dimanche 29 septembre 2013

Compressions budgétaires

981 -


Une rhinopharyngite, même carabinée, ça ne  tire pas à conséquence, sauf quand ça s'éternise, avec petits saignements, sensations bizarres etc. Aussi son médecin lui avait-il proposé de le faire hospitaliser quelques jours pour des examens de contrôle. Ce qu'il y a de rigolo, en effet, avec ce genre de maladie, c'est que, si vous vous en êtes sorti une première fois en y laissant une aune d'intestin et une moitié de foie, rien ne dit qu'au bout de deux ou trois ans, juste au moment où vous êtes fortement tenté de commencer à chanter victoire, les petites bébêtes ne vont pas à nouveau se mettre à faire joujou ailleurs dans votre organisme ; c'est même leur spécialité, à chacun ses amusements. C'est ainsi que vous vous endormez sur vos lauriers, débarrassé d'une tumeur au cerveau, pour vous réveiller avec les testicules en carafe. Mais comme il avait depuis longtemps passé l'âge de tenter de battre le record des victoires dans le Tour, il avait préféré suivre le conseil de son médecin, d'autant qu'il avait croisé en rêve, la nuit précédente, le spectre d'un célèbre acteur américain qui pointait sur lui un index accusateur en lui disant " Tu quoque mi fili " avec un horrible accent de Brooklyn .  Ah ! combien il regrettait  -- mais trop tard -- de ne pas avoir mis en pratique dès son jeune âge la sage distinction opérée par Epicure entre plaisirs naturels et nécessaires et plaisirs ni naturels ni nécessaires, entre se taper une queue de la main gauche tout en dégustant de la main droite un yaourt nature zéro pour cent sans aspartam, et lécher une moule pas fraîche tout en se faisant téter le sucre d'orge .

A l'hosto, il avait vite retrouvé ses marques. Toutes les chambres se ressemblent, toutes les blouses sont blanches ou bleues. Il avait même retrouvé Nadia, l'infirmière qui  s'occupait de lui la fois précédente. Il ne la piffait pas trop. Elle non plus. De père rom et de mère maghrébine (ou l'inverse), elle subodorait en lui le cryptofacho xénophobe qu'il s'efforçait de camoufler, de plus en plus mollement, il faut dire. De son côté, depuis qu'au  printemps dernier il s'était auto-diagnostiqué un cancer du larynx, il ne se lavait plus : à quoi bon ? Les chances d'un rapprochement empathique entre eux semblaient donc encore plus minces qu'au temps où il lui lisait à haute voix, pendant qu'elle lui replaçait sa perfusion, les pages des Onze mille verges où le narrateur encule des bébés volés en série. C'était l'époque où il prisait fort ce genre d'humour. Pas elle.

Mais cette fois, il avait apporté d'autres lectures. Jugeant les carottes cuites, il s'était pris de passion pour l'Ecclésiaste. Vanitas vanitatum et omnia vanitas. Il en connaissait par coeur des pages entières, qu'il se récitait à longueur de journée pour tromper l'ennui et se préparer au pire (ou au meilleur, car il était, à ses heures, un disciple de Schopenhauer). Il l'emportait même aux chiottes (au bout du couloir à gauche). Justement, ce matin-là, Nadia, qui passait par là, l'entendit psalmodier, derrière la porte, son sempiternel Vanitas vanitatum et omnia ...  Reprenant moqueusement le refrain, " Vanitas vanitatum... Tatum... Tatum..., tiens, y a du rythme, ça swinguerait presque, je ne lui connaissais pas ce côté jazzy, à ce vieux con ", se dit-elle, puis s'en alla, car elle n'avait pas que ça à faire, ayant trois étages et deux cents malades à se farcir, depuis les dernières réductions d'effectifs.

Lui, derrière sa porte, poussait d'autant plus fort qu'une réduction intestinale drastique engendre souvent une constipation tenace. Poussait trop fort car (on ne le sait pas assez) la contraction brutale du sphincter anal s'accompagne d'une crispation intense des muscles du larynx rigoureusement contre-indiquée en cas de cancer purulent des voies laryngées : on risque l'explosion et l'expulsion brutale et simultanée, par en-haut et par en-bas. Vanitas vanitat... Le reste se perdit dans les raucités sépulcrales d'une toux  d'agonie qui cessa bientôt, mais Nadia ne l'entendit pas (s'arrêter) car elle s'affairait déjà deux étages en-dessous.

Le cancer, ça ne pardonne guère, mais l'infarctus, ça ne pardonne pas non plus, surtout si personne n'intervient dans les dix minutes (et encore, je compte large). Pendant les quatre heures qui s'écoulèrent entre le passage de Nadia et celui de l'aide-soignante (en charge de quatre étages), personne n'entendit les vagues borborygmes derrière une des portes des toilettes du cinquième étage réservées aux hommes.

On était le 2 septembre. Le cadavre ne fut découvert que le 30. Les compressions budgétaires, strictement appliquées par la direction, avaient en effet rendu inévitable la mensualisation du nettoyage des chiottes .

Quelle fin atroce, diront les âmes sensibles. Tout est relatif. Mourir brutalement d'un infarctus bien calé sur le trône ou étouffer pendant des jours jusqu'à la mort sous assistance respiratoire, quel est le pire ? Quand on le sortit de son réduit, les résultats des analyses venaient de tomber. Ils étaient positifs . Euh... négatifs. Positifs... négatifs... De toute façon, sur la question, Schopenhauer et l'Ecclésiaste sont d'accord  :     (+)  x (-) = 0


L'Ecclésiaste ( Qohélet ) , traduit par Marie Borel et Jacques Roubaud, in La Bible  ( Bayard )









samedi 14 septembre 2013

Légitime défense et guerre sociale

980 -


On vient d'apprendre que le bijoutier niçois  qui avait abattu un de se deux agresseurs qui, sous la menace au moins d'une arme, après l'avoir frappé, l'avaient dévalisé, vient d'être mis en examen pour homicide volontaire et assigné à résidence avec obligation de porter un bracelet électronique.

Hormis  les parents de la victime, quelques imbéciles et un certain nombre de salauds, personne ne regrette la mort du voyou, ou plutôt, tout le monde s'en félicite. En témoignent les centaines de milliers de soutiens au bijoutier qui se sont manifestés en quelques heures ; pour tous ceux-là sans aucun doute, la liquidation du salopard apparaît méritée, voire exemplaire.

On sait que cette agression est la dernière d'une longue série, qui a récemment coûté la vie à un confrère cannois du bijoutier de Nice.

Cette mise en examen pour homicide volontaire n'est pas seulement scandaleuse, elle apparaît comme une véritable provocation, sans compter qu'elle est aberrante. Comment, en effet, sera-t-il possible de démontrer que la victime de l'agression a tiré avec la volonté de tuer, et non avec la seule intention d'arrêter ses agresseurs dans leur fuite ? Une mise en examen pour homicide involontaire aurait largement suffi. Au lieu de cela, un honnête homme dont le seul tort est de s'être défendu contre des malfrats est traité comme un criminel.

Ainsi, le procureur et le juge d'instruction niçois qui ont pris la décision de cette mise en examen, ont pris en même temps le risque de paraître se ranger du côté des agresseurs, contre la victime.

Ce faisant, ils prennent leurs responsabilités personnelles et assument les risques de leur choix. Le jour approche où les comptes seront réglés et où tout un chacun devra s'expliquer sur sa conduite. Au préalable, un coup d'Etat,  préparé par le choix du suffrage universel,  sera sans doute nécessaire. Des précédents existent (1). Ce jour-là, notre pays tournera le dos au principe imbécile de l'indépendance du pouvoir judiciaire. Le pouvoir politique possédera seul la prérogative de dire la loi et de la faire appliquer, comme il le jugera bon, dans l'intérêt du bien public.

Ces magistrats au zèle intempestif oublient que dans la France d'aujourd'hui, vouloir rendre une justice "impartiale", "au-dessus de la mêlée", est, plus que jamais, une utopie. Dans la guerre sociale de plus en plus clairement engagée, il s'agit de savoir, qu'on soit magistrat ou simple citoyen, dans quel camp on se range et quelle cause on défend. Or le choix est simple : il n'y a que deux camps, il n'y a que deux causes.

Il y a dans ce pays, d'une part l'immense majorité des citoyens honnêtes, respectueux de la loi, utiles. Et puis il y a la minorité, de plus en plus agissante, de plus en plus nuisible, des délinquants et de leurs complices, prêts à toutes les illégalités, à toutes les violences. L'ordre et la paix sociale sont de plus en plus directement menacés par leurs agissements : on le constate quotidiennement dans nos villes. On sait où, majoritairement, vivent ces scélérats. On connaît leur profil. Il s'agit aujourd'hui d'aller les débusquer de leurs trous à rats pour les mettre hors d'état de nuire.

Le geste courageux de ce commerçant niçois annonce le temps, que nous espérons proche, où les bons citoyens, organisés en milices armées, seront légalement habilités à agir aux côtés des forces de l'ordre pour nettoyer manu militari ce pays des salopards et de leurs complices. Ce jour-là, une législation sainement réformée rendra impossible la mise en examen pour homicide volontaire d'un citoyen honnête qui, en tuant un voyou, n'aura fait que son devoir. Il est clair que les règles "démocratiques", telles qu'elles sont aujourd'hui pratiquées, font obstacle à l'assainissement de ce pays. Elles devront être aménagées, voire supprimées.

Il apparaît de plus en plus évident qu'un avenir proche montrera si une gestion musclée est en mesure de répondre aux urgences de l'heure et, en  procédant notamment à la neutralisation et à la liquidation des éléments antisociaux et de leurs complices, de régler par la manière semi-forte les problèmes du moment.

Note 1 -

Procédure imparable qui consiste à tordre le cou à la démocratie avec son assentiment. C'est la méthode dite "d'Adolf", du nom  de son plus illustre utilisateur.








vendredi 13 septembre 2013

Anthropologie superstructurale

979 -

Ce matin, au supermarché, j'ai vu une bonne femme qui ressemblait trait pour trait à un gibbon. L'autre jour, aperçu un bougnoule dans une bagnole qui arborait un  superbe profil de chimpanzé.

La prochaine fois, vu les signes récurrents d'évolution darwinienne, mais à l'envers, j'emporterai mon appareil photo.


