jeudi 31 octobre 2013

Kader Attia ou les aventures de l'imaginaire

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C'est au moment de quitter l'aimable bric-à-brac d'oeuvres hétéroclites rassemblées à l'initiative de Bernard-Henri Lévy sous le titre Les Aventures de la vérité que je suis tombé en arrêt devant une série de dessins sans titre, accrochés en fin de parcours, d'un artiste dont je ne savais rien jusque là, Kader Attia.

Quoi de plus désespérément pauvre qu'un banal sac en plastique blanc tel qu'on en trouve à la disposition des clients dans tous les rayons de supermarché, celui où l'on entasse fruits, légumes, boîte de conserves, puis qu'on roule en boule et qu'on jette à la poubelle ? Le degré zéro de la trivialité consumériste. Or, qu'un artiste inspiré, virtuose du crayon de surcroît, le manipule, le froisse, lui fasse prendre des poses, et -- surtout -- se prenne à le rêver, ce sont, en neuf dessins éblouissants, non pas un, mais des multitudes d'univers, combinaisons apparemment inépuisables de formes, de figures, d'êtres mystérieux comme piégés dans les innombrables replis de la matière, que le spectateur fasciné découvre, sans se lasser d'en découvrir encore et encore. En cela  ce travail de Kader Attia me paraît exemplaire. Du coup, ces neuf dessins au crayon, sans aucun rehaut de couleur, dans un format modeste, ont (presque) éclipsé pour moi les oeuvres d'artistes de renom (Adami, Bacon, Basquiat) près desquelles ils étaient accrochés, tant ils constituaient à eux seuls un manifeste éclatant des pouvoirs de l'imagination, et m'ont fait oublier le côté maladroitement et inutilement didactique de l'exposition.

Manifeste éclatant des pouvoirs de l'imagination, oui, mais laquelle ? Le visiteur d'une exposition réunissant des oeuvres suffisamment fortes se sent en général puissamment assujetti à l'imagination de l'artiste. L'imaginaire d'un Chirico, d'un Klee ou d'un Bacon s'impose à lui de façon quelque peu tyrannique. Or, ces dessins de Kader Attia m'ont paru procéder d'une démarche plus rare en ce qu'ils n'imposent pas une "lecture" univoque mais semblent solliciter l'imagination du spectateur à collaborer avec celle de l'artiste; si bien que le spectateur ne peut être assuré que ce qu'il voit dans le dessin, l'artiste l'y a a vu, lui aussi, et a guidé le regard du spectateur pour l'amener à cette interprétation-là et non à une autre. Certes, notre compréhension d'un tableau ou d'une sculpture est toujours colorée de notre propre subjectivité et de notre propre imaginaire, mais dans une proportion, me semble-t-il, modeste. Ce n'est pas le cas dans ces dessins de Kader Attia : l'artiste semble inciter le spectateur, à construire la signification du tableau.

Accroché à proximité, un vaste format de Paul Rebeyrolle, intitulé L'Evasion, m'a paru relever du même esprit. La composition semble s'y organiser autour d'un grand chien roux explosé, mais je ne saurai jamais si c'est l'artiste qui l'y a effectivement mis ou si c'est mon imagination qui l'y a importé.

En somme, cette exposition aurait pu aussi bien ( et peut-être à plus juste titre )  s'intituler Les Aventures du sens, étant posé que le spectateur contribue toujours à élaborer le sens d'un tableau ou d'une sculpture . Du reste, en parcourant dans le catalogue les commentaires de B.-H. L., j'ai pu constater que ses interprétations différaient considérablement des miennes. Par exemple, je me  suis étonné qu'il n'ait pas vu dans la Véronique  de Gérard Garouste une parodie de L'Origine du monde, de Courbet, ni dans le Linge plié d'Antoni Tàpies une réminiscence de la superbe nappe empesée autour de laquelle se déploie la composition de La Cène de Philippe de Champaigne. Mais, tout autant que la sienne, mon imagination, dès que je me laisse absorber par un tableau, bat la campagne.


Les aventures de la vérité, à la Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence (jsqu'au 11 novembre)


Anselme le Kiffeur

Dessin de Kader Attia



lundi 28 octobre 2013

"Le Désastre de Pavie", de Jean Giono : un cinquantenaire oublié

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C'est en 1963, en effet, que parut chez Gallimard, dans la collection Trente journées qui ont fait la France, Le Désastre de Pavie, de Jean Giono.

Ce livre est le seul de Giono où il se soit aventuré sur un terrain qui n'était pas le sien, celui de l'historien. Il nous est difficile, aujourd'hui, de concevoir ce dernier autrement que comme un chercheur professionnel travaillant dans un cadre universitaire, directeur de recherches, professeur, docteur ou pour le moins doctorant. Il n'en allait pas de même à l'époque où Giono écrivait son livre, et la figure de l'historien était plus  aisément compatible avec celle d'un amateur éclairé et passionné, déjà connu par des succès dans d'autres domaines (celui de la littérature, par exemple). La collection des Trente journées qui ont fait la France, éditée par Gallimard, proposait justement aux lecteurs une série d'ouvrages écrits, les uns par des historiens professionnels issus de l'Université, comme Henri Lefèbvre ou Georges Duby, les autres par des personnalités du monde des lettres ou de la politique, comme André Maurois, Jacques Chastenet, Emmanuel Berl, Pierre Mendès-France ou Edgar Faure. Parmi ces derniers, plusieurs (Mendès-France, Chastenet, Maurois) n'écrivirent finalement pas l'ouvrage pour lequel ils avaient été pressentis. Giono, lui, releva le défi jusqu'au bout, avec brio. On peut s'interroger aujourd'hui sur le bien-fondé de cette entreprise éditoriale qui semble avoir ciblé avant tout le grand public. On peut se demander en effet comment une seule journée peut "faire" (ou défaire) une nation ou un Etat. Et pourquoi ces trente journées-là plutôt que d'autres ? Parmi elles, le choix de Pavie semble paradoxal. Quoi qu'il en soit , Le Désastre de Pavie reste, avec ses qualités et ses défauts, comme un des fleurons de cette collection et comme une des plus belles illustrations des noces de la littérature et de l'Histoire.

