mardi 3 septembre 2013

" Histoire d'Italie " , de Francesco Guicciardini : l'âge classique de la guerre et de la diplomatie

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Si je ne me trompe, il aura fallu attendre le dix-neuvième siècle pour que les lecteurs français curieux de l'histoire de leur pays disposent pour la première fois d'un ouvrage de synthèse sur la question, la monumentale somme de l' Histoire de France de Jules Michelet, entreprise en 1833. Il y aurait lieu de s'en étonner, puisqu'en somme, après l'intégration du Dauphiné au royaume de France, (1457),  puis celle de l'Alsace (1790), notre pays avait conquis l'essentiel de son unité bien avant son achèvement  avec l'annexion de la Savoie et du comté de Nice, en 1860.

Ainsi, l'émergence du sentiment d'appartenir à une même nation, sur l'ensemble du territoire correspondant à la France actuelle, a-t-elle été lente et progressive, et il ne se manifeste pas clairement avant la Révolution (1). Curieusement, l'Italie nous aura précédé de plus de deux siècles sur ce terrain, alors que le pays ne trouvera son unité qu'après le milieu du XIXe siècle : c'est, du moins, ce qu'on pourrait conclure de la lecture de l' Histoire d'Italie, de Francesco Guicciardini (le Guichardin des Français), publiée une vingtaine d'années après la mort  de son auteur, survenue en 1540. Ce qui fait d'abord la modernité de ce grand classique de l'historiographie, c'est peut-être justement ce sentiment qu'avait Guicciardini d'appartenir à une communauté véritablement nationale, celle qu'il appelle "la patrie commune", communauté linguistique, communauté culturelle, s'étendant sur tout le territoire de l'Italie actuelle , comme en témoigne l'incipit de son livre :

" J'ai décidé, quant à moi, d'écrire les choses advenues de notre temps en Italie, après que les armes des Français, appelés par nos princes eux-mêmes, eurent commencé, non sans très grande agitation, à la troubler ; matière fort digne de mémoire et pleine d'atroces événements, à cause de la variété et de l'importance de ces choses, puisque l'Italie a souffert pendant tant d'années toutes ces calamités par lesquelles les misérables mortels sont souvent frappés, tantôt par la juste colère de Dieu, tantôt par l'impiété et la scélératesse des autres hommes . "

Pourtant la carte politique de l'Italie de cette fin du quinzième siècle, à la veille de l'entrée des armées françaises de Charles VIII, est rien moins que compliquée. Pour ne pas se perdre dans le détail des événements, le lecteur de Guicciardini a besoin du secours précieux d'une carte qui l'aidera à s'orienter dans cette mosaïque où coexistent monarchies ( Royaume de Naples, royaume de Sicile), duchés (de Milan, de Savoie, d'Urbino), marquisats (de Saluces, de Montferrat) , Etats de l'Eglise, cités indépendantes (Venise, Florence, Sienne, Bologne, Gênes, pour ne citer que les plus importantes). C'est une des difficultés de la lecture de cette Histoire d'Italie, l'autre étant la complexité des relations politiques, recouvrant alliances dynastiques, matrimoniales, familiales, auxquelles Guicciardini consacre un examen attentif. On l'admire de s'y retrouver, et plus encore, de faire en sorte que son lecteur s'y retrouve, de justesse parfois : raison de plus pour lire l'ouvrage avec lenteur et de ne consommer chaque fois qu'une faible partie de ces quinze cents pages bien tassées, qui couvrent la période 1492 / 1534. Le terminus ante quem semble fort justifié, puisque chacun connaît l'importance pour l'histoire de l'Europe de cette date, qui vit Colomb aborder aux Antilles et la monarchie espagnole mettre fin à la présence arabo-musulmane en Espagne, par la conquête du royaume de Grenade. Le terminus post quem ne l'est pas moins, puisque le récit s'achève à la mort de Clément VII, le dernier pape Médicis.

Les premiers chapitres du premier livre de l'ouvrage, Giucciardini les consacre à débrouiller l'écheveau des tractations diplomatiques et des opérations militaires qui précèdent l'entrée de Charles VIII en Italie. C'est vraiment l'âge classique de la diplomatie et de la guerre ; ce ne sont que promesses solennelles non suivies d'effets, croche-pieds en tous genres, trahisons tous azimuts, spectaculaires retournements de vestes, pots de vin, conjurations, sièges, escarmouches, mouvements de troupes. La carte politique ne cesse d'être remaniée à coups de mariages, d'héritages, de coups de main des uns et des autres, dans une Italie déchirée par les rivalités des factions ; l'argent est le nerf de la guerre et de la diplomatie, et tout -- mercenaires, duchés, alliances, places fortes -- se négocie à grand renfort de ducats. Ce morcellement politique fait de l'Italie une proie tentante pour les puissances étrangères, le royaume de France, l'empire germanique et la couronne d'Espagne, elle est devenue le champ de bataille privilégié sur lequel ils ont pris l'habitude de s'affronter. Le livre de Guicciardini couvre la période où se succèdent les incursions des rois de France Charles VIII, Louis XII et François Ier, venus en découdre avec les armées de César, du vice-roi de Naples, du Pape, des Vénitiens, des Génois, des Milanais. Avec des fortunes diverses.

