samedi 31 août 2013

Symphonies en gris majeur

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Cinquante nuances de grey , c'est le titre d'un roman à la mode. Mais il y a bien plus que cinquante nuances de gris. A la vérité, elles sont innombrables.

Le cinéma qu'on dit en noir-et-blanc fut en réalité un cinéma en gris majeur. Il me semble que, les progrès techniques aidant, notamment la qualité des pellicules, le cinéma des années 60, juste avant que la couleur ne s'impose presque sans partage, fut l'âge d'or du noir-et-blanc, et donc du gris. C'est un peu l'équivalent de ce qui s'est passé pour le disque micro-sillon, dont l'apogée technique, au début des années 80, fut en même temps le chant du cygne. Dans certains films de cette époque, américains notamment, la gamme des gris atteint des sommets de finesse délicate; les nuances sont rendues de façon exceptionnelle. C'est notamment le cas de certains films de John Ford. Je gardais le souvenir du costume gris (une merveille de gris) que porte James Stewart dans L'Homme qui tua Liberty Valance. J'ai voulu en avoir le coeur net et j'ai consulté la banque d'images de Google. Effectivement les images de ce film profondément tragique, un des plus émouvants de John Ford, sont vraiment d'une exceptionnelle beauté. Symphonie en gris majeur. Le directeur de la photographie, William H.  Clothier, qui travailla souvent avec Ford (notamment pour les Cavaliers, la Taverne de l'Irlandais, les Cheyennes) y est certainement pour beaucoup. La qualité poétique des gris valorise pour moi d'autres films de la même époque, comme L'Avventura, de Michelangelo Antonioni, ou La Nuit du chasseur, de Charles Laughton.

De tels films (on pourrait citer aussi les films d'Orson Welles) ont imposé le gris comme couleur à part entière et en ont fait un objet de jouissance esthétique. Bien sûr, les grands photographes ont leurs titres de gloire dans ce domaine, mais ils sont peut-être moins nombreux qu'on pourrait le croire à avoir travaillé consciemment et pour elle-même la qualité de leurs gris. La peinture, en revanche, ne les a jamais beaucoup valorisés. Il y aurait d'ailleurs une étude à faire sur le gris en peinture. Une rareté, à coup sûr.

Ces grands artistes qui nous ont éduqués à voir et à aimer le monde en gris sont, au fond, peu nombreux. Dans le cinéma français, la qualité des gris sera restée massivement indifférente, médiocre. Quelques metteurs en scène font exception : Resnais (L'année dernière à Marienbad), Melville. C'est aussi que peu de réalisateurs du temps du noir-et-blanc attachent assez d'importance à la beauté des images, sans pour  autant tomber dans l'esthétisme.

Bien entendu, c'est aux limites techniques des médias de l'époque que nous devons cette découverte, cette exploration des ressources du gris : c'est parce que le cinéma et la photographie n'avaient pas encore "conquis" la couleur que les gris se sont trouvés valorisés, par défaut, en somme. A quelque chose malheur est bon.

Vive les gris !


L'Homme qui tua Liberty Valance

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