samedi 24 août 2013

Une chienne astucieuse

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Creuser un trou dans la glace pour pêcher, voilà une pratique dont on conviendra qu'elle fait partie intégrante de la culture des Esquimaux, pour peu qu'on définisse le contenu de cette culture, comme de toute culture , non pas seulement par les croyances, pratiques sociales, artistiques, linguistiques, de ce peuple, mais aussi par les aspects matériels de leur mode de vie, habitat, façon de s'habiller, usages culinaires, techniques de pêche et de chasse, outillage...). C'est l'aspect de la culture que Jean-Marie Schaeffer définit comme la culture agentive, c'est-à-dire "l'ensemble des séquences motrices, socialement réglées et apprises, et dont font partie des faits aussi divers que les gestes et séquences techniques d'un côté, les rites, la danse, le chant ou encore la musique, de l'autre".

J'ai partagé une douzaine d'années de ma vie avec la chienne Mirabelle, à qui je dois beaucoup et de qui j'ai beaucoup appris. Elle fut la compagne d'innombrables balades.

Un matin d'été, voici quelques années de cela, nous gravissons, elle et moi, les pentes assez raides conduisant au col Albert, sur la crête qui sépare le Queyras de la haute-Ubaye, au-dessus de Ceillac. Nous rejoignons une randonneuse accompagnée de son chien, un jeune doberman. Mirabelle est une grande chienne croisée de labrador et de berger belge, c'est du moins ce qu'on m'a dit au refuge où je l'ai adoptée. Tandis que les maîtres engagent la conversation, les chiens cheminent côte à côte, observant une réserve circonspecte.

Il fait chaud. Les chiens ont soif. Heureusement, nous parvenons au pied d'un de ces gros rochers laissés en plan sur les pelouses depuis la disparition du glacier. Dans l'ombre d'un surplomb, sur un lit clair de petits graviers, de l'eau sourd, peu abondante.

Le doberman se précipite et se met à lécher les graviers. De quoi s'user rapidement la langue pour un rendement des plus médiocres. La chienne l'observe sans broncher. Mais la patience a ses limites. Elle remonte à sa hauteur, l'éjecte d'un coup de reins bien senti, puis se met à creuser, de la patte, un trou dans le gravier. Aussitôt creusé, le trou s'emplit d'eau claire. Elle s'y désaltère.

Sur le moment, la maîtresse du doberman et moi, nous avons ri de l'astuce de la chienne et de la mine déconfite de son compagnon. En y  réfléchissant beaucoup plus  tard, à la lumière des considérations développées par Jean-Marie Schaeffer dans la Fin de l'exception humaine , le geste de Mirabelle ne m'a pas paru aussi anodin que cela.

Voyons, voyons, me suis-je dit, s'agit-il d'un comportement inné, génétiquement induit ? A l'évidence, non, puisque, si c'était le cas, le doberman aurait creusé le trou avant ma chienne. Si ce n'est pas un comportement inné, il est donc appris , ou inventé. 

Plutôt que de parler de "geste", comme je viens de le faire, il me paraît plus juste de parler de technique : car il s'agit bien de la mise en oeuvre d'une technique, adaptée à un but bien précis ( " la culture agentive est téléologique ", écrit Schaeffer ).

Trois interprétations me semblent possibles (1) :

1/ Ma chienne a inventé cette technique et l'a mise en oeuvre pour la première fois ce jour-là, sous mes yeux.

2/ Elle a répété une technique qu'elle avait inventée et utilisée précédemment.

3/ Elle l'a répétée après l'avoir apprise par imitation d'autres chiens (par exemple au refuge d'où je l'ai sortie).

Dans le troisième cas seulement, on pourrait parler de pratique sociale (liée à la maîtrise d'autres techniques, de chasse notamment), impliquant apprentissage par imitation, mais je ne le saurai jamais. 

 A Koshima, au Japon, des éthologues observant un groupe de macaques découvrent qu'une femelle du groupe s'est mise à laver les patates avant de les manger. Jean-Marie Schaeffer, dans La Fin de l'exception humaine, décrit ainsi cette invention assez sensationnelle :

"  Un exemple qui démontre bien la dépendance de la culture par rapport à l'existence d'une structure sociale est l'invention du lavage de patates chez les macaques japonais de Koshima. Selon les éthologues, il s'agit bien d'une innovation culturelle, et c'est en tant que telle qu'elle est  transmise à l'intérieur du groupe, c'est-à-dire par voie exosomatique, en l'occurrence par apprentissage social ou imitation.Comme toute innovation culturelle, sa source ultime est individuelle et mentale. En l'occurrence son inventeur a été une inventrice, Imo, une jeune femelle âgée d'un an et demi. La façon dont l'invention essaima au sein du groupe social montre la dépendance de la diffusion culturelle par rapport à la structuration sociale. La mère de l'inventrice fut la première à l'apprendre, suivie du frère de l'inventrice et ensuite de ses copains (copines) de jeu. Parmi les adultes âgés de plus de huit ans, seules deux femelles (dont la mère d 'Imo) acquirent le comportement. En revanche les mâles adultes contemporains de l'invention ne l'acquirent pas du tout. Cette particularité de la diffusion se comprend aisément dès lors que l'on sait que la société des macaques est matrilinéaire et que les jeunes forment des groupes de jeu. "