( Posté par : Marcel )


Les Jambruns communiquent -

Marcel, nous vous savons gré de votre souci de contribuer, dans la mesure de vos moyens intellectuels, à la visibilité et à la notoriété de ce blog. Cependant la teneur de ce post nous paraît -- comment dire ? -- passablement limite. Il constitue votre cinquième cas de dérapage flagrant, selon le décompte de notre service de totocensure. Sans vouloir vous chercher des poux dans la tonsure, nous vous avisons que nous prélèverons ce mois une amende de 50 euros (5 x 10) sur votre compte courant.

" Un bougnoule dans une bagnole qui arborait un superbe profil de chimpanzé " : vos références linguistiques et techniques commencent à dater ! Le terme "bougnoule", signalé comme "vieux" par le TLF, n'est plus guère usité que dans des cercles restreints de baroudeurs octogénaires nostalgiques de Jeune Nation. Le seul véhicule de construction française ayant effectivement arboré un profil de chimpanzé est l'Ami 6, de Citroën, modèle qui, effectivement, relève de la paléontologie automobile.




mardi 10 septembre 2013

Yann Moix, les critiques et moi

978 -


" Lisez-le ! " , conclut Joseph Macé-Scaron, au terme d'un compte-rendu enthousiaste de Naissance , le dernier opus de Yann Moix  ( Le Magazine littéraire de ce mois ) . Enthousiasme sympathique, à défaut d'être communicatif ; de fait, le  peu qu'il en cite -- quelques lignes pêchées dans ce gros pavé de plus  de onze cents pages -- ne me donne pas vraiment envie d'y aller voir. Des goûts et des couleurs. Il est vrai que, depuis  cette affaire de plagiat dont il ne se sortit pas avec beaucoup d'honneur, je me méfie toujours de ce Macé-Scaron, craignant sans doute qu'à l'instar du héros de Georges Darien, il ne finisse par nous avouer : " cet article que je publie, et que je signe, n'est pas de moi : je l'ai volé ".

De son côté, sur son site de La République des livres, Pierre Assouline met en ligne un commentaire du même livre, globalement élogieux, encore que ses attendus soient plutôt ambigus et à double tranchant. " C'est burlesque, grotesque, hénaurme, baroque, passionnant, exaspérant, profus, gonflé, insolent, énumératif, mégalo, poétique, drôle, pathétique, épique, démesuré. Un véritable torrent, mais de quoi au juste ? ", écrit-il.

" Hénaurme", "exaspérant", "profus", "gonflé", "énumératif", "mégalo", "démesuré" : autant d'épithètes élogieuses en surface, mais potentiellement grosses de sérieuses réserves et de lourdes critiques. " Baroque ", entre autres, est le qualificatif fourre-tout par excellence, vaguement laudatif, secrètement dépréciatif, conformément aux connotations de ce terme, emprunté à l'histoire des arts plastiques (de l'architecture à l'origine), et sur le sens précis duquel on s'interroge toujours, dans l'attente d'une définition qui mettrait enfin tout le monde d'accord. Un désordre apparent dissimulant une architecture plus classique qu'il n'y paraît d'abord, une ordonnance masquée, une dysharmonie harmonique, un art poétique d'une exubérance telle qu'elle le rend difficile à classer, c'est peut-être aussi cela, le baroque, auquel cas l'adjectif pourrait en effet convenir au livre de Yann Moix, à condition qu'il y ait effectivement architecture, cohérence, même secrète, mais rien n'est moins sûr. Assouline fait apparemment partie de ces critiques soucieux d'assurer leurs arrières en ménageant l'avenir : quoi qu'il arrive, quel que soit le destin du livre, il aura eu raison, à tout le moins on ne pourra pas lui reprocher d'avoir eu complètement tort. " Un véritable torrent, mais de quoi au juste ? " s'interroge-t-il, et son incertitude pose en effet un problème de fond. Va pour le torrent, la profusion, la démesure : l'histoire de la littérature en compte de glorieux exemples (Rabelais, Céline, entre autres), mais si rien de puissamment organique ne les soutient ni ne les canalise, si nulle cohérence, nul principe architectonique n'est décelable, ce n'est plus de l'art mais du laisser-aller. On ne peut pas accuser Assouline d'excès de prudence : quand on a affaire à un "monstre" ( c'est le mot qu'il emploie pour qualifier ce livre ), à moins d'avoir le coup de génie et de mettre pile-poil dans le mille avant tout le monde, il faudra beaucoup d'autres lectures que la sienne et que celle de Macé-Scaron pour cerner ce qui fait éventuellement le réel intérêt -- voire l'importance -- du livre de Yann Moix.

L'histoire d'un livre, à partir du moment où il a été publié, se confond avec celle de sa réception. Histoire compliquée, pleine d'enseignements. On sait quels jugements contradictoires furent portés par les uns et les autres lors de la publication de grands livres, aujourd'hui unanimement célébrés comme des classiques, Du côté de chez Swann , pour n'en citer qu'un. Il faut souvent des années avant que la perspicacité des meilleurs critiques successifs n'ait mis en lumière l'essentiel. Seulement l'essentiel. N'oublions pas non plus que le regard sur une oeuvre change au fil des générations : nous ne lisons plus Racine comme le lisaient les contemporains. Roland Barthes, naguère, l'a montré.

Dans l'histoire de la réception critique, les Macé-Scaron, les Assouline et leurs confrères des médias sont en première ligne, étant quasiment la première instance de réception, si l'on excepte l'éditeur lui-même et ses collaborateurs, voire un cercle restreint d'amis. A eux donc la rude tâche d'opérer un premier tri dans le déferlement des nouveautés, de formuler les premiers jugements. Ils essuient les plâtres et, ce faisant, prennent de gros risques : ne pas voir passer ce qui méritait l'intérêt, proférer de très grosses âneries, porter aux nues la roupie de sansonnet, cracher sur le nanan ... Délicate entreprise. Ayons pour eux, s'ils la mènent avec pertinence, talent, conscience et honnêteté, la considération et l'indulgence qu'ils méritent.

Pourtant, même s'ils s'acquittent très honnêtement de leur tâche, ils prennent toujours aussi le risque, en rendant compte, dans l'urgence, de l'actualité littéraire, surtout à l'approche de la rituelle distribution de peaux d'âne, d'apparaître avant tout, qu'ils le veuillent ou non, comme les auxiliaires bénévoles (du moins on l'espère !) des campagnes de promotion des éditeurs et du commerce de la librairie. Il convient de ne pas perdre de vue cette fonction du critique chargé de l'actualité littéraire immédiate : il est objectivement un agent économique, dont l'influence intellectuelle est éventuellement non négligeable, mais dont l'influence sur les ventes est toujours réelle.

Et moi, lecteur, confronté à cette abondante production critique, quelle est ma position ? Il me faut tenter de la définir et de la comprendre en tenant  compte de mon âge, de ma  formation intellectuelle, de ma culture, de mes goûts et de mon tempérament. Pour commencer, quoique convaincu de l'utilité des professions d'éditeur et de libraire, je ne me sens aucunement le devoir de soutenir leur commerce en sacrifiant au rituel des achats d'automne. Tout en conservant un honorable potentiel de curiosité pour la nouvelleté, et en me gardant de tomber dans les ridicules du laudator temporis acti , je ne porte aux oeuvres littéraires tout juste apparues et aux comptes-rendus critiques dont elles font l'objet qu'un intérêt très limité. Il faut dire que j'ai eu vingt ans en 1960, à une époque où, sur le plan de la littérature contemporaine, nous étions plutôt gâtés. C'était au point que, sans juger positivement déshonorant le fait d'acheter et de lire un ouvrage couronné par un prix littéraire, le prix Goncourt en particulier, les lecteurs dans mon genre s'en abstenaient généralement, considérant que les prix avaient été inventés à l'intention des gens incultes qui ne lisent qu'un ou deux livres par an et que le fait pour un livre de recevoir un de ces prix était plutôt une garantie de médiocrité que d'autre chose. C'est ainsi qu'entre 1950 et 2000, je n'ai dû lire, à sa parution, qu'un seul prix Goncourt, Les Racines du ciel, de Romain Gary, roman que je jugeai -- je m'en souviens -- pataud et lourdement écrit. Il faut dire qu'en matière de roman, ma tasse de thé, à l'époque, c'était plutôt Claude Simon, Robert Pinget, Nathalie Sarraute ou Marguerite Duras. En matière de littérature, les contemporains majeurs de ma jeunesse, c'étaient, outre ceux que je viens  de citer, Beckett, Ionesco, Michaux, Queneau, Céline, Sartre, Camus (j'en oublie quelques uns). Rien que du gros calibre, comme on dit dans les quartiers Nord d'une ville pour laquelle j'ai une tendresse. Sans aucunement mépriser la production littéraire française contemporaine, je ne trouve pas que, globalement, elle se situe au même niveau. On est plutôt en période d'étiage ; elle dure depuis déjà un bon moment; ce doit être une conséquence du réchauffement climatique. Tel intellectuel indien constatait récemment ce reflux et ce recul de l'influence des intellectuels français dans le monde depuis la disparition de Bourdieu, de Foucault, de Lévi-Strauss, de Ricoeur et de quelques autres. Le même reflux peut s'observer dans le champ de l'Histoire, depuis la disparition des ténors de l'école des Annales, et de quelques autres. On pourrait en dire autant de la littérature. Enfin, on a encore tout de même Michon, Modiano, Houellebecq, Echenoz, Chevillard, c'est  pas si mal... C'est pas si mal. Mais enfin, cela fait déjà un bon moment, semble-t-il, que nous avons  fini de manger notre pain blanc. Une parenthèse de vaches maigres entre deux périodes fastes ? Souhaitons-le.

Pour en revenir à ma position en tant que lecteur, je me dis qu'on devrait toujours se faire une haute idée de la lecture et garder à l'esprit l'étendue des responsabilités qu'on a à l'égard du livre qu'on lit . Plus d'un écrivain en a eu clairement conscience : un livre, sitôt qu'il est publié, n'appartient plus à son auteur mais à ses lecteurs. Un livre est la propriété exclusive de son lecteur, qui a tous les pouvoirs sur lui. Pour un livre, toute lecture est une seconde création.  Il n'existe, littéralement, que par la lecture qu'on en fait. Ce sont là des évidences. Ainsi, la responsabilité du lecteur à l'égard du livre qu'il lit est immense, puisque, investi de toutes les responsabilités du second créateur qu'il est, ses qualités de lecteur confèrent à chaque fois au livre auquel il ré-insuffle la vie tel ou tel niveau d'existence. Pour l'esprit, un grand livre n'est peut-être pas chose sacrée, mais c'est chose fort précieuse. Veillons à ne pas la déprécier par une lecture négligente.