Historien non professionnel, Giono? Certes. Mais son oeuvre de romancier montre à la fois la permanence de son intérêt pour l'Histoire et sa prise en compte de la temporalité comme dimension majeure des destinées humaines individuelles et collectives. Plusieurs de ses romans ( Le Grand Troupeau,  Un Roi sans divertissement, le Hussard sur le toit, Le Bonheur fou ) frôlent une approche historique. On sait le sérieux de sa documentation sur le choléra en Provence pour Le Hussard sur le toit. Au surplus, son expérience de la vie, de la guerre,  sa réflexion sur la société, ses prises de position politiques, sa connaissance des hommes, son imagination du réel, étaient autant d'atouts pour une démarche d'historien. L'auteur des Chroniques imaginaires que sont Un Roi sans divertissement, Le Hussard sur le toit ou Le Moulin de Pologne paraissait tout désigné, reprenant la tradition des chroniqueurs de la fin du Moyen Âge  à la Renaissance, pour passer de la fiction romanesque à la réalité historique.

Cette réalité historique, il tente de l'appréhender en s'appuyant sur des témoignages et des récits contemporains de l'événement ainsi que sur des travaux d'historiens ultérieurs. Sa documentation est solide, il ne manque pas de s'y référer directement, et il procède, au moins pour les récits des contemporains auxquels il a eu accès, à un examen  critique qui lui inspire un des passages les plus intéressants de son livre. Cependant, la riche bibliographie raisonnée qui figure dans l'édition de 1963 n'a manifestement pas été dressée par lui mais par Gérard Walter, également auteur d'une introduction d'ailleurs fort intéressante, qui souhaitait sans doute y faire figurer des ouvrages que Giono n'avait sans doute pas consultés et auxquels, en tout cas, son récit ne fait pas allusion.

Une question que le lecteur ne manque pas de se poser en lisant Le désastre de Pavie , c'est  de savoir en quoi cette matinée du 24 février 1525 qui vit la capture du roi de France par les soldats de Charles Quint peut bien avoir contribué à faire la France. Elle aurait bien plutôt pu contribuer à la défaire durablement si le vainqueur, sur sa lancée, avait ordonné à ses armées de passer les Alpes. Au demeurant, François Ier ne recouvra sa liberté qu'au prix d'une transaction lourde de conséquences désastreuses, le traité de Madrid, qui stipulait son renoncement à un quart de son royaume (la Bourgogne, notamment). Si une fois libéré, il avait respecté ses engagements (ce qu'heureusement il ne fit pas), nous garderions sans doute aujourd'hui le souvenir du roi qui aurait défait ce qu'avait fait le Roi Louis XI, véritable créateur, lui, de la France moderne.

Gérard Walter, dans son introduction, paraît quelque peu embarrassé pour justifier la présence de Pavie parmi les trente journées qui ont fait la France. Certes, Pavie, selon lui, marque une cassure dans le règne de François Ier : à la partie insouciante et entreprenante du règne d'un roi qui, en 1525, n'a que trente-et-un ans, succède une seconde période plus raisonnée et, à certains égards, plus sombre (la persécution des Protestants et des Vaudois). mais on ne voit pas pourquoi cette seconde partie du règne aurait, plus que la première, "fait" la France. Il n'est pas sûr que Giono lui même, lui qui ne croyait pas du tout que l'Histoire eût un sens, quel qu'il fût, n'ait pas été tenté, en acceptant ce projet, de jouer un tour de sa façon à son éditeur et,  en tout cas, à Gérard Walter, maître d'oeuvre de la collection et historien d'obédience marxiste, bien persuadé, lui, qu'elle en avait un. Point de vue partagé, à l'époque, par un grand nombre d'historiens de renom, influencés, peu ou prou, par le marxisme.

La réponse (qui ne cadre pas forcément avec la philosophie de l'histoire de Giono) à la question évoquée plus haut, on la trouve dans un passage superbe de son récit (1), au moment où vont parvenir à Louise de Savoie, la mère du roi, devenue régente, les conditions fixées par Charles Quint pour la libération de son fils :