La diversité des intérêts et des points de vue est donc extrême. Décrite par un chroniqueur suffisamment impartial, elle constitue d'ailleurs une des grandes sources d'intérêt, voire un des grands charmes du livre, et offre matière à riches réflexions pour qui s'intéresse à l'art subtil de la diplomatie. On aimerait que quelques uns de nos dirigeants actuels possèdent ne serait-ce que le dixième du sens politique dont faisaient quotidiennement preuve beaucoup de ceux qui veillaient aux destinées de ces petits Etats italiens de la fin du Quattrocento. "Etats" ne correspond d'ailleurs pas à la diversité de statut de ces entités politiques, mélange de modernité ( les cités comme Venise et Florence expérimentent des régimes relativement démocratiques) et d'archaïsme (de nombreux fiefs sont des survivances de l'époque médiévale). A la vérité,  le spectacle qu'offre l'Italie, dans plus d'un passage du livre de Guicciardini, est plutôt celui d'un panier de crabes que d'un ensemble harmonieusement régulé ! Ce monde raffiné est aussi un monde de brutes, où grands et petits seigneurs s'en donnent à coeur joie sur le dos de la populace, où les uns et les autres se disputent à grands frais les services des mercenaires expérimentés ; les plus prisés sur le marché sont incontestablement les Suisses, suivis des Allemands et des Gascons. Le condottiere à la mode est la star de ces temps. Trivulzio recruté en Italie par Charles VIII, sera le vainqueur de Marignan pour le compte de François Ier. En ces temps où les armées nationales n'existent pas, les mercenaires, spécialistes généralement compétents du combat, recrutés à grands frais, faisant monter les enchères, changeant de camp s'ils ne sont pas payés à l'heure (l'impécuniosité de leurs employeurs étant chronique), jouent un rôle souvent décisif.

Les conflits entre tous ces Etats, qu'ils soient de la taille d'une vaste province ou de celle d'une cité et de ses alentours, sont donc pratiquement incessants; pourtant les Italiens de la fin du XVe siècle, à la veille de la descente des troupes de Charles VIII à l'assaut du royaume de Naples, pratiquent un art de la guerre que le spectacle de nos horreurs modernes ferait passer pour jeux d'enfants. Les pertes en vies humaines restent limitées et les vaincus sont généralement traités avec humanité et honneur. Les dimensions généralement modestes des entreprises militaires menées par des Etats plutôt regardants sur le chapitre des dépenses réduisent les débordements sanglants.Tout change lorsque, à l'arrivée des soudards de Charles VIII, les Italiens, horrifiés, font l'expérience des débordements de la furia francese (l'expression revient souvent sous la plume de Guicciardini) .

" [ Charles VIII] entra dans la ville d'Asti le neuvième jour de septembre de l'an 1494, apportant avec lui en Italie les menaces d'innombrables calamités, d'accidents très horribles, et le changement de presque toute chose. Avec son passage, en effet, commencèrent non seulement les mutations d'Etats, subversions de royaumes, ravages de contrées, ruines de villes, massacres fort cruels, mais aussi nouvelles habitudes, nouvelles moeurs, nouvelles et sanglantes façons de guerroyer, maladies inconnues jusqu'à ce jour ".

Non seulement, à l'instar des armées allemandes en 1870 et 1940, les troupes françaises bénéficient alors d'un armement techniquement supérieur et encore inconnu dans la Péninsule (bombardes et canons), mais elles font subir à maintes reprises aux populations civiles des déchaînements de violence barbare qui n'ont rien à envier aux agissements des SS dans la France de 1944 : villes et villages incendiés, pillés, habitants massacrés jusqu'au dernier, à la moindre velléité de résistance. La notion de crime de guerre, il est vrai, était encore inconnue .

Pendant les dix années qui correspondent au pontificat de Jules II (1503/1513), personnage ambitieux, violent, emporté, vindicatif, haineux, fait pour être chef de guerre plutôt que pape, figure presque aussi maléficieuse et antichrétienne que son prédécesseur Alexandre VI, l'Italie -- particulièrement ses régions du nord et du centre -- est plongée dans une violence incessante engendrée par les rivalités  et les convoitises des principaux acteurs  -- Louis XII,  l'empereur Maximilien, le roi d'Aragon, le Pape, Venise, Florence . Le récit de Guicciardini suit dans le détail les incessantes expéditions militaires menées par les uns et les autres pour des profits généralement éphémères, avec des conséquences désastreuses pour les populations, sans cesse rançonnées, pillées, massacrées. Cette histoire est  vraiment une histoire de bruit et de fureur et si elle a un sens, c'est à coup sûr celui de la folie des hommes. Deux siècles avant le Voltaire de Candide, l'historien florentin nous en administre une démonstration implacable. Cette haute et tonique leçon de désabusement garde une actualité absolue en ces temps de barbarie qui sont les nôtres.

