de dégoût, qui a failli me dissuader de poursuivre ma lecture jusqu'au bout. On peut sans doute avoir de la pitié pour son sort, mais éprouver de la compassion pour lui, sûrement pas. Ce qui fait la force, la beauté glacée,  de ce livre est ailleurs : c'est une histoire de solitude, une méditation sur l'irrémédiable solitude, qui fait de la vie une survie. Sur l'écueil massif et brutal de la solitude, les forces et la raison de Jim viennent se briser. Ce que j'ai pris un moment pour un thriller psychologique est un thriller existentiel. Ne pas oublier non plus que le sexe, le mariage, le divorce , la relation, cruellement insatisfaisante, à la femme, sont au coeur de cette dramatique histoire. Comme le souligne la dernière séquence du récit, Jim est un homme en fuite, condamné à la fuite, aussi incapable de s'accommoder d'une existence citadine que de relever les défis de la survie dans la nature sauvage, aussi inapte à la solitude qu'à la vie de couple. Son destin peut se résumer à une succession de fuites, toutes désastreuses. Son comportement versatile et velléitaire, produit de ses contradictions, est la vraie cause de la mort de son fils.  Et ce motif de la fuite devant ce qu'on n'est pas en mesure d'affronter, faute de ressources profondes pour y parvenir,  donne à cette histoire apparemment singulière sa force tragique et toutes ses résonances.

J'ai noté au début que le roman pouvait s'orienter vers un scénario à la Thoreau. A la fin de la lecture, on doit conclure, au contraire, que David Vann a écrit un livre qui est le contraire du Walden de Thoreau. On peut même se demander s'il n'a pas écrit ce livre un peu pour dénoncer le mensonge du mythe des vertus des grands espaces et de la nature vierge complaisamment entretenu par la littérature et le cinéma à l'intention d'une population américaine très largement urbanisée et coupée du monde naturel. La décision de Jim d'affronter les difficultés d'une existence rude au sein d'une nature sauvage, loin de toute présence humaine, repose sur un malentendu, sur la méconnaissance de ses désirs. Il n'est qu'un citadin égaré dans la nature, qui ne peut l'aider à trouver une solution à ses problèmes, et avec laquelle il n'est jamais en harmonie. C'est pourquoi ce monde encore sauvage, sans doute somptueux pour un  autre regard que celui de Jim, est décrit sans aucun lyrisme ni aucune sympathie. On est à l'opposé de la vision que nous proposent de la nature certains romanciers américains contemporains tels que Jim Harrison, ou que certains romanciers publiés par les éditions Gallmeister, spécialisées dans le Nature writing.

Sukkwan Island a reçu le prix Médicis étranger pour 2010.


David Vann , Sukkwan Island, traduit par Laura Derajinski  ( Gallmeister / Folio )



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