Quant au choix de nos lectures, nous ne devrions jamais oublier que, si la critique propose, elle n'est qu'un des canaux par lesquels s'insinue dans les esprits le goût de la littérature et l'envie de lire ceci plutôt que cela, que c'est toujours le lecteur qui dispose, en toute souveraineté, et que c'est d'abord sur sa lucidité, sa culture, ses curiosités qu'il se fonde pour choisir ses lectures. Sans compter ce je-ne-sais-quoi, qui fait de chaque lecteur un être à part, singulier, irréductible à tout autre, orgueilleusement imbu de ses prérogatives, rétif aux influences, allergique aux pressions. " Tu devrais lire ça ! "... "Lisez-le ! " "Lisez-le " ?  -- Peut-être, répondrait volontiers le lecteur que je suis, à cette injonction presque comminatoire du Macé-Scaron. Non mais, pour qui il se prend, celui-là ? Pourquoi pas un roulement de tambour, tant qu'il y est ? On n'est pas au cirque. encore moins à la fête à neuneu. On verra. On avisera. On va prendre le temps qu'il faut. Rien ne presse. Quelques mois, quelques années : ce sont là des délais raisonnables pour que les solides raisons et la forte envie d'ouvrir un livre se manifestent. L'envie, surtout. Rien ne se fera sans l'envie.

Notre temps, à nous, lecteurs conséquents, lecteurs avisés, lecteurs invétérés, n'est pas celui du critique. A lui le temps court des lectures hâtives, des lectures bâclées. A nous le temps long des lectures lentes et des jugements mûrement réfléchis. De sa lecture du livre de Yann Moix, Pierre Assouline écrit  : "  en lisant le monstre, ou plutôt en s'en emparant à la diable par paquets, ici ou là, de temps en temps et certainement pas dans une lecture en continu [...] ". Singulière façon de lire, révélatrice, à coup sûr, des pratiques de lecture rapide qui sont celles de beaucoup de critiques professionnels, faute de temps. Peut-on vraiment se faire une idée juste d'un livre qu'on a survolé en le lisant de cette façon, à sauts et à gambades ?

Nous autres, qui ne sommes pas des critiques professionnels, qui tentons seulement d'être des lecteurs sérieux, nous ne pratiquons pas la lecture à sauts et à gambades. Nous avons plus d'une raison de nous méfier des critiques professionnels, de leurs lectures rapides, de leurs enthousiasmes factices. Nous ne nous laissons pas impressionner par les critiques, ni d'ailleurs par les auteurs. Seul compte le livre ; l'auteur importe finalement peu (1). Je ne lis pas un livre dans l'espoir de serrer un jour la main à son auteur et d'échanger avec lui des banalités dans une quelconque foire aux livres .

Nous autres, lecteurs sérieux, ne pratiquons pas l'enthousiasme à répétition, l'enthousiasme momentané. L'enthousiasme est une denrée trop précieuse pour être gaspillée, dans l'illusion passagère. L'enthousiasme, pour le lecteur amoureux de la littérature, doit résister au temps, doit se retrouver, dix ans, vingt ans après, intact. Nous avons connu des enthousiasmes hautement justifiés. Nous ne sommes pas nés de la dernière pluie . C'est pourquoi, forts de l'expérience qui est la nôtre, nous prenons acte de l'enthousiasme d'un critique avec intérêt, mais avec des pincettes. Sous bénéfice d'inventaire. La confiance n'est pas notre fort. Nous entendons y aller voir nous mêmes, à notre heure. Pour des raisons qui seront vraiment les nôtres.

Quand je cherche à me rappeler ce qui m'a attiré vers un livre auquel je garde, après des années mon admiration, je l'ai souvent oublié. Ce fut rarement -- jamais sans doute -- l'avis d'un seul critique; ce fut plutôt une convergence d'avis, parfois le conseil d'un ami. J'aimerais reconstituer le cheminement, la montée de l'appétence, cela m'en apprendrait un peu plus sur mes pratiques de lecteur. Quelquefois, un simple rappel, une allusion, dans un article qui parle d'autre chose, suffisent : c'est ainsi que j'ai découvert Pierre Michon et ses Vies minuscules, livre paru depuis plusieurs années quand je le découvris ; le goût de ses livres, qui ne m'a plus quitté depuis cette première lecture, s'est enraciné ainsi . Pour Houellebecq, il y eut aussi une allusion, lue dans je ne sais plus quel article, à Extension du domaine de la lutte , puis un article (dont j'ai oublié l'auteur) qui m'a donné une forte envie de lire Les Particules élémentaires . L'admiration, l'enthousiasme naissent ensuite, dans le commerce avec le livre, puis fondent une fidélité.

En ce moment, je découvre avec un enthousiasme de néophyte l'Histoire d'Italie, de Francesco Guicciardini (2) ; une très vieille bouteille, de plus de cinq cents ans d'âge. "Dire que j'aurais pu rater ça", me suis-je dit en m'imaginant mort sans avoir lu ce chef-d'oeuvre . Yann Moix et ses onze cents pages sont largement enfoncés : plus de quinze cents pages, sans compter les notes, les index et tout et tout. Pourvu que je ne meure pas avant d'avoir fini ! C'est dire si l'actualité littéraire de l'automne 2013, je lui accorde l'importance toute relative qu'elle a.

Notes


1 -

Ce n'est manifestement pas l'avis de certains critiques. Dans le même numéro du Magazine littéraire , je tombe sur cette perle d'Aliette Armel rendant compte de Une sainte, d'Emilie de Turckheim :

"  Depuis la publication de son premier roman , Les Amants terrestres (2005), Emilie de Turckheim sidère par son talent, sa jeunesse et sa beauté ".

 !!!!   Comment peut-on oser écrire ça ? Comment, dans le compte-rendu critique d'un livre, peut-on s'abaisser à ce niveau, quelque part entre l'appel du pied demi-mondain et la flagornerie putassière ? Comment peut-on sombrer dans une pratique aussi clownesque de la critique littéraire ? Quelle est la déontologie de l'auteure de cet article ?

Qu'Emilie soit jeune et belle, on en est content pour elle, mais si la critique prenait son travail au sérieux, l'éloge de l'écrivain devrait se limiter à la considération de son talent. A moins que la dénommée Aliette Armel ne confonde le Magazine littéraire avec un site de rencontres. Draguerait-elle en douce la jeune Emilie ? Pas si jeune que ça, d'ailleurs : née en 1980, Emilie fêtera bientôt ses 33 automnes. Sidérante jeunesse, vraiment ! La mère Armel doit confondre avec Rimbaud, à moins que ce ne soit avec Minou Drouet.

Si je dis, après avoir consulté les photos d'Aliette Armel sur la banque d'images de Google , qu'Aliette Armel sidère par sa vieillesse et sa mocheté, je porte sur elle un jugement dont le degré de pertinence ne le cède en rien à celui du jugement qu'elle porte sur Emilie de Turckheim (se reporter, pour vérification, à ladite banque d'images).

Curieuse publication, en tout cas, que ce Magazine littéraire , où l'on peut lire de pareilles insanités, tandis qu' y est maintenu, depuis des mois, comme directeur de la rédaction, un personnage douteux, convaincu de plagiat. Cela ne semble gêner en rien ses distingués collaborateurs qui, tel un Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, continuent d'y écrire.

2- 

On lira sur ce blog le post consacré à cet ouvrage., sous le titre : "Histoire d'Italie", de Francesco Guicciardini : l'âge d'or de la guerre et de la diplomatie .


Henri Matisse, La liseuse à l'ombrelle

dimanche 8 septembre 2013

The right time (2) : l'erreur de Chamfort

977 -


" Le bonheur n'est pas chose aisée, il est très difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs " (Chamfort ) .

J'ai longtemps laissé en exergue de la page d'accueil de ce blog cet aphorisme de Chamfort, qu'Arthur Schopenhauer cite au début de ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie . Je m'étais expliqué de cette préférence dans un post que j'avais intitulé The right time , daté du 6 septembre 2012. Voilà qu'un an plus tard, presque jour pour jour, je m'explique de ma décision de le retirer. Il y a un an, j'écrivais que je trouvais cet aphorisme profond et que je l'avais choisi comme guide de vie. Or, si je le trouve toujours plein d'intérêt, je ne me reconnais plus dans cette vision de la vie et du bonheur, et je pense même que le point de vue que Chamfort y exprime sur la vie et sur le bonheur est erroné.

Il a bâti en effet son aphorisme sur une opposition tranchée entre nous et ailleurs. Or, entre moi et le monde qui m'entoure, ou, pour dire les choses de façon plus exacte, entre moi et le monde où je suis totalement immergé, il n'y a pas séparation, et encore moins opposition, mais continuité. Immergé me paraît mieux rendre compte de cette porosité au monde, de cette interaction multiforme et permanente entre le monde et moi. Je suis dans le monde comme un  baleineau dans la mer (cette comparaison me plaît), ou, pour reprendre une comparaison qui serait bien usée si elle n'était si parfaitement juste, comme un poisson dans l'eau.

Un être humain ne peut absolument pas s'abstraire de ce monde dont il fait partie, et ne reste vivant -- physiquement vivant, psychiquement vivant -- que tant qu'il consent à maintenir l'échange entre le monde et lui. D'ailleurs, qu'il y consente ou non, il ne peut en aller autrement pour lui. Nous interagissons de mille et une façons avec le monde qui nous entoure, avec le monde naturel, avec les autres êtres vivants, avec nos semblables.

Au fond, en opposant ainsi le moi et l'ailleurs (le monde extérieur (les choses, les autres êtres vivants, les autres êtres humains), Chamfort verse son tribut à une conception de l'homme dont la philosophie de Descartes propose la formulation la plus célèbre et la plus rigoureuse : le cogito ( la pensée) est la seule réalité incontestable, la réalité du monde extérieur, dans sa totalité, n'échappant au doute sur son existence que secondairement, par l'intermédiaire de la pensée. Aujourd'hui encore, l'influence du cartésianisme informe encore souvent (sans que nous nous en rendions toujours bien compte, tant elle agit insidieusement) l'idée que nous nous faisons du rapport de l'homme avec le monde. Or aujourd'hui, la question est de savoir si cette vision est encore compatible avec les savoirs accumulés depuis le XVIIIe siècle par les sciences de la nature et par les sciences de l'homme (qui sont d'ailleurs elles-mêmes des sciences de la nature, puisque l'homme fait partie de la nature) : incompatibilité brillamment soutenue, notamment, par Jean-Marie Schaeffer dans son essai, La Fin de l'exception humaine , où sont exposées les fortes raisons que nous avons de rejeter une série d'antinomies encore si  prégnantes dans la pensée occidentale, non seulement l'antinomie homme / monde, mais aussi d'autres antinomies qui lui sont associées : corps / esprit, corps / âme, nature / culture , homme / animal .