Dans cette fresque sinistre, les rois de France qui se lancèrent dans des équipées promises au désastre apparaissent particulièrement dépourvus de clairvoyance et de suite dans les idées. Du premier des monarques français à guerroyer en Italie, avant Louis XII et François Ier, Guicciardini brosse un portrait peu flatté. Charles VIII ne brille en effet ni par sa prestance physique, ni par ses qualités intellectuelles, ni par son sens politique :

" Charles, dès l'enfance, fut de complexion très faible et de corps chétif, petit de taille, d'aspect très laid  (si vous lui ôtez la vigueur et la dignité du regard) et il avait les membres proportionnés de façon telle qu'il ressemblait plutôt à un monstre qu'à un homme; non seulement il n'avait aucune  connaissance des arts libéraux mais à peine connaissait-il la forme des lettres ; esprit avide de commander mais plus propre à toute autre chose, car, toujours entouré de ses proches, il ne faisait preuve avec eux ni de majesté ni d'autorité ; hostile aux efforts et aux affaires, dans celles dont il s'occupait quand même, il manquait de prudence et de jugement. en bref, si une chose paraissait en lui digne de louange, à y regarder de plus près, elle était plus éloignée de la vertu que du vice : inclination à la gloire mais plutôt avec impétuosité qu'avec réflexion ; libéralité, mais inconsidérée et sans mesure ou discernement ; immuable parfois, dans ses décisions mais souvent avec plus d'obstination mal fondée que de constance ; et ce que beaucoup appelaient bonté méritait plus convenablement le nom de sottise et de veulerie ".

On devine qu'avec un pareil cocktail d'incompétence, d'irréflexion et de laisser-aller chez le souverain, l'équipée italienne obstinément voulue par lui allait rapidement tourner court, en attendant, sous Louis XII, la déroute française de 1512, et, à suivre, les désastres de Novare, de la Bicoque et de Pavie. Les prétentions territoriales des monarques français, qui ne parvinrent jamais à se maintenir durablement en Italie allaient grandement contribuer à plonger la péninsule (surtout  la région de Milan, théâtre des principales opérations) dans des décennies de violence. Elles eurent au moins le mérite de faire découvrir aux Français un pays plus civilisé que le leur et d'en tirer le profit que l'on sait. Si l'historien italien n'est pas tendre pour Charles VIII, il ne l'est guère plus pour Louis XII ni pour François Ier, pointant la légèreté, l'imprévoyance, la présomption, pour ne pas dire l'irresponsabilité de ce dernier. Il est vrai  que les autres grands acteurs du drame en prennent aussi pour leur grade, qu'il s'agisse du pape Alexandre VI Borgia, perdu de vices, de Jules II, qui s'était sans doute trompé de vocation, du pusillanime Clément VII, du versatile Maximilien, et même de son successeur Charles Quint. Le sens politique, la constance, la hauteur de vue, font grandement défaut aux uns et aux autres. Qui, cependant, a le plus lucidement appréhendé la psychologie et les motivations de ces gens-là, leur contemporain Giucciardini ou le Giono du Désastre de Pavie, il n'est pas trop facile d'en décider, ce qui est d'ailleurs tout à l'honneur de notre romancier égaré dans les pâturages de l'histoire, le temps d'un livre captivant dont aucun historien "sérieux" d' aujourd'hui n'oserait plus conseiller la lecture, et c'est bien dommage.

Ce portrait de Charles VIII magistralement conduit donne en tout cas une idée des qualités d'un historien que ses contemporains jugeaient seul digne d'être comparé aux grands historiens de l'antiquité. De fait, en lisant l'Histoire d'Italie, on découvre que la leçon d'un Thucydide, d'un Tite-Live, d'un Tacite n'a pas été perdue. Le souci de fonder son récit sur les meilleures sources, la précision du détail, la méthode annalistique, mais surtout la volonté permanente de s'élever au-dessus du maquis des faits pour en dégager une leçon politique, morale, humaine à l'intention des contemporains et des générations futures, mettent Guicciardini très au-dessus d'un Commynes ou d'un Monluc, ses contemporains français. Guicciardini emprunte aussi à un Xénophon, à un Thucydide ou à un Tite-Live l'art du discours rapporté (très librement rapporté), occasion de quelques uns des morceaux de bravoure du livre ; il s'en sert aussi pour développer sa réflexion politique et préciser ses idées, sous la forme de discours opposés, comme lorsqu'il confronte les avantages et les inconvénients du régime oligarchique et du régime démocratique dans le cadre de la cité de Florence. Ajoutons les qualités d'une écriture magnifique, à côté de laquelle celle d'un Commynes fait figure de bredouillage de barbare mal dégrossi. Je m'avise que ma comparaison est assez injuste,  car le texte de Guicciardini bénéficie d'une magnifique traduction en français moderne, tandis que nous devons affronter, quand nous lisons Commynes, les rudesses d'un français qui sonne à nos oreilles comme un patois : c'est lui, aussi bien, qui aurait besoin d'une traduction, mais qui oserait cette transgression peut-être salvatrice (qui, aujourd'hui, lit Commynes ?); transgression qui, sans doute, en susciterait d'autres : Montaigne ? Rabelais ? Voyons, vous n'y  songez pas.

Nous disposons en effet d'une excellente traduction française récente de l'Histoire d'Italie. Nous la devons à l'atelier de traduction du Centre de recherche sur la pensée politique italienne de l'ENS de Fontenay-Saint-Cloud, sous la direction de Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini. Cette édition est remarquable à tous égards : outre la qualité de la traduction, on y trouve un appareil critique exemplaire (nombreuses notes en bas de page, histoire du texte, cartes, index, arbres généalogiques, bibliographie etc.) . Ce fleuron de la collection Bouquins, chez Robert Laffont, ne serait plus disponible à l'heure qu'il est. Voilà une réédition qui s'impose !

