mardi 10 septembre 2013

Yann Moix, les critiques et moi

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" Lisez-le ! " , conclut Joseph Macé-Scaron, au terme d'un compte-rendu enthousiaste de Naissance , le dernier opus de Yann Moix  ( Le Magazine littéraire de ce mois ) . Enthousiasme sympathique, à défaut d'être communicatif ; de fait, le  peu qu'il en cite -- quelques lignes pêchées dans ce gros pavé de plus  de onze cents pages -- ne me donne pas vraiment envie d'y aller voir. Des goûts et des couleurs. Il est vrai que, depuis  cette affaire de plagiat dont il ne se sortit pas avec beaucoup d'honneur, je me méfie toujours de ce Macé-Scaron, craignant sans doute qu'à l'instar du héros de Georges Darien, il ne finisse par nous avouer : " cet article que je publie, et que je signe, n'est pas de moi : je l'ai volé ".

De son côté, sur son site de La République des livres, Pierre Assouline met en ligne un commentaire du même livre, globalement élogieux, encore que ses attendus soient plutôt ambigus et à double tranchant. " C'est burlesque, grotesque, hénaurme, baroque, passionnant, exaspérant, profus, gonflé, insolent, énumératif, mégalo, poétique, drôle, pathétique, épique, démesuré. Un véritable torrent, mais de quoi au juste ? ", écrit-il.

" Hénaurme", "exaspérant", "profus", "gonflé", "énumératif", "mégalo", "démesuré" : autant d'épithètes élogieuses en surface, mais potentiellement grosses de sérieuses réserves et de lourdes critiques. " Baroque ", entre autres, est le qualificatif fourre-tout par excellence, vaguement laudatif, secrètement dépréciatif, conformément aux connotations de ce terme, emprunté à l'histoire des arts plastiques (de l'architecture à l'origine), et sur le sens précis duquel on s'interroge toujours, dans l'attente d'une définition qui mettrait enfin tout le monde d'accord. Un désordre apparent dissimulant une architecture plus classique qu'il n'y paraît d'abord, une ordonnance masquée, une dysharmonie harmonique, un art poétique d'une exubérance telle qu'elle le rend difficile à classer, c'est peut-être aussi cela, le baroque, auquel cas l'adjectif pourrait en effet convenir au livre de Yann Moix, à condition qu'il y ait effectivement architecture, cohérence, même secrète, mais rien n'est moins sûr. Assouline fait apparemment partie de ces critiques soucieux d'assurer leurs arrières en ménageant l'avenir : quoi qu'il arrive, quel que soit le destin du livre, il aura eu raison, à tout le moins on ne pourra pas lui reprocher d'avoir eu complètement tort. " Un véritable torrent, mais de quoi au juste ? " s'interroge-t-il, et son incertitude pose en effet un problème de fond. Va pour le torrent, la profusion, la démesure : l'histoire de la littérature en compte de glorieux exemples (Rabelais, Céline, entre autres), mais si rien de puissamment organique ne les soutient ni ne les canalise, si nulle cohérence, nul principe architectonique n'est décelable, ce n'est plus de l'art mais du laisser-aller. On ne peut pas accuser Assouline d'excès de prudence : quand on a affaire à un "monstre" ( c'est le mot qu'il emploie pour qualifier ce livre ), à moins d'avoir le coup de génie et de mettre pile-poil dans le mille avant tout le monde, il faudra beaucoup d'autres lectures que la sienne et que celle de Macé-Scaron pour cerner ce qui fait éventuellement le réel intérêt -- voire l'importance -- du livre de Yann Moix.

L'histoire d'un livre, à partir du moment où il a été publié, se confond avec celle de sa réception. Histoire compliquée, pleine d'enseignements. On sait quels jugements contradictoires furent portés par les uns et les autres lors de la publication de grands livres, aujourd'hui unanimement célébrés comme des classiques, Du côté de chez Swann , pour n'en citer qu'un. Il faut souvent des années avant que la perspicacité des meilleurs critiques successifs n'ait mis en lumière l'essentiel. Seulement l'essentiel. N'oublions pas non plus que le regard sur une oeuvre change au fil des générations : nous ne lisons plus Racine comme le lisaient les contemporains. Roland Barthes, naguère, l'a montré.