" Et que devient la France pendant qu'on la plume, qu'on la vide, qu'on la trousse, qu'on l'embroche (en intention) ? La France ne va pas mal; elle va même fort bien : c'est la plus belle santé de l'Europe. Certes, on a pleuré et gémi (pitié, pleurs et lamentations), puis on s'est essuyé les yeux et on a regardé la situation en face. Louise de Savoie est une merveille de souplesse et de fermeté. Elle voit juste, elle agit vite, exactement où il faut et exactement comme il faut. Elle a le don de puissance. Elle s'est tout de suite souciée de l'ordre intérieur de la France; elle s'est occupée de tous ses soldats qui arrivent affamés d'Italie. Elle a fait donner à chaque gendarme un quartier, à chaque piéton un écu, aux capitaines et aux gens d'apparence quelque somme pour les aider à se remonter, à aller à leurs maisons, et à payer leurs hôtes en y allant "afin qu'ils n'aient occasion de piller le pauvre peuple". Car c'est de ces pilleries seules que peut naître le désordre.
   François Ier a les vices de tout le monde et les vertus des héros; le royaume se regarde dans son roi comme dans une glace dorée et s'aime en l'aimant. Autour de ce sentiment et de quelques autres du même ordre, qui naissent naturellement au spectacle de cette régente qui a l'habileté d'appeler auprès d'elle les princes et les seigneurs du sang, les gouverneurs des provinces, les délégués des parlements, les notables des grandes villes (et d'abord de Paris), les fragments réunis du territoire forment un Etat, cet Etat une nation qui sent, pense et agit dans une même direction que l'intérêt public et conduit à des résolutions communes. Dans cette Europe bigarrée, c'est le premier peuple (non pas parce qu'il a eu des philosophes, ce n'est pas encore le moment, mais parce qu'il s'est amouraché).
   Il invente ses structures avec brio (le don de puissance de Louise de Savoie est toujours au fond de ces inventions) et comme il se doit, dans ces conditions, elle sont particulièrement solides et efficaces. Les villes, notamment de Picardie qui craint l'invasion anglaise, envoient des députés au Parlement de Paris. On forme une assemblée publique chargée de tout diriger, qui comprend des membres désignés du Parlement de Paris et des villes, les députés de la Cour des comptes, ceux de l'église et de la municipalité de Paris. Cette assemblée siège au Palais de Justice en présence de l'archevêque d'Aix, gouverneur de Paris, et du plus puissant propriétaire de fief souverain, le seigneur de Montmorency, père du maréchal prisonnier. C'est une sorte de chambre haute. Une chambre basse siège à l'Hôtel-de-Ville, où s'assemblent avec le prévôt des marchands vingt-quatre conseillers et des notables élus par quartiers. Cette chambre basse est chargée de l'exécution des mesures prises par la chambre haute (ce qui est très adroit).
   La province s'organise sur le même modèle. Ce mouvement est spontané et tout se met en place sur l'instant, au fur et à mesure qu'on a envie d'aider ce roi et par conséquent cette régente. On ne discute pas, on agit parce qu'on aime. Les assemblées provinciales pourvoient à la sûreté de Rouen, des villes frontières de Normandie; elles envoient des députés au Parlement de Paris.
   Le duc de Vendôme, premier prince du sang depuis la mort du duc d'Alençon (mort de remords à Lyon -- et d'une pleurésie), met en état de défense les villes de son gouvernement de Picardie : Montreuil, Boulogne, Thérouanne, face aux Anglais et au débouché des Pays-Bas.
   Pendant que se forment les os dans la chair, la régente donne du muscle à ce corps social. Elle a rassemblé et retenu autour de Lyon les débris de l'armée d'Italie. Elle a surtout fait la ménagère avec les finances. Elle peut presque tout de suite donner un quartier de leurs gages aux gentilshommes de la maison du roi, aux archers de ses gardes, à ses gendarmes. La Couronne entretient quatre mille hommes d'armes, elle en renvoie un millier, mais elle paie tout le monde rubis sur l'ongle, aussi bien ceux qu'elle renvoie que ceux qu'elle garde. Elle fait de même pour les gens de pied étrangers : elle n'en conserve que la moitié, l'autre moitié rentre dans ses foyers payée recta, ce qui fait une réclame énorme à la France. Si jamais, un jour, on veut encore des mercenaires, ce sera facile, ils viendront tous, d'autant que pour porter à son comble le miracle de cet état argentifère, de cette femme qui paie ses dettes, elle verse aux cantons suisses, avec une exactitude qui les laisse bouche bée, une grosse partie de ce qu'on leur doit : plus de trois cent mille livres.
  Ayant ainsi attiré certains regards, suscité certains étonnements, provoqué certaines réflexions au-delà de la Manche, au-delà des Alpes, chez des gens qu'elle va bientôt entreprendre, ayant pourvu à la sécurité de la Normandie, de la Picardie, de la Champagne, de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Provence, la régente se sent  un peu plus solide sur ses jambes et se paie le luxe de dire à Henri VIII qu'il ne faudrait peut-être pas trop  laisser prendre trop de puissance à Charles Quint; si jamais il s'emparait de la France ! Il ferait tout de suite après un mauvais parti à l'Angleterre. Ceci dit, elle attend les propositions de l'empereur au sujet de la délivrance du roi. "

Dans cette page magnifique, on prend la mesure des pouvoirs de cette imagination du réel qui emporte ici, tout autant que dans ses romans, la conviction du lecteur de Giono; on y découvre aussi ce principe d'explication que Giono formule ainsi :

" L'histoire n'est faite ni par les rois, ni par le peuple, elle est faite par les appareils passionnels ".

Connaître et comprendre une époque, cela passe donc par la connaissance et la compréhension des passions collectives de cette époque, et ces passions collectives ne sont autre chose que la somme des passions des individus. On songe, en lisant Le désastre de Pavie, au roman auquel Giono travaillait en 1961, parallèlement à son étude historique, et qui devait s'intituler Coeurs, passions, caractères (publié après sa mort en 1982).

C'est donc dans le désastre et dans l'urgence du salut public qu'avec l'intercession d'une femme d'exception, tout un peuple prend conscience de ce qui l'unit, éprouve collectivement pour la première fois le sentiment de son identité, met en oeuvre une solidarité agissante dans le cadre d'institutions neuves qui préfigurent la société qui, bien plus tard, se libérera des archaïsmes la féodalité. Alors oui, cette page le démontre, la journée de Pavie peut être retenue parmi celles qui ont fait la France.

C'est par la confrontation de leurs appareils passionnels qu'au début du livre Giono entreprend d'éclairer l'opposition des deux protagonistes, dont la rivalité obsédait jusque dans ses rêves le narrateur de Proust, au début de Du côté de chez Swann . Plus jeune que son rival de six ans, c'est pourtant Charles Quint le plus vieux, selon le portrait que trace de lui le chroniqueur, mais aussi, paradoxalement, le plus moderne. Il n'est vraiment soumis, selon Giono, qu'à une seule passion : celle de la nourriture. La gourmandise est poussée chez lui jusqu'à la goinfrerie. Sensible, mais "cette sensibilité ne lui servira même pas à jouir de ce qu'on appelle communément "les hémisphères des Pays-Bas" où les goîtreux du Queyras eux-mêmes trouvent le chemin du septième ciel, et il fera des bâtards comme un comptable fait du travail à la maison" ! Aussi peu Espagnol que possible, Giono le décrit comme un bourgeois flamand près de ses sous, habile à faire fructifier son capital, traitant l'Empire comme son héritage, fermé à toute forme d'idéalisme, étranger à l'esprit d'aventure : or "la monarchie universelle est une aventure". " Il n'est pas du Moyen-Âge; avec son sens des réalités, son besoin de certitude, ses multiples comptabilités en partie double, c'est un moderne. Il ne se sert jamais de son imagination, mais de sa mémoire [...] ".  Peu doué pour les chevauchées, sa chance,le matin de Pavie, c'est d'être dans son palais de Valladolid, à deux mille kilomètres du champ de bataille, et de laisser faire les chefs de son armée, gens audacieux et expérimentés, et c'est en cela aussi qu'il est moderne. Il préfère assister de loin au spectacle, dans son fauteuil. C'est cette position de spectateur éloigné qui fait de lui, aussi, un moderne. On ne verra pas non plus un Staline et quelques autres hauts responsables politico-militaires de l'époque, sur les champs de bataille de la Seconde Guerre Mondiale. François Ier, lui, ne prend conseil que de lui-même, s'en vante, et mène en personne la charge héroïque à la tête de ses gens d'armes bardés de fer. A fond sur son destrier, tête baissée, et lance en avant, au plus noir de la mêlée. A l'ancienne , et à la façon, non d'un monarque écrasé par les responsabilités politiques, mais d'un héros de l'Arioste. Avec le résultat qu'on sait. Mais le gagnant est aussi, d'une certaine façon, le perdant. Et le perdant est aussi, d'une certaine façon, le gagnant. Le peuple espagnol ne s'y trompe pas, qui réserve au héros malheureux un accueil enthousiaste, tout au long des routes qui le conduisent à sa prison. Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi... Giono nous incite à méditer ce contraste entre le vaincu honoré comme le vrai triomphateur et le vainqueur, reclus dans son palais, le cul vissé dans son fauteuil. Mais les modernes que nous sommes sont-ils encore capables de faire leur profit de la leçon que nous donne cette façon insouciante et passionnée qu'avait un François Ier de mordre dans la vie, au risque de la mort, étranger à toute appréhension du lendemain et à tout remords ? Il était de ces hommes, si différents de nous, au point de nous être presque incompréhensibles, qui, écrit Giono, "prenaient la vie noire et sans sucre comme le café quand on en aime beaucoup le goût ". Du coup, l'enquête historique prend clairement chez lui le sens d'un effort pour retrouver et revivre, par empathie, la vérité  de ces hommes d'un passé lointain. Ce n'est qu'ainsi que l'Histoire peut avoir une utilité morale. Juger les comportements de nos prédécesseurs à l'aune de notre conception de la vie, de nos valeurs de modernes, et de notre compréhension moderne de l'Histoire, ne présente, aux yeux de Giono, aucun intérêt. Incidemment, je ne crois pas me tromper en ajoutant qu'un Georges Duby, pour ne citer que lui,  partageait entièrement ce point de vue.