Note 1 -

Affirmation sans doute quelque peu hasardeuse. Il faudrait examiner les choses de plus près et en détail. Depuis que j'ai écrit ça, le souvenir du célèbre "France, mère des arts, des armes et des lois" de Du Bellay m'est revenu. La littérature a certainement beaucoup contribué à l'émergence d'une conscience nationale en France, surtout à partir de la floraison du XVIe siècle.


Francesco Guicciardini , Histoire d'Italie  (1492/1534),  édition établie sous la direction de Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini  , 2 volumes  ( Robert Laffont / collection Bouquins )




Extraits -

La prise de Capoue par les Français (1501) -



"  [...]  le huitième jour du siège, alors que commençaient depuis le sommet d'un bastion, entre Fabrizio Colonna et le comte de Caiazzo, les pourparlers relatifs aux conditions de la capitulation, le défaut de vigilance des assiégés, comme cela s'est fréquemment produit dans l'espérance d'un accord prochain, offrit à leurs ennemis l'occasion d'entrer dans la ville. Ceux-ci, avides de pillage, et ivres de colère après les pertes subies lors de l'assaut, la mirent à sac, non sans grands massacres, et firent prisonniers tous ceux qui réchappèrent à leur férocité ; et leur sauvage cruauté ne fut pas moins grande à l'égard des femmes de toutes conditions, même celles qui s'étaient consacrées à Dieu, qui furent les proies misérables de la lubricité et de l'avidité des vainqueurs. Nombre d'entre elles furent vendues ensuite à Rome pour un prix dérisoire. On dit que certaines de ces femmes de Capoue, moins effrayées par la mort que par la perte de leur honneur, se jetèrent dans les puits et dans le fleuve. On rapporta aussi, entre autres scélératesses dignes d'éternelle infamie, qu'un grand nombre de ces femmes, réfugiées dans une tour, avaient échappé aux premières violences ; et que le Valentinois (1) qui suivait l'armée avec le titre de de lieutenant du roi, accompagné des seuls gentilshommes de sa suite et de sa garde, voulut les voir toutes, et qu'après les avoir attentivement passées en revue, il garda pour lui quarante des plus belles  ".

Note 1 -

Il s'agit de César Borgia, fils naturel du pape Alexandre VI Borgia, passé au service des rois de France et fait duc de Valentinois par Charles VIII. Ce personnage, qui ne le cédait en rien à son père par la cupidité, la luxure et la duplicité, s'était déjà illustré, lors de la reddition de Faenza, quelques mois avant le sac de Capoue. Les habitants de la ville s'étant rendus à la condition que le vainqueur épargne leur seigneur, le jeune Astorre III Manfredi. Le Valentinois le traita de la façon  suivante :

" [...] Astorre, qui n'avait pas encore dix-huit ans et était d'une beauté remarquable, se laissa tromper, dans l'innocence de sa jeunesse, par la cruelle perfidie de son vainqueur, qui, sous couleur de le garder à sa cour, le retint auprès de lui en le traitant honorablement, puis l'emmena à Rome quelque temps après, où il le fit mettre à mort secrètement, avec un de ses frères naturels, non sans l'avoir contraint auparavant  d'assouvir la concupiscence de quelques personnes ".

Le livre de Guicciardini contient ainsi des dizaines de sujets de drames élisabéthains ou romantiques, plus horrificques les uns que les autres.

L'Italie de ces années violentes offre d'extraordinaires contrastes : c'est en cette même année 1501 que Michel-Ange entreprend de sculpter une de ses oeuvres majeures : le David . Vinci, qui, à la même époque, est au service du Valentinois, entreprend La Joconde en 1503.


Un mariage à la mode (1501) -


" [...] le pape unit sa fille Lucrèce (déjà mariée trois fois, et qui, après l'assassinat de son mari par le Valentinois, était veuve de Gismondo, prince de Bisceglie, fils naturel d'Alphonse, roi de Naples) à Alphonse, fils aîné d'Hercule d'Este, avec une dot de cent  mille ducats en argent comptant et de nombreux présents de grande valeur. Si Hercule et Alphonse d'Este consentirent à ce mariage, tout-à-fait indigne de leur maison, car Lucrèce était une bâtarde couverte d'infamie alors que les Este nouaient habituellement des liens de parenté avec les plus nobles familles, c'est parce que le roi de France, désireux de satisfaire le pape en tous points, en fit l'instante demande. Ils furent poussés en outre par le désir d'assurer ainsi leur sécurité -- pour autant qu'une assurance quelconque pût les prémunir contre un homme d'une telle perfidie -- face aux armes et à l'ambition du Valentinois, car celui-ci, pouvant disposer de l'argent et de l'autorité du siège apostolique, ainsi que de la faveur du roi de France, inspirait déjà de la terreur à une grande partie de l'Italie, car on savait que son avidité n'avait ni bornes, ni frein d'aucune sorte ".