Dans l'histoire de la réception critique, les Macé-Scaron, les Assouline et leurs confrères des médias sont en première ligne, étant quasiment la première instance de réception, si l'on excepte l'éditeur lui-même et ses collaborateurs, voire un cercle restreint d'amis. A eux donc la rude tâche d'opérer un premier tri dans le déferlement des nouveautés, de formuler les premiers jugements. Ils essuient les plâtres et, ce faisant, prennent de gros risques : ne pas voir passer ce qui méritait l'intérêt, proférer de très grosses âneries, porter aux nues la roupie de sansonnet, cracher sur le nanan ... Délicate entreprise. Ayons pour eux, s'ils la mènent avec pertinence, talent, conscience et honnêteté, la considération et l'indulgence qu'ils méritent.

Pourtant, même s'ils s'acquittent très honnêtement de leur tâche, ils prennent toujours aussi le risque, en rendant compte, dans l'urgence, de l'actualité littéraire, surtout à l'approche de la rituelle distribution de peaux d'âne, d'apparaître avant tout, qu'ils le veuillent ou non, comme les auxiliaires bénévoles (du moins on l'espère !) des campagnes de promotion des éditeurs et du commerce de la librairie. Il convient de ne pas perdre de vue cette fonction du critique chargé de l'actualité littéraire immédiate : il est objectivement un agent économique, dont l'influence intellectuelle est éventuellement non négligeable, mais dont l'influence sur les ventes est toujours réelle.

Et moi, lecteur, confronté à cette abondante production critique, quelle est ma position ? Il me faut tenter de la définir et de la comprendre en tenant  compte de mon âge, de ma  formation intellectuelle, de ma culture, de mes goûts et de mon tempérament. Pour commencer, quoique convaincu de l'utilité des professions d'éditeur et de libraire, je ne me sens aucunement le devoir de soutenir leur commerce en sacrifiant au rituel des achats d'automne. Tout en conservant un honorable potentiel de curiosité pour la nouvelleté, et en me gardant de tomber dans les ridicules du laudator temporis acti , je ne porte aux oeuvres littéraires tout juste apparues et aux comptes-rendus critiques dont elles font l'objet qu'un intérêt très limité. Il faut dire que j'ai eu vingt ans en 1960, à une époque où, sur le plan de la littérature contemporaine, nous étions plutôt gâtés. C'était au point que, sans juger positivement déshonorant le fait d'acheter et de lire un ouvrage couronné par un prix littéraire, le prix Goncourt en particulier, les lecteurs dans mon genre s'en abstenaient généralement, considérant que les prix avaient été inventés à l'intention des gens incultes qui ne lisent qu'un ou deux livres par an et que le fait pour un livre de recevoir un de ces prix était plutôt une garantie de médiocrité que d'autre chose. C'est ainsi qu'entre 1950 et 2000, je n'ai dû lire, à sa parution, qu'un seul prix Goncourt, Les Racines du ciel, de Romain Gary, roman que je jugeai -- je m'en souviens -- pataud et lourdement écrit. Il faut dire qu'en matière de roman, ma tasse de thé, à l'époque, c'était plutôt Claude Simon, Robert Pinget, Nathalie Sarraute ou Marguerite Duras. En matière de littérature, les contemporains majeurs de ma jeunesse, c'étaient, outre ceux que je viens  de citer, Beckett, Ionesco, Michaux, Queneau, Céline, Sartre, Camus (j'en oublie quelques uns). Rien que du gros calibre, comme on dit dans les quartiers Nord d'une ville pour laquelle j'ai une tendresse. Sans aucunement mépriser la production littéraire française contemporaine, je ne trouve pas que, globalement, elle se situe au même niveau. On est plutôt en période d'étiage ; elle dure depuis déjà un bon moment; ce doit être une conséquence du réchauffement climatique. Tel intellectuel indien constatait récemment ce reflux et ce recul de l'influence des intellectuels français dans le monde depuis la disparition de Bourdieu, de Foucault, de Lévi-Strauss, de Ricoeur et de quelques autres. Le même reflux peut s'observer dans le champ de l'Histoire, depuis la disparition des ténors de l'école des Annales, et de quelques autres. On pourrait en dire autant de la littérature. Enfin, on a encore tout de même Michon, Modiano, Houellebecq, Echenoz, Chevillard, c'est  pas si mal... C'est pas si mal. Mais enfin, cela fait déjà un bon moment, semble-t-il, que nous avons  fini de manger notre pain blanc. Une parenthèse de vaches maigres entre deux périodes fastes ? Souhaitons-le.