Cette description donne grande matière à réflexions, par exemple en ce qui concerne l'influence de facteurs affectifs favorisant l'apprentissage à l'intérieur du groupe. Il s'agit ici non seulement d'une pratique sociale mais d'une pratique culturelle, puisque l'innovation technique a non seulement été acquise par un membre du groupe mais transmise à d'autres membres de ce groupe, au point de constituer un acquis transgénérationnel pour le groupe, et non plus seulement pour un individu, mais pouvant donc être réutilisée d'autant plus aisément par un seul individu : le savoir du groupe est intégré mentalement par chaque individu.

Les chiens n'étant pas des animaux moins sociaux que les macaques, il n'y aurait rien d'étonnant à ce que ma chienne ait répété un geste appris par imitation auprès d'autres chiens. Aucun dresseur de chiens ne trouvera là de quoi s'étonner.

Il serait imprudent, en l'absence d'informations auxquelles je n'aurai jamais accès, de qualifier le geste technique de ma chienne de pratique sociale, et encore moins  de pratique culturelle.

Je me bornerai à noter les points suivants :

a) ma chienne est une femelle ;

b) dans la circonstance, elle n'est pas seule, mais avec un autre chien ;

c) avant d'intervenir, elle observe la technique peu efficace mise en oeuvre par  l'autre chien ;

d) le doberman (un mâle) ne paraît tirer aucun enseignement de la scène à laquelle il vient d'assister. Il ne profite même pas du trou qui vient d'être creusé !

Je me demande ce qui se serait passé si ma chienne avait été accompagnée d'autres chiens, notamment de ses petits, notamment de femelles.

Note 1 -

On pourrait m'objecter que, les deux chiens n'étant pas de même race, ma chienne profitait peut-être d'une disposition génétique absente chez l'autre chien. Dans ce cas, il pourrait s'agir d'un geste inné chez elle, impossible chez son compagnon d'une journée. Je ne le saurai jamais. Toutefois, ce que j'ai vu ce jour-là ne me paraît pas de nature à conforter cette hypothèse. D'autre part en admettant même que ce geste n'ait pas été pas chez elle le produit d'un apprentissage ni une pure invention, remonter jusqu'à un ascendant serait , me semble-t-il, reculer pour mieux sauter : sauf à admettre que les pratiques sociales et culturelles puissent être le produit mécanique, ou spontané, de dispositions génétiques, il a bien fallu qu'un beau jour, quelqu'un, profitant d'une disposition génétique favorable,  invente cette technique . De même pour l'homme, des mutations génétiques ont rendu possibles des transformations anatomiques qui ont elles-mêmes rendu possibles la bipédie, puis le langage articulé. Le passage à la bipédie et au langage articulé était-il pour autant fatal ? L'invention , l'innovation, ne sont pas l'apanage des seuls humains. Sinon, d'ailleurs, le dressage (qui n'est pas autre chose qu'un apprentissage) serait impossible.

Aucune invention, aucune innovation ne sort ex nihilo ; elle reste impossible sans un ensemble de conditions qui la rendent possible. Elle ne se comprend qu'en situation . Cela vaut pour les hommes comme pour les chiens, pour la théorie de la relativité comme pour le geste de ma chienne grattant de sa patte un lit de gravier pour y creuser un trou où elle sait que l'eau va s'accumuler.

Le fait que, manifestement, elle sache que le trou qu'elle creuse va se remplir d'eau peut aussi bien être imputé à une compréhension intuitive de ce qui va se passer qu'à une expérience acquise par apprentissage. La première hypothèse est pour moi la plus fascinante parce qu'elle suggère fortement  (si j'exclus l'hypothèse d'une vision béatifique à elle adressée par le Dieu des chiens) l'intervention d'un raisonnement analogique (tout ce qui est creux est susceptible de se remplir, donc...). Du reste, même si ma chienne n'est pas l'inventrice de la technique, l'hypothèse d'un raisonnement analogique ayant conduit à l'invention reste tout aussi valable.

Je me suis imaginé gravissant, seul et sans eau, sans aucun récipient, sous un soleil de plomb, tenaillé par la soif, cette plate fortement inclinée. Parvenu au pied du rocher, aurais-je eu l'idée de creuser le gravier pour m'abreuver plus facilement ? Rien ne me paraît moins sûr. Il est vrai que je n'ai jamais songé non plus à laver mes patates avant de les manger...

J'ai toujours pensé que ma chienne avait du génie : et pourquoi les chiens n'auraient-ils pas leur Archimède ?.


Jean-Marie Schaeffer,  La Fin de l'exception humaine  ( Gallimard / nrf essais )




Photo : Jambrun

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