De la trahison et de l'assassinat considéré comme  outils politiques  (1502) -

" Le jour dit, le Valentinois vint à Senigallia, et Paolo Orsini alla à sa rencontre, avec le duc de Gravina, Vitellozzo et Oliverotto da Fermo, qu'il accueillit avec force démonstrations d'amitié et qui l'accompagnèrent jusqu'à la port de la ville devant laquelle s'étaient rangées toutes les troupes du Valentinois en ordre de combat. Arrivés là,déjà alarmés de le voir disposer de plus de troupes qu'ils ne le croyaient, comme ils voulaient prendre congé de lui pour regagner leurs cantonnements qui se trouvaient à l'extérieur, César les pria d'entrer, prétextant le besoin de conférer avec eux, ce qu'ils ne purent lui refuser, bien qu'ils eussent une sorte de pressentiment de leur malheur imminent. Ils le suivirent dans ses appartements, et, quand ils furent tous avec lui dans une pièce, après qu'il se fut, au bout de quelques mots et sous prétexte de changer de vêtements, empressé de les quitter, des soldats firent irruption et les capturèrent tous quatre,  tandis qu'au même moment on avait envoyé des troupes dévaliser leurs soldats. Le lendemain, dernier jour de décembre, pour que l'an 1502 s'achevât par cette tragédie, César, tout en tenant les autres en prison, fit étrangler dans une pièce Vitellozzo et Oliveretto. Le premier n'avait pu échapper à la fatalité de la mort violente qui frappait sa famille, ses autres frères étant morts ainsi l'un après l'autre par rang d'âge à un moment où ils avaient acquis une grande expérience et une haute réputation dans le métier des armes, Giovanni d'un coup de canon lors du siège mis par le pape Innocent devant Osimo, Camillo d'un jet de pierre sous les murs de Circello, alors qu'il était au service des Français, et Paolo décapité à Florence. En ce qui concerne Oliverotto, personne ne peut nier qu'il ait eu une mort digne de ses scélératesses, car il était tout-à-fait juste qu'il mourût par traîtrise, après avoir assassiné à Fermo, par traîtrise et avec une extrême cruauté, son oncle Giovanni Frangiani et de nombreux nolables de la ville, lors d'un banquet auquel il les avait conviés, afin de s'emparer du pouvoir dans cette cité. "

Comme quoi un Al Capone aurait pu se prévaloir d'être l'héritier d'une noble tradition.