Pour en revenir à ma position en tant que lecteur, je me dis qu'on devrait toujours se faire une haute idée de la lecture et garder à l'esprit l'étendue des responsabilités qu'on a à l'égard du livre qu'on lit . Plus d'un écrivain en a eu clairement conscience : un livre, sitôt qu'il est publié, n'appartient plus à son auteur mais à ses lecteurs. Un livre est la propriété exclusive de son lecteur, qui a tous les pouvoirs sur lui. Pour un livre, toute lecture est une seconde création.  Il n'existe, littéralement, que par la lecture qu'on en fait. Ce sont là des évidences. Ainsi, la responsabilité du lecteur à l'égard du livre qu'il lit est immense, puisque, investi de toutes les responsabilités du second créateur qu'il est, ses qualités de lecteur confèrent à chaque fois au livre auquel il ré-insuffle la vie tel ou tel niveau d'existence. Pour l'esprit, un grand livre n'est peut-être pas chose sacrée, mais c'est chose fort précieuse. Veillons à ne pas la déprécier par une lecture négligente.

Quant au choix de nos lectures, nous ne devrions jamais oublier que, si la critique propose, elle n'est qu'un des canaux par lesquels s'insinue dans les esprits le goût de la littérature et l'envie de lire ceci plutôt que cela, que c'est toujours le lecteur qui dispose, en toute souveraineté, et que c'est d'abord sur sa lucidité, sa culture, ses curiosités qu'il se fonde pour choisir ses lectures. Sans compter ce je-ne-sais-quoi, qui fait de chaque lecteur un être à part, singulier, irréductible à tout autre, orgueilleusement imbu de ses prérogatives, rétif aux influences, allergique aux pressions. " Tu devrais lire ça ! "... "Lisez-le ! " "Lisez-le " ?  -- Peut-être, répondrait volontiers le lecteur que je suis, à cette injonction presque comminatoire du Macé-Scaron. Non mais, pour qui il se prend, celui-là ? Pourquoi pas un roulement de tambour, tant qu'il y est ? On n'est pas au cirque. encore moins à la fête à neuneu. On verra. On avisera. On va prendre le temps qu'il faut. Rien ne presse. Quelques mois, quelques années : ce sont là des délais raisonnables pour que les solides raisons et la forte envie d'ouvrir un livre se manifestent. L'envie, surtout. Rien ne se fera sans l'envie.

Notre temps, à nous, lecteurs conséquents, lecteurs avisés, lecteurs invétérés, n'est pas celui du critique. A lui le temps court des lectures hâtives, des lectures bâclées. A nous le temps long des lectures lentes et des jugements mûrement réfléchis. De sa lecture du livre de Yann Moix, Pierre Assouline écrit  : "  en lisant le monstre, ou plutôt en s'en emparant à la diable par paquets, ici ou là, de temps en temps et certainement pas dans une lecture en continu [...] ". Singulière façon de lire, révélatrice, à coup sûr, des pratiques de lecture rapide qui sont celles de beaucoup de critiques professionnels, faute de temps. Peut-on vraiment se faire une idée juste d'un livre qu'on a survolé en le lisant de cette façon, à sauts et à gambades ?

Nous autres, qui ne sommes pas des critiques professionnels, qui tentons seulement d'être des lecteurs sérieux, nous ne pratiquons pas la lecture à sauts et à gambades. Nous avons plus d'une raison de nous méfier des critiques professionnels, de leurs lectures rapides, de leurs enthousiasmes factices. Nous ne nous laissons pas impressionner par les critiques, ni d'ailleurs par les auteurs. Seul compte le livre ; l'auteur importe finalement peu (1). Je ne lis pas un livre dans l'espoir de serrer un jour la main à son auteur et d'échanger avec lui des banalités dans une quelconque foire aux livres .

Nous autres, lecteurs sérieux, ne pratiquons pas l'enthousiasme à répétition, l'enthousiasme momentané. L'enthousiasme est une denrée trop précieuse pour être gaspillée, dans l'illusion passagère. L'enthousiasme, pour le lecteur amoureux de la littérature, doit résister au temps, doit se retrouver, dix ans, vingt ans après, intact. Nous avons connu des enthousiasmes hautement justifiés. Nous ne sommes pas nés de la dernière pluie . C'est pourquoi, forts de l'expérience qui est la nôtre, nous prenons acte de l'enthousiasme d'un critique avec intérêt, mais avec des pincettes. Sous bénéfice d'inventaire. La confiance n'est pas notre fort. Nous entendons y aller voir nous mêmes, à notre heure. Pour des raisons qui seront vraiment les nôtres.