Le portrait de François Ier que brosse Giono au début du livre  va donc contraster en tous points avec celui de son adversaire hispano-flamand. Les plaisirs des "hémisphères des Pays-Bas", on sait qu'il en raffolait, jusque, paraît-il, dans son cantonnement sous les murs de Pavie, la nuit même qui précéda la bataille. Les dons qui manquent à son rival, la beauté, la force physique, l'aisance, la séduction, il les possède au plus haut point. Esprit chevaleresque, il adhère aux valeurs et pratique les vertus qui sont celles des héros de l'Arioste. En cela il est un homme de son temps, mais, dans cette querelle des anciens et des modernes qui l'oppose à Charles Quint, l'ancien, c'est lui. Il se soucie de sa gloire, mais le souci de l'histoire lui est complètement étranger, et presque autant celui de la politique; quant à la notion d'intérêt national elle est, selon Giono, totalement ignorée de ce grand seigneur qui ne songe qu'à étendre ses domaines, par exemple par la conquête de ce duché de Milan, plusieurs fois gagné et perdu par les troupes françaises depuis la première incursion de Charles VIII en Italie. On devine que la sympathie de Giono  est  acquise à un homme qui, pas plus que lui, ne croit que l'histoire ait un sens et qui, d'ailleurs, ne le soupçonne même pas. François Ier est un héros selon son coeur, comme il aurait été un héros selon le coeur de Stendhal, écrivain que, dans ces années-là, Giono fréquente et admire tout particulièrement :  " C'est un homme sensible, aucune théorie de prudence ne l'enferme, son principal moteur est la curiosité : la sensation et l'émotion le dirigent [...] " Ce portrait de François Ier  irait comme un  gant à un Fabrice del Dongo.

Ce prince chevaleresque est un  chevalier à la belle figure mais à la bourse plate. Moins désargenté peut-être que ses voisins et rivaux, Charles Quint et Henri VIII, mais tout de même comme eux toujours en quête de subsides pour recruter, équiper et payer ses troupes. Gérard Walter, dans son introduction, dresse une liste, peut-être pas exhaustive, des expédients financiers auxquels a recouru François Ier pour financer ses équipées italiennes. En ce temps où les armées nationales, faute de nations, n'existent pas, ce sont les mercenaires qui font la loi : on les recrute à grands frais, on les paie  souvent avec des mois de retard, ce qui entraîne révoltes, défections, passages à l'adversaire avec armes et bagages. C'est ainsi que, quelques jours avant la bataille, une partie des mercenaires suisses, fatigués d'attendre leur solde, abandonne l'armée française pour rentrer chez elle. Quelques jours après leur victoire, les chefs espagnols  sont assiégés à leur tour dans la citadelle de Pavie par leurs mercenaires allemands qui exigent qu'on leur règle leur dû. Dans l'attente de l'argent qui ne vient pas, les troupes vivent sur le pays, y compris ami. Francesco Guicciardini, dans son Histoire d'Italie, brosse un tableau édifiant des ravages incessant causés par les troupes dans les campagnes et les villes italiennes.

Héros de l'Arioste mais piètre tacticien et stratège, le roi accumule les occasions manquées et les bourdes, et d'autant plus que, lorsqu'il ne se fie pas à sa seule intuition, il ne prise guère que les conseils  de l'amiral de Bonnivet, que Giono présente comme son copain d'enfance, et tout aussi pénétré que lui d'esprit chevaleresque. Il aurait pourtant dû avoir quelques doutes quant aux capacités de celui qui venait de se faire chasser du duché de Milan par les Impériaux qui, sur leur lancée, avaient envahi la Provence et mis le siège devant Marseille. L'étau des Impériaux autour de la ville une fois desserré, le roi néglige plusieurs occasions de tailler leurs troupes en pièces au cours de leur retraite vers l'Italie où il parvient en même temps qu'eux, mais pour commettre la faute stratégique décisive de ne pas donner l'assaut à la ville de Lodi où ses adversaires se sont réfugiés en désordre; or c'est de Lodi que sera lancée par le vice-roi de Naples et le marquis de Pescara la contre-offensive qui sera fatale à l'armée française. Au lieu de cela, le roi vient mettre le siège devant Pavie, dont l'énergique Don Antonio de Leyva organise méthodiquement la défense. Bientôt François Ier, coincé entre les défenseurs de Pavie et le gros des troupes impériales qui, à Lodi, se renforcent, se retrouve, comme le dit Giono, dans la situation paradoxale et inconfortable de l'assiégeant assiégé.