Combat pour l'honneur  (1503 ) -


" Un autre événement se passa ensuite qui modéra considérablement l'audace des Français, qui ne purent attribuer à la malignité de la fortune ce qui avait été le fruit de la seule vertu. En effet, lorsqu'il fallut racheter certains soldats qui avaient été faits prisonniers à Ruvo, un trompette alla jusqu'à Barletta pour négocier la rançon : là furent prononcées contre les Français par certains hommes d'armes italiens des mots qui, rapportés dans le camp des Français par le trompette, entraînèrent une réponse de ceux-ci aux Italiens ; cela irrita si fort les uns et les autres qu'ils convinrent, pour soutenir l'honneur de leur nation, que treize chevaliers français et treize italiens combattraient en terrain neutre, à outrance. Le lieu de la rencontre fut fixé en rase campagne entre Barletta, Andria et Corato où ils devaient se rendre, accompagnés d'un nombre déterminé de gens ; néanmoins, afin de se prémunir contre toute tromperie, chacun des capitaines accompagna les siens avec le gros de son armée jusqu'à mi-chemin, en les persuadant que, choisis par l'armée toute entière, ils devaient en réponse employer leur courage et leurs armes à faire ce qu'elle attendait d'eux, car c'est à leur bras et à leur vertu qu'avait été confié avec l'assentiment général l'honneur de si nobles nations. Le vice-roi français rappelait aux siens que c'étaient là ces mêmes Italiens qui, sans oser affronter les Français et leur renommée, leur avaient, sans faire la preuve de leur vertu, laissé le champ libre chaque fois qu'ils avaient parcouru l'Italie, des Alpes jusqu'à sa plus lointaine extrémité; que ce n'était pas à présent une générosité ou une force nouvelles qui les enflammaient, mais le fait qu'étant à la solde des Espagnols et à leurs ordres, ils ne pouvaient s'opposer à leur volonté, et que ceux-ci, habitués à user, pour combattre, de tromperie et de trahison et non pas de valeur, se faisaient volontiers les spectateurs oisifs des épreuves d'autrui; et que les Italiens, dès qu'ils seraient entrés en lice et verraient devant eux les armes et le courage farouche de ceux qui les avaient toujours battus, retrouveraient leurs craintes coutumières et n'oseraient combattre, ou bien, combattants timorés, deviendraient des proies faciles, car l'assurance qu'ils pouvaient tirer des vantardises et autres rodomontades des Espagnols ne serait pas un bouclier suffisant contre le fer de leurs vainqueurs. De son côté, Gonzalve aiguillonnait les Italiens de non moins ardente manière, en rappelant l'honneur ancien d eleur nation et la gloire de leurs armes qui leur avaient permis de dominer le monde ; il était à présent permis à quelques hommes, qui ne le cédaient pas en vertu à leurs aînés,  de montrer à tous que si l'Italie, victorieuse de tous, avait été parcourue depuis quelques années par des armées ennemies, c'était seulement à cause du manque de prudence de ses princes qui, par ambition, s'étaient opposés entre eux, et, pour l'emporter l'un sur l'autre, avaient appelé des armées étrangères : les Français n'avaient jamais remporté une seule victoire en Italie par véritable vertu mais grâce aux conseils et aux armes des Italiens, ou parce qu'on avait cédé face à leur artillerie ; c'était l'épouvante que celle-ci provoquait, parce qu'il s'agissait d'une chose nouvelle en Italie, et non la terreur de leurs armes, qui leur avait ouvert la route. Ils avaient à présent l'occasion de se battre avec le fer et la vertu de chacun d'eux, tandis qu'assistaient à un si glorieux spectacle les principales nations chrétiennes, et la noblesse des deux pays qui souhaitait ardemment, d'un côté comme de l'autre, la victoire des siens. Ils devaient se souvenir qu'ils avaient été les élèves des plus célèbres capitaines d'Italie, qu'ils avaient grandi sous les armes, que chacun d'entre eux avait, en divers lieux, fait avec honneur la preuve de sa vertu ,et que leur était échu le privilège de rétablir le nom italien dans la gloire qui était la sienne, non seulement à l'époque de leurs ancêtres, mais aussi à une époque qu'ils avaient eux-même connue ; mais si leur bras était incapable d'obtenir un tel honneur, on ne pourrait plus espérer que l'Italie pût connaître autre chose qu'une ignominieuse et perpétuelle servitude. Les encouragements que les autres capitaines et les simples soldats de l'un et l'autre camp donnaient à chacun, en l'incitant à être égal à lui-même et à exalter par sa vertu l'éclat et la gloire de sa nation, étaient tout aussi vigoureux. C'est au milieu de toutes ces exhortations qu'ils  furent amenés sur le terrain, chacun rempli de courage et d'ardeur : l'un des partis se plaça d'un côté de la lice opposé à celui de son adversaire, et quand le signal fut donné, ils coururent avec fureur les uns contre les autres, la lance au poing. Cet assaut n'ayant donné l'avantage à personne, ils empoignèrent d'autres armes avec un courage et une fougue extrêmes et firent tous excellemment preuve de leur vertu. Tous les spectateurs convenaient en leur for intérieur que l'on n'aurait pu choisir des soldats plus valeureux ni plus dignes d'affronter cette glorieuse épreuve. Le combat ayant continué pendant un bon moment, le terrain était jonché de pièces d'armures et couvert du sang versé par les blessés des deux camps, mais l'issue demeurait incertaine, et ceux qui étaient présents regardaient dans un silence très profond, avec une angoisse et un ébranlement de l'âme non moins violents que ceux des combattants, lorsque Gugliemo Albimonte, l'un des Italiens, fut désarçonné par un Français, qui, en lançant son cheval contre lui pour le tuer, fut lui-même occis par un grand coup de Francesco Salamone, accouru au secours de son compagnon en péril, alors que, tout occupé à accabler Albimonte, il ne prenait pas garde à lui ; puis Salamone, Albimonte qui s'était relevé, et Miale qui était à terre, blessé, saisirent des épieux qu'ils avaient apporté à cet effet et tuèrent plusieurs chevaux de leurs adversaires. Les Français, qui commençaient à avoir le dessous, furent tous faits prisonniers, qui par l'un, qui par l'autre des Italiens. Ces derniers furent accueillis avec une joie extrême par leurs compagnons, puis, rencontrant Gonzalve, qui les attendait à mi-chemin, ils furent reçus avec une allégresse et des honneurs incroyables, chacun les remerciant d'avoir restauré la gloire italienne, et ils entrèrent dans Barletta en triomphateurs, précédés par leurs prisonniers, et l'air retentissait du son des trompettes et des tambours, du grondement des canons, des applaudissements et des cris des soldats. Ces hommes ont mérité que tous les Italiens s'emploient, autant qu'ils le peuvent, à transmettre leur nom à la postérité par le truchement de l'écriture : ce furent donc le Capouan Ettore Fieramosca ; les Romains Giovanni Capoccio, Giovanni Bracalone, Ettore Giovenale ; le Napolitain Marco Corellario ; Mariano, de Sarni ; Romanello, de Forli; Lodovico Aminale, de Terni ; les Siciliens Francesco Salamone et Gugliemo Albimonte ; Miale, de Troia ; Riccio et Fanfulla, de Parme, tous formés au métier des armes sous les rois d'Aragon ou sous les Colonna. On ne peut croire combien cette défaite ôta son courage à l'armée française, et combien elle le rendit à l'armée espagnole, en laissant pressentir à tous, à travers l'expérience de ces quelques hommes, l'issue définitive de la guerre ".