Quand je cherche à me rappeler ce qui m'a attiré vers un livre auquel je garde, après des années mon admiration, je l'ai souvent oublié. Ce fut rarement -- jamais sans doute -- l'avis d'un seul critique; ce fut plutôt une convergence d'avis, parfois le conseil d'un ami. J'aimerais reconstituer le cheminement, la montée de l'appétence, cela m'en apprendrait un peu plus sur mes pratiques de lecteur. Quelquefois, un simple rappel, une allusion, dans un article qui parle d'autre chose, suffisent : c'est ainsi que j'ai découvert Pierre Michon et ses Vies minuscules, livre paru depuis plusieurs années quand je le découvris ; le goût de ses livres, qui ne m'a plus quitté depuis cette première lecture, s'est enraciné ainsi . Pour Houellebecq, il y eut aussi une allusion, lue dans je ne sais plus quel article, à Extension du domaine de la lutte , puis un article (dont j'ai oublié l'auteur) qui m'a donné une forte envie de lire Les Particules élémentaires . L'admiration, l'enthousiasme naissent ensuite, dans le commerce avec le livre, puis fondent une fidélité.

En ce moment, je découvre avec un enthousiasme de néophyte l'Histoire d'Italie, de Francesco Guicciardini (2) ; une très vieille bouteille, de plus de cinq cents ans d'âge. "Dire que j'aurais pu rater ça", me suis-je dit en m'imaginant mort sans avoir lu ce chef-d'oeuvre . Yann Moix et ses onze cents pages sont largement enfoncés : plus de quinze cents pages, sans compter les notes, les index et tout et tout. Pourvu que je ne meure pas avant d'avoir fini ! C'est dire si l'actualité littéraire de l'automne 2013, je lui accorde l'importance toute relative qu'elle a.

Notes


1 -

Ce n'est manifestement pas l'avis de certains critiques. Dans le même numéro du Magazine littéraire , je tombe sur cette perle d'Aliette Armel rendant compte de Une sainte, d'Emilie de Turckheim :

"  Depuis la publication de son premier roman , Les Amants terrestres (2005), Emilie de Turckheim sidère par son talent, sa jeunesse et sa beauté ".

 !!!!   Comment peut-on oser écrire ça ? Comment, dans le compte-rendu critique d'un livre, peut-on s'abaisser à ce niveau, quelque part entre l'appel du pied demi-mondain et la flagornerie putassière ? Comment peut-on sombrer dans une pratique aussi clownesque de la critique littéraire ? Quelle est la déontologie de l'auteure de cet article ?

Qu'Emilie soit jeune et belle, on en est content pour elle, mais si la critique prenait son travail au sérieux, l'éloge de l'écrivain devrait se limiter à la considération de son talent. A moins que la dénommée Aliette Armel ne confonde le Magazine littéraire avec un site de rencontres. Draguerait-elle en douce la jeune Emilie ? Pas si jeune que ça, d'ailleurs : née en 1980, Emilie fêtera bientôt ses 33 automnes. Sidérante jeunesse, vraiment ! La mère Armel doit confondre avec Rimbaud, à moins que ce ne soit avec Minou Drouet.

Si je dis, après avoir consulté les photos d'Aliette Armel sur la banque d'images de Google , qu'Aliette Armel sidère par sa vieillesse et sa mocheté, je porte sur elle un jugement dont le degré de pertinence ne le cède en rien à celui du jugement qu'elle porte sur Emilie de Turckheim (se reporter, pour vérification, à ladite banque d'images).

Curieuse publication, en tout cas, que ce Magazine littéraire , où l'on peut lire de pareilles insanités, tandis qu' y est maintenu, depuis des mois, comme directeur de la rédaction, un personnage douteux, convaincu de plagiat. Cela ne semble gêner en rien ses distingués collaborateurs qui, tel un Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, continuent d'y écrire.

2- 

On lira sur ce blog le post consacré à cet ouvrage., sous le titre : "Histoire d'Italie", de Francesco Guicciardini : l'âge d'or de la guerre et de la diplomatie .


Henri Matisse, La liseuse à l'ombrelle

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