En 1961, Giono s'est rendu à Pavie, a parcouru à pied le champ de bataille, accumulant notes et croquis. On regrette d'ailleurs que quelques uns d'entre eux n'aient pas été reproduits dans l'édition de 1963; ils auraient probablement permis de suivre le détail, plutôt compliqué, des opérations plus aisément que les deux cartes peu lisibles proposées à la fin de l'ouvrage. Giono a raison d'insister sur l'utilité pour l'historien de visiter le site de la bataille s'il veut bien la comprendre, et de s'étonner d'être le premier à l'avoir fait. Compte tenu de la durée, de la fréquence et de la complexité des actions des uns et des autres, son récit  est en effet d'une clarté remarquable, bien supérieure, par exemple à celle du récit, plus succinct il est vrai, de Guicciardini dans son Histoire d'Italie. Cette visite de 1961 au champ de bataille, notamment dans le parc de Mirabello, où se déroula la bataille, nous vaut quelques pages descriptives de la région à l'époque où Giono l'a parcourue, pages qui comptent certainement parmi les textes les plus évocateurs et les plus poétiques qu'il ait écrits.

S'il est une vérité que, dans son Histoire d'Italie, Guicciardini a souhaité mettre en avant, c'est le rôle souvent décisif que jouent le hasard et les facteurs impondérables qui déterminent l'issue des entreprises guerrières. Aucun chef, même le plus avisé et le plus expérimenté, n'est à l'abri d'un revers inopiné de la fortune. A cet égard, la bataille de Pavie, telle que Giono la décrit, en est la parfaite démonstration. Cette "bataille" (les guillemets sont de lui)  " n'est pas, écrit-il, une bataille tactique, dont il soit possible d'étudier le génie. C'est une bagarre "au petit bonheur la chance" tout à fait semblable à l'une quelconque des cent escarmouches livrées sous les murs de Pavie depuis Binasque. Ce n'est pas une bataille "pensée" ". A cet égard, l'aube blafarde où, dans une obscurité brouillardeuse, les premiers éléments des Impériaux et les troupes françaises commencent à s'affronter ouvre une matinée des dupes. C'est au moment où les premiers se croient perdus qu'ils saisissent, presque sans le vouloir, la chance de la victoire ; et c'est au moment où ils se croient victorieux que le roi de France et ses gens d'armes tombent dans le piège mortel. De cette matinée sinistre, Giono, parce qu'il est, par l'imagination, vraiment capable de saisir les émotions des combattants, propose une vision d'une intensité saisissante  qui culmine bien sûr, dans l'épisode, d'une hallucinante violence, du massacre des derniers compagnons du roi, lui-même sauvé de la mort par l'intervention, in extremis, du vice-roi de Naples, Charles de Lannoy, un guerrier qui rivalise d'esprit chevaleresque avec son adversaire.

Je ne sache pas que, pour l'essentiel, le récit de Giono ait été sévèrement contesté par les historiens de profession. Sa documentation est sérieuse, et non moins sa critique de ses sources. Il porte cependant sur les motivations des protagonistes, sur le déroulement des événements, un regard dont l'objectivité n'est pas, sans aucun doute, la vertu majeure. Les événements dont la mêlée de Pavie est le point d'orgue sont interprétés par lui à la lumière de ses réflexions sur les comportements humains, sur lesquels les passions ont, selon lui, une influence déterminante, dans une quête universelle et incessante du divertissement, dont ses romans ont depuis 1946, décrit la puissance. Cette chronique historique est donc d'un esprit très proche des chroniques romanesques qui l'ont précédée, et sans doute aussi des Chroniques italiennes, où Stendhal exploitait déjà les ressources passionnelles des récits des chroniqueurs de la Renaissance. Dans ce livre, quel que soit son intérêt historique (et, à mon avis, il est grand), on retrouve les dons du conteur, la force poétique de ses évocations, l'intérêt de sa réflexion. Ainsi, le récit de Giono n'a pas l'objectivité qu'on attendrait d'une approche "scientifique" de l'événement historique. Mais jusqu'à quel point Michelet était-il objectif ?  Et jusqu'à quel point nos maîtres contemporains le sont-ils ? Un François Furet ? un Georges Duby ? Quel historien peut se dispenser d'aborder l'événement d'un point de vue personnel ?

La fin du récit décrit les tractations entre les émissaires de la Régente et les ministres de Charles Quint en vue d'une éventuelle libération du roi. Leurs péripéties donnent lieu à des scènes qui tirent sur le vaudeville . Giono y use et abuse de facéties et de facilités d'écriture qui suggèrent que l'historien néophyte n'a peut-être pas traité jusqu'au bout son entreprise avec tout le sérieux de rigueur. En tout cas, pas avec un sérieux de pape, c'est sûr. Bon prince, le lecteur s'amuse avec l'auteur, et après tout il n'est pas mauvais de dévoiler les aspects souvent comiques des réalités de la haute politique ou de la guerre (2), c'est le meilleur moyen de les démystifier et de les démythifier. pour les ramener, tout simplement et très sainement, à hauteur d'homme. Le roi de France, bien décidé à ne pas respecter les clauses du traité qu'il s'apprête à signer, fait preuve, au cours de la négociation, d'un machiavélisme au moins égal à celui de son geôlier, que sa comédie de sincérité finit par berner, ce qui met à mal l'opposition  établie au début par Giono entre Charles Quint le moderne et François le preux chevalier à l'ancienne. Pour le coup, le plus moderne des deux, c'est François Ier, dont toute la conduite, pendant sa captivité madrilène, témoigne de son aptitude à subordonner le souci de son propre sort à celui du royaume et aux impératifs de ce qu'on n'appelait pas encore la raison d'Etat. C'est peut-être en cela aussi que la journée de Pavie a contribué à faire la France, en guérissant son roi des emportements de la jeunesse et en le convertissant aux vertus d'un réalisme politique qui fera de lui, dans la seconde partie de son règne, le digne continuateur de l'oeuvre de Louis XI .