Magnifique morceau de bravoure, vraiment digne de figurer dans les anthologies consacrées à l'art de l'historien. On peut y admirer l'art de la narration concise et frappante, la technique (chère à Guicciardini) des discours indirects affrontés, technique héritée des grands historiens de l'Antiquité. On y prend la mesure de l'objet de l'Histoire, telle qu'il la conçoit : à travers la narration des actions mémorables, proposer aux générations futures les exemples à fuir et les modèles à suivre; transmettre, en écrivant leurs exploits, la mémoire des héros. Guicciardini écrit ici, comme plus tard Michelet le fera pour l'Histoire de France, un chapitre de la légende nationale. L'Histoire est déjà chez lui ce qu'elle sera plus tard chez l'historien français : un lieu de mémoire, monument parmi d'autres du passé de la nation. Dans cette page s'affirme un authentique sentiment national italien : Guicciardini n'a garde de sous-estimer la portée symbolique et prémonitoire de l'événement. Il prend soin d'indiquer l'origine des soldats ; ils viennent de diverses régions de l'Italie. Le premier nommé, Ettore Fioramosca, originaire de Capoue, la cité martyrisée par la soldatesque française deux ans auparavant, deviendra d'ailleurs un héros mythique, célébré, en 1831, par Massimo d'Azeglio dans son roman historique, Ettore Fioramosca.


A la merci du vainqueur ( 1526 )

Déjà durement éprouvée en 1523 par le siège des troupes françaises de l'amiral de Bonnivet qui l'affame, puis décimée par la peste, la population de Milan se retrouve livrée aux exactions des troupes impériales qui l'occupent après Pavie (24 février 1525) :

   "  Les Impériaux, qui entre temps n'étaient en rien malmenés par leurs ennemis, lesquels étaient oisifs à Marignan, profitaient de cette occasion pour consacrer leurs efforts à fortifier Milan [...]. Et comme ils avaient fait déposer les armes au peuple de Milan et chassé hors de la ville les personnes suspectes, non seulement ils n'avaient plus ni scrupules ni crainte, mais, ayant réduit ce peuple en une servitude très âpre, ils n'étaient même plus préoccupés par le paiement des soldats. Ceux-ci, logés chez les Milanais, contraignaient les propriétaires non seulement à les pourvoir quotidiennement en vivres abondants et délicats, mais même à leur fournir de l'argent pour tout ce dont ils pouvaient avoir besoin ou envie. Ils ne craignaient pas, pour en obtenir, de recourir aux pires cruautés. Face à ce poids intolérable, les Milanais n'avaient d'autre remède que de chercher à fuir Milan en secret, car il était interdit de quitter la ville ouvertement. Aussi, pour se garantir contre cela, de nombreux soldats, espagnols surtout, car les fantassins allemands avaient plus de retenue et de douceur, maintenaient-ils les propriétaires attachés dans les maisons, ainsi que les femmes et les petits enfants, non sans avoir soumis à leur luxure la plupart d'entre eux, sans distinction de sexe ni d'âge. Aussi toutes les boutiques de Milan demeuraient-elles fermées; chacun avait caché en des lieux souterrains ou tout autre lieu sûr les marchandises des boutiques, les richesses des maisons, les trésors et les ornements des églises; tous ces biens n'étaient pas pour autant en parfaite sûreté, car les soldats, sous prétexte de rechercher des armes, fouillaient avec soin partout dans la ville, en obligeant les domestiques à révéler les cachettes; et quand ils trouvaient, ils laissaient au propriétaire ce que bon leur semblait. Spectacle pitoyable entre tous que celui de cette ville, et pitoyable l'apparence des hommes réduits à tant de tristesse et de frayeur ; chose propre à susciter une extrême commisération, et incroyable exemple des revers de la fortune pour ceux qui avaient vu cette ville quelques années plus tôt, quand elle était pleine d'habitants et que, par la richesse des citoyens, le nombre infini des boutiques et des commerces, l'abondance et la délicatesse de tout ce qui constituait la nourriture des hommes, le faste superbe et les somptueux atours des femmes comme des hommes, par le naturel des habitants enclins aux fêtes et aux plaisirs, elle était non seulement pleine de joie et d'allégresse mais plus florissante et plus heureuse que toutes les autres villes d'Italie. A présent, on la voyait au contraire presque vide d'habitants, à cause des dommages très graves provoqués par la peste et de la fuite incessante des survivants ; les hommes et les femmes portaient des vêtements pauvres et sales; plus aucune trace, plus aucun signe ne restait des boutiques et des commerces qui faisaient d'ordinaire affluer de très grandes richesses dans la ville : et l'allégresse et la hardiesse des hommes s'étaient transformées en douleur et en crainte extrêmes. "


Le sac de Rome par les troupes de Charles Quint (1527)