Ainsi, cette distinction d'obédience cartésienne entre moi et un ailleurs dont je devrais m'abstraire et me détourner pour me concentrer sur moi afin de chercher en moi seul le bonheur, elle me paraît aujourd'hui complètement artificielle et fausse. Le bonheur, je ne puis le trouver ni "en moi" ni "ailleurs". Ce que je suis est en effet le produit sans cesse changeant de l'inextricable mélange entre le monde et "moi", mélange qu'opèrent mes sensations, mes perceptions, mes émotions, mes pensées. Ainsi le sentiment d'être heureux, quelle que soit la forme, elle même sans cesse changeante, de ce bonheur qui m'advient, dépend-il inévitablement des ingrédients que je trouve dans le monde extérieur.

Ingrédients : le bonheur est bien, comme le pense Chamfort, une cuisine intérieure, qui se concocte dans le fourneau de l'être et n'est servi qu'à la table de la conscience, nulle part ailleurs. Mais presque tous les ingrédients du plat, il faut le reconnaître, c'est le monde autour de nous et en nous qui nous les procure : raison de plus pour choisir des produits bien frais.


Jean-Marie Schaeffer ,   La Fin de l'exception humaine  ( Gallimard / NRF essais )


Photo : Jambrun




jeudi 5 septembre 2013

Au service du sionisme et de l'impérialisme occidental

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Il est difficile d'imaginer ce que serait aujourd'hui le Moyen-Orient et les relations des pays de cette région avec l'Occident si l'Etat d'Israël n'avait jamais existé. Ce qui est sûr, c'est qu'elles seraient fort différentes de ce qu'elles sont. Nous devons l'existence d'Israël à la persistance d'un antisémitisme invétéré, irrationnel, aberrant, dont les conséquences monstrueuses ont poussé les Juifs à émigrer massivement en Palestine. Sans les pogroms en Europe de l'Est, sans les camps de la mort nazis, Israël n'aurait sans doute jamais vu le jour.

Les gouvernements et les peuples des pays occidentaux saluèrent avec enthousiasme la naissance de l'Etat d'Israël. Il n'était pourtant bien difficile de prévoir  quelles difficultés pratiquement insolubles autrement que par la violence l'implantation d'un Etat de type occidental sur une terre restée musulmane pendant quatorze siècles allait faire surgir. Aucune n'a, de fait, reçu de solution, plus d'un demi-siècle après la proclamation de l'Etat d'Israël.

Cependant, sans l'Occident, et d'abord sans le soutien permanent de son principal protecteur, les Etats-Unis, Israël aurait eu bien du mal à se maintenir. Cette protection ne va pas sans contrepartie. Pour les Etats-Unis, le rôle géopolitique d'Israël est  essentiel. Ce pays est une base avancée des intérêts américains et occidentaux au Moyen-Orient, un pion capital sur l'échiquier dans une région où sont en jeu quelques éléments majeurs de la domination mondiale. On le voit bien aujourd'hui en Syrie, où les intérêts occidentaux se heurtent de front aux intérêts russes, iraniens, chinois.

Qu'est-ce qui peut le mieux conforter, à moyen terme, les positions d'Israël, sinon l'affaiblissement des puissances environnantes et la présence sur leur territoire de conflits internes allant jusqu'à la guerre civile ? Depuis la première guerre du golfe, il y a vingt   ans, les interventions occidentales dans cette partie du monde ont toutes concouru à ce résultat. Elles ont abouti à déstabiliser durablement l'Irak, l'Afghanistan, la Libye, et menacent aujourd'hui d'aggraver le chaos syrien déjà entretenu par les pays occidentaux, qui fournissent des armes aux rebelles et entraînent leurs troupes. Peu importe qu'une partie de cette aide soit détournée par les islamistes, de plus en plus présents sur le terrain, on verra plus tard. Voilà,  en tout cas, le gouvernement israélien rassuré pour un bout de temps.

Depuis sa création, Israël peut compter sur l'activisme d'un lobby à sa dévotion, aussi bien aux Etats-Unis qu'en Grande-Bretagne ou en France. Les membres de ce lobby se rencontrent dans les sphères de la politique, toutes tendances confondues, de l'économie, de la presse, de la vie intellectuelle. On se souvient de l'empressement obscène d'un Pierre Mauroy partant pour Tel-Aviv serrer des pognes et assurer le gouvernement israélien du soutien de la social-démocratie française, lors de la guerre du Kippour ; d'un Glucksman écumant de rage lorsque Chirac refusa d'emboîter le pas de Bush junior dans l'équipée irakienne; de la frénésie du tandem Sarkozy /BHL dans l'affaire de Libye. Pour ces gens-là, tout ce qui peut contribuer à déstabiliser le Moyen-Orient arabe et musulman est bon à prendre. La défense des intérêts d'Israël coïncide avec celle des intérêts économiques occidentaux ; l'une ne va pas sans l'autre : lors de la première guerre du Golfe, ce qui était en jeu, c'était beaucoup moins l'indépendance du Koweit  que la préservation des intérêts des pétroliers occidentaux, d'abord anglo-saxons, de même que le souci d'avantager les pétroliers français a pesé lourd dans la décision de Sarkozy d'intervenir en Libye, dont la production pétrolière et gazière n'est pas près de retrouver son niveau d'avant la chute de Khadafi. 

Les sympathies pro-israéliennes ont toujours été fortes dans un large secteur de la classe politique française, à gauche comme à droite. et notamment dans les rangs des sociaux-démocrates . Il est heureux pour la France que les frasques d'un Dominique Strauss-Kahn, sioniste avéré, l'aient écarté du pouvoir, définitivement, espérons-le. Les gesticulations bellicistes d'un Hollande, dans l'affaire syrienne ne paraissent pas,  a priori,  procéder de son souci d'oeuvrer en sous-main à la sécurité d'Israël, mais l'affaiblissement du régime de Bachar al-Assad, la contribution française à l'aggravation du désordre en Syrie, vont bien dans ce sens. On se demande bien, du reste, ce que la France gagnera à intervenir dans la guerre civile syrienne, en assumant tous les risques qu'une telle intervention comporte ; il est sûr, en tout cas, que les intérêts des entreprises françaises actives dans ce pays en pâtiront : notre économie avait bien besoin de cela, vraiment. Quant à la défense de la démocratie, il y a de quoi rire : on ne voit pas que notre Flanby national se soit jamais beaucoup bougé pour elle contre le régime de Jim Jong-un en Corée du Nord, pour ne citer que ce cas-là. Il semble, au demeurant, qu'une très large majorité de  la population syrienne soutienne Bachar al-Assad : 70 %, selon les services de l'OTAN. Soutenir militairement les 30% restants contre le régime dans lequel la très grande majorité des Syriens se reconnaît paraît en effet une option authentiquement démocratique ! On découvre chaque jour un peu plus la complexité des enjeux du conflit syrien et de ses répercussions au plan international. Raison de plus pour s'aventurer avec la plus grande prudence sur ce terrain miné, propice à tous les dérapages. La politique de la canonnière, même armée de missiles à longue portée, n'est plus de saison.

Ce n'est, de toute façon, certainement pas  à tel ou tel pays occidental de prendre l'initiative d'intervenir seul en Syrie, et plusieurs de nos voisins européens l'ont parfaitement compris. La responsabilité d'une initiative en ce sens semble incomber tout naturellement aux pays arabes et musulmans. Il existe une Ligue Arabe. Plusieurs des pays qui en sont membres entretiennent des forces armées suffisamment nombreuses et équipées pour faire pièce aux excès de Bachar-al-Assad, s'il y en  a. A eux de jouer.

Le Matamore de Corrèze n'en persiste pas moins à vouloir intervenir militairement en Syrie sous le prétexte fallacieux de défendre la démocratie, au risque de provoquer de légitimes représailles. Les deux-tiers des Français sont hostiles à cette intervention mais notre nouveau Fracasse n'en a cure : c'est cela, sans doute, respecter la démocratie.

En attendant, depuis les premiers bruits de bottes, l'automobiliste français paie son carburant trois centimes de plus au litre. Merci qui ? Merci Flanby !


Additum (6/09/2013) -

Notre pion de collège social-démocrate va bientôt se retrouver tout seul à persister à vouloir "punir" Bachar al Assad.  "Punir" : non mais pour qui il se prend, le redresseur de torts ? Bachar au piquet ! Me copierez cent fois : je ne dois pas utiliser le gaz sarin. Burlesque petite ganache corrézienne.

Additum 2 (12/09/2013)

Lu le témoignage de Domenico Quirico, journaliste à La Stampa, détenu en Syrie pendant cinq mois par un groupe islamiste. Terrifiant. Et ce sont ces gens-là dont le sort nourrit les états d'âme de notre bourrique de Flanby ! Mais qu'on les gaze tous, et le plus tôt sera le mieux !

Additum 3  (18/10 /2013)

L'article d'Olivier Zajek, Cinglante débâcle de la diplomatie française, ( Le Monde diplomatique d'octobre), dresse le constat impitoyable de la foirade hollandique dans l'affaire syrienne.



mardi 3 septembre 2013

" Histoire d'Italie " , de Francesco Guicciardini : l'âge classique de la guerre et de la diplomatie

975 -


Si je ne me trompe, il aura fallu attendre le dix-neuvième siècle pour que les lecteurs français curieux de l'histoire de leur pays disposent pour la première fois d'un ouvrage de synthèse sur la question, la monumentale somme de l' Histoire de France de Jules Michelet, entreprise en 1833. Il y aurait lieu de s'en étonner, puisqu'en somme, après l'intégration du Dauphiné au royaume de France, (1457),  puis celle de l'Alsace (1790), notre pays avait conquis l'essentiel de son unité bien avant son achèvement  avec l'annexion de la Savoie et du comté de Nice, en 1860.