Il n'est pas sûr non plus que le parti choisi par Giono de privilégier l'explication par les passions des individus, à commencer par celles qui dérivent des dispositions et indisposition physiques (Charles Quint expliqué -- partiellement  au moins -- par sa boulimie et par ses disgrâces physiques), soit le meilleur pour atteindre la vérité des hommes de ces temps lointains. Il suffit, pour s'en convaincre, de confronter le récit qu'il fait des tractations entre Français et Espagnols en vue de la libération du roi avec celui qu'en fait Guicciardini, un contemporain, acteur et témoin des événements, dans son Histoire d'Italie. L'approche quelque peu désinvolte et rigolarde de Giono paraît réductrice, alors que la présentation des mêmes faits par le chroniqueur italien témoigne d'une hauteur de vues dont furent capables au moins certains acteurs, tel ce Mercurino da Gattinara, grand chancelier de Charles Quint, dont Giono trace le portrait peu flatté d'un barbon de comédie, fielleux, francophobe et tourmenté par son emphysème, quand Guicciardini lui prête un discours  (rapporté, il est vrai) d'une remarquable lucidité politique.

Le lecteur se dit alors que les choses, sans doute, étaient en tous points beaucoup plus compliquées que ne le suggère un récit allègre , séduisant et, sur le moment, convaincant, mais passablement simplificateur. Tout travail d'historien est, il est  vrai, simplificateur par la force des choses , et n'est-ce pas l'enjeu de la recherche historique que de nous faire mesurer la complexité du réel en repoussant sans cesse les frontières du connu ? Ainsi, aucun ouvrage d'histoire n'échappe à l'évaluation critique de son degré de validité, celui de Giono ni plus ni moins qu'un autre. Il est dangereux, en tout cas, de trop rapprocher son ouvrage de ses oeuvres d'imagination, et de n'apprécier dans ce texte que sa verve, sa couleur, son pouvoir d'évocation, vertus qui sont celles aussi de ses romans. C'est en historien que Giono se présente devant nous et c'est en historien qu'au premier chef il doit être jugé.

J'ai eu parfois l'impression (peut-être injustifiée), en lisant ce dernier chapitre, que l'écrivain tirait quelque peu à la ligne. Le divertissement que lui avait procuré la description de la rivalité de François Ier et de Charles Quint avait-il fini par perdre, peu à peu, une partie de son efficacité ? Ce ne serait pas la première fois qu'à tort ou à raison, j'aurais senti le magicien se désenchanter de ses propres tours et se retirer, un peu las, doucement, imperceptiblement, comme sur la pointe des pieds, de ses histoires. Mais après tout, il fallait bien qu'il se retirât de celle-là car, avec la libération de François Ier, c'est une autre histoire qui commence.

Comme tout ouvrage d'histoire, pour peu qu'il soit de qualité, celui-ci retient l'intérêt autant par les questions qu'il pose que par les réponses qu'il propose. A commencer par la question des limites de l'objectivité et de la scientificité de tout compte-rendu historique. Ces limites sont de deux sortes. Il y a d'abord le choix inévitable d'un certain point de vue; or ce choix dépend largement de la personnalité de l'historien, de sa formation, de sa culture, de ses préférences idéologiques, de ses dons. C'est vrai pour Giono comme pour tout autre historien. Mais être historien, c'est aussi décrire et raconter. Or le moment du récit est celui où l'imagination entre  en scène. D'une façon ou d'une autre, mais il est inévitable qu'elle s'invite. L'imagination de Giono est puissante, et du genre visionnaire. Il raconte la bataille de Pavie un peu  dans l'esprit de Hugo et de Stendhal racontant Waterloo. Mais il a pris soin d'assurer pour l'essentiel ses arrières par la qualité de son travail de documentation. Cela fait, il peut mener son projet avec décision, dans l'esprit qui est le sien, sans se poser de questions superflues, un peu comme François Ier mena ses charges à Pavie, mais aussi à Marignan. Le lecteur, lui, apprend, admire, et retient. Mieux encore, la curiosité le saisit d'en savoir davantage. Mission accomplie !


Notes -

1 - Ce passage doit beaucoup, il faut le reconnaître, à un passage du livre de François Mignet, Rivalité de François Ier et de Charles Quint (1875), que Giono démarque souvent, et dont le titre a dû inspirer aussi à Proust un détail des rêves du narrateur, au début de Du côté de chez Swann. Giono développe magistralement le texte de Mignet et y introduit le facteur passionnel qui, pour lui, éclaire mieux que tout le reste les conduites humaines.

2 -   Cette tonalité comique, ou humoristique, est fréquente dans la relation d'un Giono décidément décomplexé à l'égard de la gravité qui siérait à la relation schiantifique d'un des grrands moments de l'Histouère de la Frrantsseuh éternelleuh et éphémèreuh, et cela en dépit (ou à cause) du côté souvent sinistre des événements racontés, par exemple dans cet épisode d'un humour tout macabre où les soldats de Charles Quint proposent à la vente les cadavres de quelques victimes françaises plus ou moins illustres :

" Les soldats n'eurent pas ces scrupules; habitués à payer comptant les défaites, ils furent tout de suite les créanciers impitoyables de la victoire. Après s'être disputé "à force ouverte" les morts de qualité restés sur le champ de bataille, ils se firent le jour même marchands de cadavres et ouvrirent des boutiques. On y vendait du connétable, du maréchal de France, du duc, du comte, du monseigneur et même du sieur. Tous ces grands personnages étaient alignés par terre dans l'état où la bataille les avait mis (souvent fort piteux) devant un ou deux ou trois ( ceux qui n'avaient pu se départager s'étaient associés ) lansquenets allemands, ou coutillers espagnols, ou fusiliers italiens qui criaient le tarif. Tous ces seigneurs, qui avaient rencontré leur destin dans le combat, possédaient valets, écuyers, secrétaires, dont la mission était précisément en ces occasions de ramener les corps et ici de les racheter. Ils avaient aussi des amis à Milan ou dans le duché prêts à leur rendre ce dernier service. Il vint des chalands de fort loin, même des femmes : ce n'étaient pas les moins âpres à marchander. Le cadavre de Bonnivet ne fut pas payé trop cher; il  revint à l'équivalent de trois cents nouveaux francs de l'époque actuelle ; celui de La Trémoille,  bien qu'en mauvais état, monta jusqu'à mille. Pour La Palice, on ne sait pas : il était aux crochets d'une boutique espagnole qui traita secrètement. M. de Sainte-Mesmes, en revanche, fut cédé au plus bas prix. Il avait été d'abord coté si haut que le secrétaire chargé du rachat n'avait pu trouver crédit suffisant chez les changeurs. Le temps doux ne facilitant pas la conservation des viandes, le lansquenet propriétaire du  corps ne voulant rien rabattre des prétentions qu'il jugeait légitimes préféra jeter le cadavre au Tessin. D'où , la nuit venue, le dévoué secrétaire le retira :
   " J'eus ainsi, dit-il gentiment, mon maître pour rien. "   " .

