dimanche 8 septembre 2013

The right time (2) : l'erreur de Chamfort

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" Le bonheur n'est pas chose aisée, il est très difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs " (Chamfort ) .

J'ai longtemps laissé en exergue de la page d'accueil de ce blog cet aphorisme de Chamfort, qu'Arthur Schopenhauer cite au début de ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie . Je m'étais expliqué de cette préférence dans un post que j'avais intitulé The right time , daté du 6 septembre 2012. Voilà qu'un an plus tard, presque jour pour jour, je m'explique de ma décision de le retirer. Il y a un an, j'écrivais que je trouvais cet aphorisme profond et que je l'avais choisi comme guide de vie. Or, si je le trouve toujours plein d'intérêt, je ne me reconnais plus dans cette vision de la vie et du bonheur, et je pense même que le point de vue que Chamfort y exprime sur la vie et sur le bonheur est erroné.

Il a bâti en effet son aphorisme sur une opposition tranchée entre nous et ailleurs. Or, entre moi et le monde qui m'entoure, ou, pour dire les choses de façon plus exacte, entre moi et le monde où je suis totalement immergé, il n'y a pas séparation, et encore moins opposition, mais continuité. Immergé me paraît mieux rendre compte de cette porosité au monde, de cette interaction multiforme et permanente entre le monde et moi. Je suis dans le monde comme un  baleineau dans la mer (cette comparaison me plaît), ou, pour reprendre une comparaison qui serait bien usée si elle n'était si parfaitement juste, comme un poisson dans l'eau.

Un être humain ne peut absolument pas s'abstraire de ce monde dont il fait partie, et ne reste vivant -- physiquement vivant, psychiquement vivant -- que tant qu'il consent à maintenir l'échange entre le monde et lui. D'ailleurs, qu'il y consente ou non, il ne peut en aller autrement pour lui. Nous interagissons de mille et une façons avec le monde qui nous entoure, avec le monde naturel, avec les autres êtres vivants, avec nos semblables.

Au fond, en opposant ainsi le moi et l'ailleurs (le monde extérieur (les choses, les autres êtres vivants, les autres êtres humains), Chamfort verse son tribut à une conception de l'homme dont la philosophie de Descartes propose la formulation la plus célèbre et la plus rigoureuse : le cogito ( la pensée) est la seule réalité incontestable, la réalité du monde extérieur, dans sa totalité, n'échappant au doute sur son existence que secondairement, par l'intermédiaire de la pensée. Aujourd'hui encore, l'influence du cartésianisme informe encore souvent (sans que nous nous en rendions toujours bien compte, tant elle agit insidieusement) l'idée que nous nous faisons du rapport de l'homme avec le monde. Or aujourd'hui, la question est de savoir si cette vision est encore compatible avec les savoirs accumulés depuis le XVIIIe siècle par les sciences de la nature et par les sciences de l'homme (qui sont d'ailleurs elles-mêmes des sciences de la nature, puisque l'homme fait partie de la nature) : incompatibilité brillamment soutenue, notamment, par Jean-Marie Schaeffer dans son essai, La Fin de l'exception humaine , où sont exposées les fortes raisons que nous avons de rejeter une série d'antinomies encore si  prégnantes dans la pensée occidentale, non seulement l'antinomie homme / monde, mais aussi d'autres antinomies qui lui sont associées : corps / esprit, corps / âme, nature / culture , homme / animal .

Ainsi, cette distinction d'obédience cartésienne entre moi et un ailleurs dont je devrais m'abstraire et me détourner pour me concentrer sur moi afin de chercher en moi seul le bonheur, elle me paraît aujourd'hui complètement artificielle et fausse. Le bonheur, je ne puis le trouver ni "en moi" ni "ailleurs". Ce que je suis est en effet le produit sans cesse changeant de l'inextricable mélange entre le monde et "moi", mélange qu'opèrent mes sensations, mes perceptions, mes émotions, mes pensées. Ainsi le sentiment d'être heureux, quelle que soit la forme, elle même sans cesse changeante, de ce bonheur qui m'advient, dépend-il inévitablement des ingrédients que je trouve dans le monde extérieur.

Ingrédients : le bonheur est bien, comme le pense Chamfort, une cuisine intérieure, qui se concocte dans le fourneau de l'être et n'est servi qu'à la table de la conscience, nulle part ailleurs. Mais presque tous les ingrédients du plat, il faut le reconnaître, c'est le monde autour de nous et en nous qui nous les procure : raison de plus pour choisir des produits bien frais.


Jean-Marie Schaeffer ,   La Fin de l'exception humaine  ( Gallimard / NRF essais )


Photo : Jambrun




1 commentaire:

Renato Maestri a dit…

Pour le Guicciardini

Ce lien vers un PDF gratuit en italien. Il y a quelques difficultés (fusse pour fosse — Vinegia pour Venezia, et ainsi de suite), mais en gros c’est un italien lisible :
http://www.liberliber.it/mediateca/libri/g/guicciardini/considerazioni_intorno_ai_discorsi_etc/pdf/consid_p.pdf

Après une recherche superficielle, j’ai trouvé un e-book en fr. à 19,46€, mais je n’ai pas pu en évaluer la qualité :
http://www.athenaeum.com/livre/3989394-considerations-a-propos-de-machiavel-sur-la-pr--guicciardini-francesco-harmattan