Ainsi, l'émergence du sentiment d'appartenir à une même nation, sur l'ensemble du territoire correspondant à la France actuelle, a-t-elle été lente et progressive, et il ne se manifeste pas clairement avant la Révolution (1). Curieusement, l'Italie nous aura précédé de plus de deux siècles sur ce terrain, alors que le pays ne trouvera son unité qu'après le milieu du XIXe siècle : c'est, du moins, ce qu'on pourrait conclure de la lecture de l' Histoire d'Italie, de Francesco Guicciardini (le Guichardin des Français), publiée une vingtaine d'années après la mort  de son auteur, survenue en 1540. Ce qui fait d'abord la modernité de ce grand classique de l'historiographie, c'est peut-être justement ce sentiment qu'avait Guicciardini d'appartenir à une communauté véritablement nationale, celle qu'il appelle "la patrie commune", communauté linguistique, communauté culturelle, s'étendant sur tout le territoire de l'Italie actuelle , comme en témoigne l'incipit de son livre :

" J'ai décidé, quant à moi, d'écrire les choses advenues de notre temps en Italie, après que les armes des Français, appelés par nos princes eux-mêmes, eurent commencé, non sans très grande agitation, à la troubler ; matière fort digne de mémoire et pleine d'atroces événements, à cause de la variété et de l'importance de ces choses, puisque l'Italie a souffert pendant tant d'années toutes ces calamités par lesquelles les misérables mortels sont souvent frappés, tantôt par la juste colère de Dieu, tantôt par l'impiété et la scélératesse des autres hommes . "

Pourtant la carte politique de l'Italie de cette fin du quinzième siècle, à la veille de l'entrée des armées françaises de Charles VIII, est rien moins que compliquée. Pour ne pas se perdre dans le détail des événements, le lecteur de Guicciardini a besoin du secours précieux d'une carte qui l'aidera à s'orienter dans cette mosaïque où coexistent monarchies ( Royaume de Naples, royaume de Sicile), duchés (de Milan, de Savoie, d'Urbino), marquisats (de Saluces, de Montferrat) , Etats de l'Eglise, cités indépendantes (Venise, Florence, Sienne, Bologne, Gênes, pour ne citer que les plus importantes). C'est une des difficultés de la lecture de cette Histoire d'Italie, l'autre étant la complexité des relations politiques, recouvrant alliances dynastiques, matrimoniales, familiales, auxquelles Guicciardini consacre un examen attentif. On l'admire de s'y retrouver, et plus encore, de faire en sorte que son lecteur s'y retrouve, de justesse parfois : raison de plus pour lire l'ouvrage avec lenteur et de ne consommer chaque fois qu'une faible partie de ces quinze cents pages bien tassées, qui couvrent la période 1492 / 1534. Le terminus ante quem semble fort justifié, puisque chacun connaît l'importance pour l'histoire de l'Europe de cette date, qui vit Colomb aborder aux Antilles et la monarchie espagnole mettre fin à la présence arabo-musulmane en Espagne, par la conquête du royaume de Grenade. Le terminus post quem ne l'est pas moins, puisque le récit s'achève à la mort de Clément VII, le dernier pape Médicis.

Les premiers chapitres du premier livre de l'ouvrage, Giucciardini les consacre à débrouiller l'écheveau des tractations diplomatiques et des opérations militaires qui précèdent l'entrée de Charles VIII en Italie. C'est vraiment l'âge classique de la diplomatie et de la guerre ; ce ne sont que promesses solennelles non suivies d'effets, croche-pieds en tous genres, trahisons tous azimuts, spectaculaires retournements de vestes, pots de vin, conjurations, sièges, escarmouches, mouvements de troupes. La carte politique ne cesse d'être remaniée à coups de mariages, d'héritages, de coups de main des uns et des autres, dans une Italie déchirée par les rivalités des factions ; l'argent est le nerf de la guerre et de la diplomatie, et tout -- mercenaires, duchés, alliances, places fortes -- se négocie à grand renfort de ducats. Ce morcellement politique fait de l'Italie une proie tentante pour les puissances étrangères, le royaume de France, l'empire germanique et la couronne d'Espagne, elle est devenue le champ de bataille privilégié sur lequel ils ont pris l'habitude de s'affronter. Le livre de Guicciardini couvre la période où se succèdent les incursions des rois de France Charles VIII, Louis XII et François Ier, venus en découdre avec les armées de César, du vice-roi de Naples, du Pape, des Vénitiens, des Génois, des Milanais. Avec des fortunes diverses.

La diversité des intérêts et des points de vue est donc extrême. Décrite par un chroniqueur suffisamment impartial, elle constitue d'ailleurs une des grandes sources d'intérêt, voire un des grands charmes du livre, et offre matière à riches réflexions pour qui s'intéresse à l'art subtil de la diplomatie. On aimerait que quelques uns de nos dirigeants actuels possèdent ne serait-ce que le dixième du sens politique dont faisaient quotidiennement preuve beaucoup de ceux qui veillaient aux destinées de ces petits Etats italiens de la fin du Quattrocento. "Etats" ne correspond d'ailleurs pas à la diversité de statut de ces entités politiques, mélange de modernité ( les cités comme Venise et Florence expérimentent des régimes relativement démocratiques) et d'archaïsme (de nombreux fiefs sont des survivances de l'époque médiévale). A la vérité,  le spectacle qu'offre l'Italie, dans plus d'un passage du livre de Guicciardini, est plutôt celui d'un panier de crabes que d'un ensemble harmonieusement régulé ! Ce monde raffiné est aussi un monde de brutes, où grands et petits seigneurs s'en donnent à coeur joie sur le dos de la populace, où les uns et les autres se disputent à grands frais les services des mercenaires expérimentés ; les plus prisés sur le marché sont incontestablement les Suisses, suivis des Allemands et des Gascons. Le condottiere à la mode est la star de ces temps. Trivulzio recruté en Italie par Charles VIII, sera le vainqueur de Marignan pour le compte de François Ier. En ces temps où les armées nationales n'existent pas, les mercenaires, spécialistes généralement compétents du combat, recrutés à grands frais, faisant monter les enchères, changeant de camp s'ils ne sont pas payés à l'heure (l'impécuniosité de leurs employeurs étant chronique), jouent un rôle souvent décisif.

Les conflits entre tous ces Etats, qu'ils soient de la taille d'une vaste province ou de celle d'une cité et de ses alentours, sont donc pratiquement incessants; pourtant les Italiens de la fin du XVe siècle, à la veille de la descente des troupes de Charles VIII à l'assaut du royaume de Naples, pratiquent un art de la guerre que le spectacle de nos horreurs modernes ferait passer pour jeux d'enfants. Les pertes en vies humaines restent limitées et les vaincus sont généralement traités avec humanité et honneur. Les dimensions généralement modestes des entreprises militaires menées par des Etats plutôt regardants sur le chapitre des dépenses réduisent les débordements sanglants.Tout change lorsque, à l'arrivée des soudards de Charles VIII, les Italiens, horrifiés, font l'expérience des débordements de la furia francese (l'expression revient souvent sous la plume de Guicciardini) .

" [ Charles VIII] entra dans la ville d'Asti le neuvième jour de septembre de l'an 1494, apportant avec lui en Italie les menaces d'innombrables calamités, d'accidents très horribles, et le changement de presque toute chose. Avec son passage, en effet, commencèrent non seulement les mutations d'Etats, subversions de royaumes, ravages de contrées, ruines de villes, massacres fort cruels, mais aussi nouvelles habitudes, nouvelles moeurs, nouvelles et sanglantes façons de guerroyer, maladies inconnues jusqu'à ce jour ".

Non seulement, à l'instar des armées allemandes en 1870 et 1940, les troupes françaises bénéficient alors d'un armement techniquement supérieur et encore inconnu dans la Péninsule (bombardes et canons), mais elles font subir à maintes reprises aux populations civiles des déchaînements de violence barbare qui n'ont rien à envier aux agissements des SS dans la France de 1944 : villes et villages incendiés, pillés, habitants massacrés jusqu'au dernier, à la moindre velléité de résistance. La notion de crime de guerre, il est vrai, était encore inconnue .

Pendant les dix années qui correspondent au pontificat de Jules II (1503/1513), personnage ambitieux, violent, emporté, vindicatif, haineux, fait pour être chef de guerre plutôt que pape, figure presque aussi maléficieuse et antichrétienne que son prédécesseur Alexandre VI, l'Italie -- particulièrement ses régions du nord et du centre -- est plongée dans une violence incessante engendrée par les rivalités  et les convoitises des principaux acteurs  -- Louis XII,  l'empereur Maximilien, le roi d'Aragon, le Pape, Venise, Florence . Le récit de Guicciardini suit dans le détail les incessantes expéditions militaires menées par les uns et les autres pour des profits généralement éphémères, avec des conséquences désastreuses pour les populations, sans cesse rançonnées, pillées, massacrées. Cette histoire est  vraiment une histoire de bruit et de fureur et si elle a un sens, c'est à coup sûr celui de la folie des hommes. Deux siècles avant le Voltaire de Candide, l'historien florentin nous en administre une démonstration implacable. Cette haute et tonique leçon de désabusement garde une actualité absolue en ces temps de barbarie qui sont les nôtres.

Dans cette fresque sinistre, les rois de France qui se lancèrent dans des équipées promises au désastre apparaissent particulièrement dépourvus de clairvoyance et de suite dans les idées. Du premier des monarques français à guerroyer en Italie, avant Louis XII et François Ier, Guicciardini brosse un portrait peu flatté. Charles VIII ne brille en effet ni par sa prestance physique, ni par ses qualités intellectuelles, ni par son sens politique :

" Charles, dès l'enfance, fut de complexion très faible et de corps chétif, petit de taille, d'aspect très laid  (si vous lui ôtez la vigueur et la dignité du regard) et il avait les membres proportionnés de façon telle qu'il ressemblait plutôt à un monstre qu'à un homme; non seulement il n'avait aucune  connaissance des arts libéraux mais à peine connaissait-il la forme des lettres ; esprit avide de commander mais plus propre à toute autre chose, car, toujours entouré de ses proches, il ne faisait preuve avec eux ni de majesté ni d'autorité ; hostile aux efforts et aux affaires, dans celles dont il s'occupait quand même, il manquait de prudence et de jugement. en bref, si une chose paraissait en lui digne de louange, à y regarder de plus près, elle était plus éloignée de la vertu que du vice : inclination à la gloire mais plutôt avec impétuosité qu'avec réflexion ; libéralité, mais inconsidérée et sans mesure ou discernement ; immuable parfois, dans ses décisions mais souvent avec plus d'obstination mal fondée que de constance ; et ce que beaucoup appelaient bonté méritait plus convenablement le nom de sottise et de veulerie ".