Je n'ai pas trouvé le témoignage que réarrange ici Giono mais il n'est pas difficile de voir dans quel sens vont les transformations qu'il a fait subir à l'original. Au cas où il aurait eu l'idée de présenter son récit comme mémoire de thèse ou même de maîtrise, je me demande quelles auraient été les réactions du jury. Si mes calculs sont  bons, Bonnivet n'aurait pas dépassé cinquante euros, et La Trémoille cent cinquante : c'est la fourchette moyenne où se situe le contenu d'un caddie de supermarché. D'ailleurs, aujourd'hui, les chalands se seraient pointés en poussant leur caddie. A quand une transposition cinématographique, dans le goût burlesque, du Désastre de Pavie ?


Jean Giono, Le Désastre de Pavie ,  introduction de Gérard Walter ,  NRF Gallimard, 1963

Lire aussi sur ce blog : "Histoire d'Italie", de Francesco Guicciardini : l'âge classique de la guerre et de la diplomatie (03/09/2013)



SgrA°






dimanche 27 octobre 2013

Une précaution inutile

993 -


Il paraît ( selon Le Monde du 24/10/2013) que les jeunes apprentis caïds des quartiers Nord de Marseille n'omettent pas de poster sur Facebook, à l'intention de leurs petits camarades, l'avertissement suivant :

" Ne ferme pas ton Facebook avant d'avoir partagé la illaha illa Allah . Crois-moi il viendra un jour où tu aurais souhaité le faire ".

Assurance utile, peut-être, une fois passée la frontière qu'on ne repasse pas, mais précaution inutile en ce monde-ci.

Si j'étais imam, je conseillerais plutôt à ces jeunes égarés de faire circuler sur le net le message suivant, adapté d'un refrain célèbre d'Eddy Mitchell :

" Pas de barrette de shit avant la prière du soir ! "

Et même avant les autres.



vendredi 25 octobre 2013

" Love in the afternoon" (" Ariane ") , de Billy Wilder, ou comment mettre à Thésée un fil ... à la patte

992 -


Ariane, délicieuse comédie de Billy Wilder, ne manque ni de profondeur ni d'audace. Il fallait bien un cinéaste européen, ancien scénariste d'Ernst Lubitsch, pour arracher à la niaiserie ce qui aurait pu n'être qu'une fade bluette sentimentale, et réussir à dire, sur le désir amoureux et la passion, ce que le cinéma hollywoodien de l'époque, corseté dans ses interdits, ne s'autorisait pas, en principe, à dire. Le film choqua, d'ailleurs, une partie du public lors de sa sortie aux Etats-Unis. Son titre original, Love in the afternoon, rend mieux compte de son audace non-conformiste que le titre plus sage, choisi pour sa distribution en France.

Ce film est l'histoire d'une passion, passion violente, d'abord non partagée, puis partagée. L'échange amoureux y est mené comme un combat, où la cruauté est l'arme favorite des deux partenaires / adversaires. Le personnage d'Ariane, interprété par une Audrey Hepburn magique, rayonnante de jeunesse et d'humour, parvient en effet à retourner à son avantage le traditionnel rapport de force qui lie le séducteur à sa victime, et à faire craquer le volage millionnaire, play-boy sur le retour, incarné par Gary Cooper. Cette Ariane est tout le contraire de l'Ariane de la légende et n'entend pas se laisser abandonner sur son rocher par un Thésée-Flannagan dont elle enflamme la jalousie en le prenant à son propre piège de stakhanoviste de la séduction : le rôle de croqueuse d'hommes va comme un gant à cette très jeune fille parfaitement inexpérimentée, sauf en imagination. Au miroir des apparences, l'alouette-Flannagan se laisse prendre comme une débutante. Ses armes de séducteur conventionnel ne font pas le poids face aux pouvoirs de l'imaginaire dont use, avec un parfait sang-froid l'ingénue lancée à fond dans son numéro de libertine, exploitant avec un cynisme méthodique les dossiers de son détective privé de père (incarné par un Maurice Chevalier aux petits oignons), jouant un détachement une nonchalance qui dissimulent parfaitement aux yeux de son partenaire une souffrance et une angoisse que le spectateur, lui, perçoit vivement.

Sur le désir, sur la sexualité, Wilder parvient à dire, tout en se cantonnant apparemment dans un registre des plus chastes (les rapports physiques entre les deux adversaires se réduisent à quelques baisers et à quelques enlacements), des choses bien troublantes. Dans l'hôtel de luxe où il  a coutume de leur donner rendez-vous  (certaines semblent se prêter de longue date  à des rencontres réglées depuis longtemps dans leurs moindres détails), Flannagan soumet ses conquêtes à une rituelle séance de flirt savamment conduit, avec présence d'un quatuor  de musiciens tziganes en tenue de soirée qui jouent invariablement la même valse langoureuse, mais assument inévitablement aussi le rôle scabreux de voyeurs rémunérés d'ébats dont le terme reste d'ailleurs incertain : le cinéaste nous met en effet à la porte, en même temps que les musiciens, au moment où ça commence à être très chaud. La question est donc de savoir jusqu'où ça va et si Flannagan / Gary Cooper consomme. Rien n'est moins sûr. Une brève scène où l'on aperçoit Ariane se refaire une beauté après la fête pourrait laisser à penser que la séance est allée jusqu'à son terme naturel, auquel cas notre ingénue ne le serait plus tout-à-fait, ni même plus du tout. La différence d'âge ( Gary Cooper avait près de trente ans de plus qu'Audrey Hepburn), qui choqua le public de l'époque, est un piment supplémentaire. La séance se répétant sans déboucher sur une intimité qui dissiperait l'incertitude, on finit par se dire que, peut-être, Flannagan / Cooper se contente de savourer les préliminaires sans aller jusqu'à conclure;  on en tire les conclusions qu'on veut sur l'intensité de ses pulsions animales de quinquagénaire. Qui est le plus fasciné dans ces échanges au son d'une musique qui porte justement le titre de Fascination ? On admettra que c'est la femme, mais sans en avoir la certitude. En tout cas c'est bien sur un Flannagan  durablement fasciné qu'Ariane remporte une victoire qu'on espère définitive.