" Quand les soldats furent dans la ville, ils commencèrent tous en grand tumulte à courir sus au  butin, sans égard pour ceux qui avaient la réputation d'être leurs amis ni pour la dignité ou l'autorité des prélats, ni même pour les églises, les monastères, les reliques vénérées par les pèlerins venus du monde entier, et les objets sacrés. Il serait donc impossible non seulement de raconter, mais encore de se représenter les calamités qui s'abattirent sur cette ville, destinée par le ciel au faîte de la grandeur, mais aussi à de multiples pillages, car en l'an ... elle avait déjà été mise à sac par les Goths. Impossible de dire l'ampleur du butin, tant y étaient accumulés de richesses et de biens précieux et rares, appartenant aux gens de cour et aux marchands ; ce qui l'accrut encore, ce fut la qualité et le grand nombre des prisonniers qui durent racheter leur liberté par de très fortes rançons. A cela s'ajouta encore la misère et la honte, car maints prélats capturés par les soldats, en particulier par les Allemands, que leur haine de l'Eglise romaine rendait insolents et cruels, étaient promenés sur de vils animaux dans toute la ville, revêtus des insignes de leur dignité, et soumis à de grands outrages ; nombre d'entre eux, cruellement torturés, moururent sous la torture, ou furent si maltraités qu'ils trépassèrent peu de jours après avoir payé leur rançon. Entre les combats et les violences du pillage, il y eut environ quatre mille morts. Tous les palais cardinalices ( y compris celui du cardinal Colonna, qui ne se trouvait pas avec l'armée) furent pillés, hormis ceux où les marchands et les autres gens qui y étaient réfugiés acceptèrent, afin de sauver leurs personnes et leurs biens, de verser une somme énorme ; et encore, certains, qui traitèrent avec les Espagnols, furent ensuite pillés par les Allemands ou durent à nouveau traiter avec ces derniers. La marquise de Mantoue sauva son palais contre le versement de cinquante-deux mille ducats, qui furent payés par les marchands et d'autres gens qui s'y étaient réfugiés : on dit que là dessus, son fils don Ferrando eut une  part de dix mille ducats. le cardinal de Sienne, dévoué par ancienne tradition familiale au parti impérial, quand il eut négocié son salut et celui de son palais avec les Espagnols, fut capturé par les Allemands ; son palais fut pillé, et, conduit dans le Borgo, tête nue et sous les horions, il dut leur payer une rançon de cinq mille ducats. Les mêmes tribulations échurent au cardinal de la Minerve et à Ponzetti, qui, prisonniers des Allemands, durent racheter leur liberté après avoir été l'un et l'autre promenés en procession dans toute la ville. Les prélats et les courtisans espagnols et allemands se croyaient à l'abri des violences de leurs compatriotes : ils furent capturés et traités avec la même cruauté que les autres. On entendait les cris et les hurlements pitoyables des femmes romaines et des religieuses, emmenées en troupes par les soldats pour satisfaire leur luxure ; les jugements de Dieu sont, nul ne peut le nier, cachés à l'esprit des mortels, puisqu'il permit que la chasteté célèbre des femmes romaines fût par la violence réduite en telle souillure et ignominie. Partout on n'entendait que les plaintes infinies de ceux que l'on torturait misérablement, pour les contraindre à payer leur rançon ou à révéler leurs cachettes. Tous les objets sacrés, les saints sacrements et les reliques des saints qui emplissaient les églises, étaient dépouillés de leurs ornements et jetés à terre, la barbarie tudesque ajoutant à cela d'infinis sacrilèges. Ce qui échappa au pillage des soldats (c'est-à-dire des objets de peu de valeur), ce furent les paysans des Colonna, entrés dans la ville, qui s'en emparèrent. Cependant, le cardinal Colonna, arrivé (me semble-t-il) le lendemain, sauva de nombreuses femmes qui s'étaient réfugiées chez lui. On disait qu'entre l'or, l'argent et les joyaux, le sac s'élevait à plus d'un million de ducats, mais que les rançons avaient rapporté encore davantage. "


Un texte censuré -

Le passage suivant ne figure pas dans les éditions du XVIe siècle, on comprendra aisément pourquoi :

" Par ces navigations (1), il est apparu manifestement que les Anciens s'étaient trompés sur bien des points dans leur connaissance de la Terre. On peut aller au-delà de la ligne équinoxiale,  et habiter la zone torride; de même, contrairement à leur opinion, on a compris, grâce aux voyages d'autres navigateurs, qu'on peut habiter les zones proches des pôles, où les Anciens affirmaient qu'il n'était pas possible d'habiter à cause des froids immodérés, à cause de la position des cieux, très éloignés de la course du Soleil. Il est apparu manifestement -- ce que certains parmi les Anciens croyaient et que d'autres (2) réfutaient -- que sous nos pieds se trouvent d'autres habitants, qu'ils appelaient les "antipodes". Et cette navigation n'a pas seulement bouleversé maintes affirmations de ceux qui ont écrit sur les choses terrestres, mais ils ont en outre suscité quelque anxiété chez les interprètes de l'Ecriture sainte, qui avaient coutume d'interpréter ce verset du Psaume, où il est écrit que sur tout la Terre s'éleva leur son et jusqu'aux confins du monde leur parole, en disant que la foi du  Christ avait, par la bouche des apôtres, pénétré dans le monde entier -- interprétation étrangère à la vérité, car personne ne savait rien de ces terres, on n'y trouva ni signe ni trace de notre foi, et il est indigne de croire que la foi du Christ y ait existé avant notre temps ou que cette partie du monde, si vaste, ait jamais été découverte ou trouvée par des hommes de notre hémisphère. "

Notes -

1 - Il s'agit des navigations des Portugais et des Espagnols.

2 - Dans La Cité de Dieu, Saint Augustin, tout en admettant la rotondité de la terre, niait que la partie du monde diamétralement opposée à la nôtre puisse être habitée, car c'eût été admettre qu'il y avait des hommes ne descendant pas d'Adam. Cette position était encore la position officielle de l'Eglise au temps de Guicciardini.


Charles VIII, école française, Musée Condé, Chantilly



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