On devine qu'avec un pareil cocktail d'incompétence, d'irréflexion et de laisser-aller chez le souverain, l'équipée italienne obstinément voulue par lui allait rapidement tourner court, en attendant, sous Louis XII, la déroute française de 1512, et, à suivre, les désastres de Novare, de la Bicoque et de Pavie. Les prétentions territoriales des monarques français, qui ne parvinrent jamais à se maintenir durablement en Italie allaient grandement contribuer à plonger la péninsule (surtout  la région de Milan, théâtre des principales opérations) dans des décennies de violence. Elles eurent au moins le mérite de faire découvrir aux Français un pays plus civilisé que le leur et d'en tirer le profit que l'on sait. Si l'historien italien n'est pas tendre pour Charles VIII, il ne l'est guère plus pour Louis XII ni pour François Ier, pointant la légèreté, l'imprévoyance, la présomption, pour ne pas dire l'irresponsabilité de ce dernier. Il est vrai  que les autres grands acteurs du drame en prennent aussi pour leur grade, qu'il s'agisse du pape Alexandre VI Borgia, perdu de vices, de Jules II, qui s'était sans doute trompé de vocation, du pusillanime Clément VII, du versatile Maximilien, et même de son successeur Charles Quint. Le sens politique, la constance, la hauteur de vue, font grandement défaut aux uns et aux autres. Qui, cependant, a le plus lucidement appréhendé la psychologie et les motivations de ces gens-là, leur contemporain Giucciardini ou le Giono du Désastre de Pavie, il n'est pas trop facile d'en décider, ce qui est d'ailleurs tout à l'honneur de notre romancier égaré dans les pâturages de l'histoire, le temps d'un livre captivant dont aucun historien "sérieux" d' aujourd'hui n'oserait plus conseiller la lecture, et c'est bien dommage.

Ce portrait de Charles VIII magistralement conduit donne en tout cas une idée des qualités d'un historien que ses contemporains jugeaient seul digne d'être comparé aux grands historiens de l'antiquité. De fait, en lisant l'Histoire d'Italie, on découvre que la leçon d'un Thucydide, d'un Tite-Live, d'un Tacite n'a pas été perdue. Le souci de fonder son récit sur les meilleures sources, la précision du détail, la méthode annalistique, mais surtout la volonté permanente de s'élever au-dessus du maquis des faits pour en dégager une leçon politique, morale, humaine à l'intention des contemporains et des générations futures, mettent Guicciardini très au-dessus d'un Commynes ou d'un Monluc, ses contemporains français. Guicciardini emprunte aussi à un Xénophon, à un Thucydide ou à un Tite-Live l'art du discours rapporté (très librement rapporté), occasion de quelques uns des morceaux de bravoure du livre ; il s'en sert aussi pour développer sa réflexion politique et préciser ses idées, sous la forme de discours opposés, comme lorsqu'il confronte les avantages et les inconvénients du régime oligarchique et du régime démocratique dans le cadre de la cité de Florence. Ajoutons les qualités d'une écriture magnifique, à côté de laquelle celle d'un Commynes fait figure de bredouillage de barbare mal dégrossi. Je m'avise que ma comparaison est assez injuste,  car le texte de Guicciardini bénéficie d'une magnifique traduction en français moderne, tandis que nous devons affronter, quand nous lisons Commynes, les rudesses d'un français qui sonne à nos oreilles comme un patois : c'est lui, aussi bien, qui aurait besoin d'une traduction, mais qui oserait cette transgression peut-être salvatrice (qui, aujourd'hui, lit Commynes ?); transgression qui, sans doute, en susciterait d'autres : Montaigne ? Rabelais ? Voyons, vous n'y  songez pas.

Nous disposons en effet d'une excellente traduction française récente de l'Histoire d'Italie. Nous la devons à l'atelier de traduction du Centre de recherche sur la pensée politique italienne de l'ENS de Fontenay-Saint-Cloud, sous la direction de Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini. Cette édition est remarquable à tous égards : outre la qualité de la traduction, on y trouve un appareil critique exemplaire (nombreuses notes en bas de page, histoire du texte, cartes, index, arbres généalogiques, bibliographie etc.) . Ce fleuron de la collection Bouquins, chez Robert Laffont, ne serait plus disponible à l'heure qu'il est. Voilà une réédition qui s'impose !

Note 1 -

Affirmation sans doute quelque peu hasardeuse. Il faudrait examiner les choses de plus près et en détail. Depuis que j'ai écrit ça, le souvenir du célèbre "France, mère des arts, des armes et des lois" de Du Bellay m'est revenu. La littérature a certainement beaucoup contribué à l'émergence d'une conscience nationale en France, surtout à partir de la floraison du XVIe siècle.


Francesco Guicciardini , Histoire d'Italie  (1492/1534),  édition établie sous la direction de Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini  , 2 volumes  ( Robert Laffont / collection Bouquins )




Extraits -

La prise de Capoue par les Français (1501) -



"  [...]  le huitième jour du siège, alors que commençaient depuis le sommet d'un bastion, entre Fabrizio Colonna et le comte de Caiazzo, les pourparlers relatifs aux conditions de la capitulation, le défaut de vigilance des assiégés, comme cela s'est fréquemment produit dans l'espérance d'un accord prochain, offrit à leurs ennemis l'occasion d'entrer dans la ville. Ceux-ci, avides de pillage, et ivres de colère après les pertes subies lors de l'assaut, la mirent à sac, non sans grands massacres, et firent prisonniers tous ceux qui réchappèrent à leur férocité ; et leur sauvage cruauté ne fut pas moins grande à l'égard des femmes de toutes conditions, même celles qui s'étaient consacrées à Dieu, qui furent les proies misérables de la lubricité et de l'avidité des vainqueurs. Nombre d'entre elles furent vendues ensuite à Rome pour un prix dérisoire. On dit que certaines de ces femmes de Capoue, moins effrayées par la mort que par la perte de leur honneur, se jetèrent dans les puits et dans le fleuve. On rapporta aussi, entre autres scélératesses dignes d'éternelle infamie, qu'un grand nombre de ces femmes, réfugiées dans une tour, avaient échappé aux premières violences ; et que le Valentinois (1) qui suivait l'armée avec le titre de de lieutenant du roi, accompagné des seuls gentilshommes de sa suite et de sa garde, voulut les voir toutes, et qu'après les avoir attentivement passées en revue, il garda pour lui quarante des plus belles  ".

Note 1 -

Il s'agit de César Borgia, fils naturel du pape Alexandre VI Borgia, passé au service des rois de France et fait duc de Valentinois par Charles VIII. Ce personnage, qui ne le cédait en rien à son père par la cupidité, la luxure et la duplicité, s'était déjà illustré, lors de la reddition de Faenza, quelques mois avant le sac de Capoue. Les habitants de la ville s'étant rendus à la condition que le vainqueur épargne leur seigneur, le jeune Astorre III Manfredi. Le Valentinois le traita de la façon  suivante :

" [...] Astorre, qui n'avait pas encore dix-huit ans et était d'une beauté remarquable, se laissa tromper, dans l'innocence de sa jeunesse, par la cruelle perfidie de son vainqueur, qui, sous couleur de le garder à sa cour, le retint auprès de lui en le traitant honorablement, puis l'emmena à Rome quelque temps après, où il le fit mettre à mort secrètement, avec un de ses frères naturels, non sans l'avoir contraint auparavant  d'assouvir la concupiscence de quelques personnes ".

Le livre de Guicciardini contient ainsi des dizaines de sujets de drames élisabéthains ou romantiques, plus horrificques les uns que les autres.

L'Italie de ces années violentes offre d'extraordinaires contrastes : c'est en cette même année 1501 que Michel-Ange entreprend de sculpter une de ses oeuvres majeures : le David . Vinci, qui, à la même époque, est au service du Valentinois, entreprend La Joconde en 1503.


Un mariage à la mode (1501) -


" [...] le pape unit sa fille Lucrèce (déjà mariée trois fois, et qui, après l'assassinat de son mari par le Valentinois, était veuve de Gismondo, prince de Bisceglie, fils naturel d'Alphonse, roi de Naples) à Alphonse, fils aîné d'Hercule d'Este, avec une dot de cent  mille ducats en argent comptant et de nombreux présents de grande valeur. Si Hercule et Alphonse d'Este consentirent à ce mariage, tout-à-fait indigne de leur maison, car Lucrèce était une bâtarde couverte d'infamie alors que les Este nouaient habituellement des liens de parenté avec les plus nobles familles, c'est parce que le roi de France, désireux de satisfaire le pape en tous points, en fit l'instante demande. Ils furent poussés en outre par le désir d'assurer ainsi leur sécurité -- pour autant qu'une assurance quelconque pût les prémunir contre un homme d'une telle perfidie -- face aux armes et à l'ambition du Valentinois, car celui-ci, pouvant disposer de l'argent et de l'autorité du siège apostolique, ainsi que de la faveur du roi de France, inspirait déjà de la terreur à une grande partie de l'Italie, car on savait que son avidité n'avait ni bornes, ni frein d'aucune sorte ".


De la trahison et de l'assassinat considéré comme  outils politiques  (1502) -

" Le jour dit, le Valentinois vint à Senigallia, et Paolo Orsini alla à sa rencontre, avec le duc de Gravina, Vitellozzo et Oliverotto da Fermo, qu'il accueillit avec force démonstrations d'amitié et qui l'accompagnèrent jusqu'à la port de la ville devant laquelle s'étaient rangées toutes les troupes du Valentinois en ordre de combat. Arrivés là,déjà alarmés de le voir disposer de plus de troupes qu'ils ne le croyaient, comme ils voulaient prendre congé de lui pour regagner leurs cantonnements qui se trouvaient à l'extérieur, César les pria d'entrer, prétextant le besoin de conférer avec eux, ce qu'ils ne purent lui refuser, bien qu'ils eussent une sorte de pressentiment de leur malheur imminent. Ils le suivirent dans ses appartements, et, quand ils furent tous avec lui dans une pièce, après qu'il se fut, au bout de quelques mots et sous prétexte de changer de vêtements, empressé de les quitter, des soldats firent irruption et les capturèrent tous quatre,  tandis qu'au même moment on avait envoyé des troupes dévaliser leurs soldats. Le lendemain, dernier jour de décembre, pour que l'an 1502 s'achevât par cette tragédie, César, tout en tenant les autres en prison, fit étrangler dans une pièce Vitellozzo et Oliveretto. Le premier n'avait pu échapper à la fatalité de la mort violente qui frappait sa famille, ses autres frères étant morts ainsi l'un après l'autre par rang d'âge à un moment où ils avaient acquis une grande expérience et une haute réputation dans le métier des armes, Giovanni d'un coup de canon lors du siège mis par le pape Innocent devant Osimo, Camillo d'un jet de pierre sous les murs de Circello, alors qu'il était au service des Français, et Paolo décapité à Florence. En ce qui concerne Oliverotto, personne ne peut nier qu'il ait eu une mort digne de ses scélératesses, car il était tout-à-fait juste qu'il mourût par traîtrise, après avoir assassiné à Fermo, par traîtrise et avec une extrême cruauté, son oncle Giovanni Frangiani et de nombreux nolables de la ville, lors d'un banquet auquel il les avait conviés, afin de s'emparer du pouvoir dans cette cité. "

Comme quoi un Al Capone aurait pu se prévaloir d'être l'héritier d'une noble tradition.


Combat pour l'honneur  (1503 ) -


" Un autre événement se passa ensuite qui modéra considérablement l'audace des Français, qui ne purent attribuer à la malignité de la fortune ce qui avait été le fruit de la seule vertu. En effet, lorsqu'il fallut racheter certains soldats qui avaient été faits prisonniers à Ruvo, un trompette alla jusqu'à Barletta pour négocier la rançon : là furent prononcées contre les Français par certains hommes d'armes italiens des mots qui, rapportés dans le camp des Français par le trompette, entraînèrent une réponse de ceux-ci aux Italiens ; cela irrita si fort les uns et les autres qu'ils convinrent, pour soutenir l'honneur de leur nation, que treize chevaliers français et treize italiens combattraient en terrain neutre, à outrance. Le lieu de la rencontre fut fixé en rase campagne entre Barletta, Andria et Corato où ils devaient se rendre, accompagnés d'un nombre déterminé de gens ; néanmoins, afin de se prémunir contre toute tromperie, chacun des capitaines accompagna les siens avec le gros de son armée jusqu'à mi-chemin, en les persuadant que, choisis par l'armée toute entière, ils devaient en réponse employer leur courage et leurs armes à faire ce qu'elle attendait d'eux, car c'est à leur bras et à leur vertu qu'avait été confié avec l'assentiment général l'honneur de si nobles nations. Le vice-roi français rappelait aux siens que c'étaient là ces mêmes Italiens qui, sans oser affronter les Français et leur renommée, leur avaient, sans faire la preuve de leur vertu, laissé le champ libre chaque fois qu'ils avaient parcouru l'Italie, des Alpes jusqu'à sa plus lointaine extrémité; que ce n'était pas à présent une générosité ou une force nouvelles qui les enflammaient, mais le fait qu'étant à la solde des Espagnols et à leurs ordres, ils ne pouvaient s'opposer à leur volonté, et que ceux-ci, habitués à user, pour combattre, de tromperie et de trahison et non pas de valeur, se faisaient volontiers les spectateurs oisifs des épreuves d'autrui; et que les Italiens, dès qu'ils seraient entrés en lice et verraient devant eux les armes et le courage farouche de ceux qui les avaient toujours battus, retrouveraient leurs craintes coutumières et n'oseraient combattre, ou bien, combattants timorés, deviendraient des proies faciles, car l'assurance qu'ils pouvaient tirer des vantardises et autres rodomontades des Espagnols ne serait pas un bouclier suffisant contre le fer de leurs vainqueurs. De son côté, Gonzalve aiguillonnait les Italiens de non moins ardente manière, en rappelant l'honneur ancien d eleur nation et la gloire de leurs armes qui leur avaient permis de dominer le monde ; il était à présent permis à quelques hommes, qui ne le cédaient pas en vertu à leurs aînés,  de montrer à tous que si l'Italie, victorieuse de tous, avait été parcourue depuis quelques années par des armées ennemies, c'était seulement à cause du manque de prudence de ses princes qui, par ambition, s'étaient opposés entre eux, et, pour l'emporter l'un sur l'autre, avaient appelé des armées étrangères : les Français n'avaient jamais remporté une seule victoire en Italie par véritable vertu mais grâce aux conseils et aux armes des Italiens, ou parce qu'on avait cédé face à leur artillerie ; c'était l'épouvante que celle-ci provoquait, parce qu'il s'agissait d'une chose nouvelle en Italie, et non la terreur de leurs armes, qui leur avait ouvert la route. Ils avaient à présent l'occasion de se battre avec le fer et la vertu de chacun d'eux, tandis qu'assistaient à un si glorieux spectacle les principales nations chrétiennes, et la noblesse des deux pays qui souhaitait ardemment, d'un côté comme de l'autre, la victoire des siens. Ils devaient se souvenir qu'ils avaient été les élèves des plus célèbres capitaines d'Italie, qu'ils avaient grandi sous les armes, que chacun d'entre eux avait, en divers lieux, fait avec honneur la preuve de sa vertu ,et que leur était échu le privilège de rétablir le nom italien dans la gloire qui était la sienne, non seulement à l'époque de leurs ancêtres, mais aussi à une époque qu'ils avaient eux-même connue ; mais si leur bras était incapable d'obtenir un tel honneur, on ne pourrait plus espérer que l'Italie pût connaître autre chose qu'une ignominieuse et perpétuelle servitude. Les encouragements que les autres capitaines et les simples soldats de l'un et l'autre camp donnaient à chacun, en l'incitant à être égal à lui-même et à exalter par sa vertu l'éclat et la gloire de sa nation, étaient tout aussi vigoureux. C'est au milieu de toutes ces exhortations qu'ils  furent amenés sur le terrain, chacun rempli de courage et d'ardeur : l'un des partis se plaça d'un côté de la lice opposé à celui de son adversaire, et quand le signal fut donné, ils coururent avec fureur les uns contre les autres, la lance au poing. Cet assaut n'ayant donné l'avantage à personne, ils empoignèrent d'autres armes avec un courage et une fougue extrêmes et firent tous excellemment preuve de leur vertu. Tous les spectateurs convenaient en leur for intérieur que l'on n'aurait pu choisir des soldats plus valeureux ni plus dignes d'affronter cette glorieuse épreuve. Le combat ayant continué pendant un bon moment, le terrain était jonché de pièces d'armures et couvert du sang versé par les blessés des deux camps, mais l'issue demeurait incertaine, et ceux qui étaient présents regardaient dans un silence très profond, avec une angoisse et un ébranlement de l'âme non moins violents que ceux des combattants, lorsque Gugliemo Albimonte, l'un des Italiens, fut désarçonné par un Français, qui, en lançant son cheval contre lui pour le tuer, fut lui-même occis par un grand coup de Francesco Salamone, accouru au secours de son compagnon en péril, alors que, tout occupé à accabler Albimonte, il ne prenait pas garde à lui ; puis Salamone, Albimonte qui s'était relevé, et Miale qui était à terre, blessé, saisirent des épieux qu'ils avaient apporté à cet effet et tuèrent plusieurs chevaux de leurs adversaires. Les Français, qui commençaient à avoir le dessous, furent tous faits prisonniers, qui par l'un, qui par l'autre des Italiens. Ces derniers furent accueillis avec une joie extrême par leurs compagnons, puis, rencontrant Gonzalve, qui les attendait à mi-chemin, ils furent reçus avec une allégresse et des honneurs incroyables, chacun les remerciant d'avoir restauré la gloire italienne, et ils entrèrent dans Barletta en triomphateurs, précédés par leurs prisonniers, et l'air retentissait du son des trompettes et des tambours, du grondement des canons, des applaudissements et des cris des soldats. Ces hommes ont mérité que tous les Italiens s'emploient, autant qu'ils le peuvent, à transmettre leur nom à la postérité par le truchement de l'écriture : ce furent donc le Capouan Ettore Fieramosca ; les Romains Giovanni Capoccio, Giovanni Bracalone, Ettore Giovenale ; le Napolitain Marco Corellario ; Mariano, de Sarni ; Romanello, de Forli; Lodovico Aminale, de Terni ; les Siciliens Francesco Salamone et Gugliemo Albimonte ; Miale, de Troia ; Riccio et Fanfulla, de Parme, tous formés au métier des armes sous les rois d'Aragon ou sous les Colonna. On ne peut croire combien cette défaite ôta son courage à l'armée française, et combien elle le rendit à l'armée espagnole, en laissant pressentir à tous, à travers l'expérience de ces quelques hommes, l'issue définitive de la guerre ".

Magnifique morceau de bravoure, vraiment digne de figurer dans les anthologies consacrées à l'art de l'historien. On peut y admirer l'art de la narration concise et frappante, la technique (chère à Guicciardini) des discours indirects affrontés, technique héritée des grands historiens de l'Antiquité. On y prend la mesure de l'objet de l'Histoire, telle qu'il la conçoit : à travers la narration des actions mémorables, proposer aux générations futures les exemples à fuir et les modèles à suivre; transmettre, en écrivant leurs exploits, la mémoire des héros. Guicciardini écrit ici, comme plus tard Michelet le fera pour l'Histoire de France, un chapitre de la légende nationale. L'Histoire est déjà chez lui ce qu'elle sera plus tard chez l'historien français : un lieu de mémoire, monument parmi d'autres du passé de la nation. Dans cette page s'affirme un authentique sentiment national italien : Guicciardini n'a garde de sous-estimer la portée symbolique et prémonitoire de l'événement. Il prend soin d'indiquer l'origine des soldats ; ils viennent de diverses régions de l'Italie. Le premier nommé, Ettore Fioramosca, originaire de Capoue, la cité martyrisée par la soldatesque française deux ans auparavant, deviendra d'ailleurs un héros mythique, célébré, en 1831, par Massimo d'Azeglio dans son roman historique, Ettore Fioramosca.


A la merci du vainqueur ( 1526 )

Déjà durement éprouvée en 1523 par le siège des troupes françaises de l'amiral de Bonnivet qui l'affame, puis décimée par la peste, la population de Milan se retrouve livrée aux exactions des troupes impériales qui l'occupent après Pavie (24 février 1525) :

   "  Les Impériaux, qui entre temps n'étaient en rien malmenés par leurs ennemis, lesquels étaient oisifs à Marignan, profitaient de cette occasion pour consacrer leurs efforts à fortifier Milan [...]. Et comme ils avaient fait déposer les armes au peuple de Milan et chassé hors de la ville les personnes suspectes, non seulement ils n'avaient plus ni scrupules ni crainte, mais, ayant réduit ce peuple en une servitude très âpre, ils n'étaient même plus préoccupés par le paiement des soldats. Ceux-ci, logés chez les Milanais, contraignaient les propriétaires non seulement à les pourvoir quotidiennement en vivres abondants et délicats, mais même à leur fournir de l'argent pour tout ce dont ils pouvaient avoir besoin ou envie. Ils ne craignaient pas, pour en obtenir, de recourir aux pires cruautés. Face à ce poids intolérable, les Milanais n'avaient d'autre remède que de chercher à fuir Milan en secret, car il était interdit de quitter la ville ouvertement. Aussi, pour se garantir contre cela, de nombreux soldats, espagnols surtout, car les fantassins allemands avaient plus de retenue et de douceur, maintenaient-ils les propriétaires attachés dans les maisons, ainsi que les femmes et les petits enfants, non sans avoir soumis à leur luxure la plupart d'entre eux, sans distinction de sexe ni d'âge. Aussi toutes les boutiques de Milan demeuraient-elles fermées; chacun avait caché en des lieux souterrains ou tout autre lieu sûr les marchandises des boutiques, les richesses des maisons, les trésors et les ornements des églises; tous ces biens n'étaient pas pour autant en parfaite sûreté, car les soldats, sous prétexte de rechercher des armes, fouillaient avec soin partout dans la ville, en obligeant les domestiques à révéler les cachettes; et quand ils trouvaient, ils laissaient au propriétaire ce que bon leur semblait. Spectacle pitoyable entre tous que celui de cette ville, et pitoyable l'apparence des hommes réduits à tant de tristesse et de frayeur ; chose propre à susciter une extrême commisération, et incroyable exemple des revers de la fortune pour ceux qui avaient vu cette ville quelques années plus tôt, quand elle était pleine d'habitants et que, par la richesse des citoyens, le nombre infini des boutiques et des commerces, l'abondance et la délicatesse de tout ce qui constituait la nourriture des hommes, le faste superbe et les somptueux atours des femmes comme des hommes, par le naturel des habitants enclins aux fêtes et aux plaisirs, elle était non seulement pleine de joie et d'allégresse mais plus florissante et plus heureuse que toutes les autres villes d'Italie. A présent, on la voyait au contraire presque vide d'habitants, à cause des dommages très graves provoqués par la peste et de la fuite incessante des survivants ; les hommes et les femmes portaient des vêtements pauvres et sales; plus aucune trace, plus aucun signe ne restait des boutiques et des commerces qui faisaient d'ordinaire affluer de très grandes richesses dans la ville : et l'allégresse et la hardiesse des hommes s'étaient transformées en douleur et en crainte extrêmes. "


Le sac de Rome par les troupes de Charles Quint (1527)

" Quand les soldats furent dans la ville, ils commencèrent tous en grand tumulte à courir sus au  butin, sans égard pour ceux qui avaient la réputation d'être leurs amis ni pour la dignité ou l'autorité des prélats, ni même pour les églises, les monastères, les reliques vénérées par les pèlerins venus du monde entier, et les objets sacrés. Il serait donc impossible non seulement de raconter, mais encore de se représenter les calamités qui s'abattirent sur cette ville, destinée par le ciel au faîte de la grandeur, mais aussi à de multiples pillages, car en l'an ... elle avait déjà été mise à sac par les Goths. Impossible de dire l'ampleur du butin, tant y étaient accumulés de richesses et de biens précieux et rares, appartenant aux gens de cour et aux marchands ; ce qui l'accrut encore, ce fut la qualité et le grand nombre des prisonniers qui durent racheter leur liberté par de très fortes rançons. A cela s'ajouta encore la misère et la honte, car maints prélats capturés par les soldats, en particulier par les Allemands, que leur haine de l'Eglise romaine rendait insolents et cruels, étaient promenés sur de vils animaux dans toute la ville, revêtus des insignes de leur dignité, et soumis à de grands outrages ; nombre d'entre eux, cruellement torturés, moururent sous la torture, ou furent si maltraités qu'ils trépassèrent peu de jours après avoir payé leur rançon. Entre les combats et les violences du pillage, il y eut environ quatre mille morts. Tous les palais cardinalices ( y compris celui du cardinal Colonna, qui ne se trouvait pas avec l'armée) furent pillés, hormis ceux où les marchands et les autres gens qui y étaient réfugiés acceptèrent, afin de sauver leurs personnes et leurs biens, de verser une somme énorme ; et encore, certains, qui traitèrent avec les Espagnols, furent ensuite pillés par les Allemands ou durent à nouveau traiter avec ces derniers. La marquise de Mantoue sauva son palais contre le versement de cinquante-deux mille ducats, qui furent payés par les marchands et d'autres gens qui s'y étaient réfugiés : on dit que là dessus, son fils don Ferrando eut une  part de dix mille ducats. le cardinal de Sienne, dévoué par ancienne tradition familiale au parti impérial, quand il eut négocié son salut et celui de son palais avec les Espagnols, fut capturé par les Allemands ; son palais fut pillé, et, conduit dans le Borgo, tête nue et sous les horions, il dut leur payer une rançon de cinq mille ducats. Les mêmes tribulations échurent au cardinal de la Minerve et à Ponzetti, qui, prisonniers des Allemands, durent racheter leur liberté après avoir été l'un et l'autre promenés en procession dans toute la ville. Les prélats et les courtisans espagnols et allemands se croyaient à l'abri des violences de leurs compatriotes : ils furent capturés et traités avec la même cruauté que les autres. On entendait les cris et les hurlements pitoyables des femmes romaines et des religieuses, emmenées en troupes par les soldats pour satisfaire leur luxure ; les jugements de Dieu sont, nul ne peut le nier, cachés à l'esprit des mortels, puisqu'il permit que la chasteté célèbre des femmes romaines fût par la violence réduite en telle souillure et ignominie. Partout on n'entendait que les plaintes infinies de ceux que l'on torturait misérablement, pour les contraindre à payer leur rançon ou à révéler leurs cachettes. Tous les objets sacrés, les saints sacrements et les reliques des saints qui emplissaient les églises, étaient dépouillés de leurs ornements et jetés à terre, la barbarie tudesque ajoutant à cela d'infinis sacrilèges. Ce qui échappa au pillage des soldats (c'est-à-dire des objets de peu de valeur), ce furent les paysans des Colonna, entrés dans la ville, qui s'en emparèrent. Cependant, le cardinal Colonna, arrivé (me semble-t-il) le lendemain, sauva de nombreuses femmes qui s'étaient réfugiées chez lui. On disait qu'entre l'or, l'argent et les joyaux, le sac s'élevait à plus d'un million de ducats, mais que les rançons avaient rapporté encore davantage. "


Un texte censuré -

Le passage suivant ne figure pas dans les éditions du XVIe siècle, on comprendra aisément pourquoi :

" Par ces navigations (1), il est apparu manifestement que les Anciens s'étaient trompés sur bien des points dans leur connaissance de la Terre. On peut aller au-delà de la ligne équinoxiale,  et habiter la zone torride; de même, contrairement à leur opinion, on a compris, grâce aux voyages d'autres navigateurs, qu'on peut habiter les zones proches des pôles, où les Anciens affirmaient qu'il n'était pas possible d'habiter à cause des froids immodérés, à cause de la position des cieux, très éloignés de la course du Soleil. Il est apparu manifestement -- ce que certains parmi les Anciens croyaient et que d'autres (2) réfutaient -- que sous nos pieds se trouvent d'autres habitants, qu'ils appelaient les "antipodes". Et cette navigation n'a pas seulement bouleversé maintes affirmations de ceux qui ont écrit sur les choses terrestres, mais ils ont en outre suscité quelque anxiété chez les interprètes de l'Ecriture sainte, qui avaient coutume d'interpréter ce verset du Psaume, où il est écrit que sur tout la Terre s'éleva leur son et jusqu'aux confins du monde leur parole, en disant que la foi du  Christ avait, par la bouche des apôtres, pénétré dans le monde entier -- interprétation étrangère à la vérité, car personne ne savait rien de ces terres, on n'y trouva ni signe ni trace de notre foi, et il est indigne de croire que la foi du Christ y ait existé avant notre temps ou que cette partie du monde, si vaste, ait jamais été découverte ou trouvée par des hommes de notre hémisphère. "

Notes -

1 - Il s'agit des navigations des Portugais et des Espagnols.

2 - Dans La Cité de Dieu, Saint Augustin, tout en admettant la rotondité de la terre, niait que la partie du monde diamétralement opposée à la nôtre puisse être habitée, car c'eût été admettre qu'il y avait des hommes ne descendant pas d'Adam. Cette position était encore la position officielle de l'Eglise au temps de Guicciardini.


Charles VIII, école française, Musée Condé, Chantilly



dimanche 1 septembre 2013

Gaz toxiques : beaucoup de bruit pour rien

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Tous ces cris d'horreur, toutes ces mines révulsées à propos des gaz toxiques prétendument déversées par l'armée syrienne sur les rebelles : c'est toute l'hypocrisie occidentale.

Car enfin, mourir pour mourir, à la guerre comme à la guerre. Un épandage de gaz sarin, une rafale de mitrailleuse, une bombe au napalm, on ne voit guère la différence dans les fosses communes.

Qu'on se le dise : un coup de couteau vilainement rouillé peut vous valoir une agonie infiniment plus longue et douloureuse qu'une inhalation de sarin.

Et puis enfin, cela fait longtemps que nous traitons aux gaz toxiques rats, cafards et moustiques : or en quoi, au regard de l'Eternel, la vie d'un être humain est elle supérieure en valeur à celle d'un puceron, d'un pou ? D'ailleurs un être humain est  bien plus nuisible que n'importe quel animal dit nuisible, tous les écologues vous le diront.  Donc, oui à la sarinisation. Nous devons accepter de subir les souffrances que nous infligeons à nos amies les bêtes. Ou alors, si c'est non au gaz sarin, c'est non aussi à la dératisation et à la démoustication.

Tout ça, au fond, c'est une question d'échelle et de point de vue. Est-ce que les cafards qui ont fait leurs nids dans mon vide-ordures se soucient de l'utilisation du gaz sarin en Syrie ? Est-ce que les Micromégas,  du côté de Syrius (1), y songent seulement ? Adoptons leur détachement sur la question.

Note 1 -

Sirius / Syrius : elle est bonne, celle-là.