Au dénouement, le cinéaste semble sacrifier au rituel du happy-end le plus conventionnel qui soit, mais avec une désinvolture et une malice qui l'arrachent à la platitude et amènent le spectateur à le comprendre autrement que ne le voudrait la morale puérile et honnête. D'ailleurs, la voix off du père, qui nous explique que ce qui avait tout l'air d'un enlèvement allait conduire à un mariage, a été ajoutée après coup.

Dans son rôle de chef d'orchestre inspiré , servi par des scénaristes, des décorateurs, des acteurs (etc. etc.) qui ne le sont pas moins, on ne se lasse pas d'admirer ce magicien virtuose que fut Billy Wilder qui trouva aux Etats-Unis  des moyens à la hauteur de son génie. Ariane, comme La garçonnière, comme Certains l'aiment chaud, en témoigne avec éclat.


Love in the afternoon  (Ariane),  film de Billy Wilder, scénario de Billy Wilder (1957), avec Audrey Hepburn, Gary Cooper, Maurice Chevalier.


Toinou chérie , avatar eugènique féminin






mercredi 23 octobre 2013

Après moi, le déluge !

991 -


" Après moi, le déluge " : ce mot, attribué tantôt à Louis XV, tantôt à sa favorite, Madame de Pompadour, est généralement interprété comme l'expression d'une indifférence cynique et désinvolte à l'égard de ses propres responsabilités envers les générations futures. En somme, il n'a pas très bonne presse, et beaucoup le jugent même scandaleux.

Je ne sais pas si Louis XV, si Madame de Pompadour, étaient athées. Je doute qu'ils aient été des croyants très ardents et très sincères, mais je me trompe, peut-être.

Quel athée conséquent ne pourrait en effet reprendre à son compte ce mot sulfureux ? Athée depuis l'enfance et qui le suis resté sans que jamais aucun doute m'effleure, c'est en toute tranquillité et sans aucun scrupule de conscience que je dis, à mon tour : "Après moi, le déluge".

Le déluge, ou autre chose. Le paradis terrestre, par exemple : pourquoi pas? Peut-être qu'après ma mort l'humanité parviendra à surmonter les multiples difficultés qui lui interdisent encore l'accès du paradis sur terre et à écarter les multiples dangers qui menacent sa survie même. Peut-être que, comme dit la chanson, les hommes vivront d'amour. Mais je n'y serai plus, et cela ne me concernera ni ne m'affectera en rien.

J'ai soixante-treize ans, je relève d'un cancer, et selon toute probabilité j'aurai été rayé du nombre des vivants bien avant le demi-siècle. Aussi me soucié-je comme d'une guigne de ce qui pourra bien arriver à l'humanité en général, comme à ceux que j'aurai connus, fréquentés, avec qui j'aurai vécu, à ceux, enfants et petits-enfants, qui me sont redevables de la vie, en particulier. Je ne souhaite aux uns et aux autres que du bonheur, bien sûr, mais je pourrais aussi bien appeler sur tous la malédiction céleste que cela reviendrait strictement au même. Ce qu'il adviendra d'eux au-delà de cette limite où mon ticket ne sera plus valable,  ce n'est en rien mon affaire et ne me préoccupe aucunement. Je n'y serai pour rien. Et même si, par mon inconduite, ma négligence, ma malhonnêteté, mes inconséquences, j'aurai influé, si peu que ce soit, sur les destinées de ceux qui me succéderont, toutes mes responsabilités seront annulées, effacées par la mort. Que l'on m'accuse ou que l'on m'absolve, je ne le saurai pas, et n'aurai même pas à m'en  laver des mains depuis longtemps parties en fumée. La responsabilité, la culpabilité, sont des affaires de vivants, ne concernent que les vivants. De son vivant, Adolf Hitler fut responsable de l'assassinat d'innombrables innocents. Mais à l'heure de sa mort,  le responsable le plus légitimement désigné, le coupable le plus monstrueux, tire sa révérence et s'évanouit à jamais, au nez et à la barbe de tous ceux qui rêvaient de le faire aux pattes. Le suicide de Hitler fut son ultime pied de nez à toutes ses victimes.

La mort solde instantanément tous les comptes de l'élu du jour. C'est son côté pratique. C'est pourquoi tout un chacun regrettera au moins une fois dans sa vie de n'avoir pas été un de ces grands historiques  abominables massacreurs morts dans leur lit, en dépit des complots, des crachats et des malédictions : avoir fait les quatre cents coups, et puis, à l'heure de la mort, tirer à tous sa révérence, les envoyer tous se faire foutre, non seulement ses contemporains mais toute l'humanité jusqu'à la fin des temps, quelle jubilation ! Après nous, le déluge.

L'approche de l'échéance et le choc de la maladie ont ouvert au coeur de ma conscience un espace aride de détachement désinvolte à l'égard de tout. Détachement plutôt rieur, jusqu'ici et qui m'amène à porter sur le monde extérieur et sur moi-même un regard neuf. J'aimerais bien que cet état dure suffisamment pour me permettre de comprendre mieux beaucoup de choses. J'ai l'impression de progresser, d'y voir plus clair. Mais je ne me fais pas d'illusions. Le temps m'est compté et je n'aurai pas le loisir d'aller très loin dans ce sens. " Tout ceci est maintenant derrière vous ", m'a dit naguère mon jeune chirurgien. Tiens donc. Le goût de vivre est désormais  relevé d'une pointe d'amertume qui ne s'effacera pas.  " Je mourrai, oui, je mourrai. Dans quarante ans, dans cinquante ans, dans trois cents ans. Plus tard. Quand je voudrai, quand j'aurai le temps, quand je le déciderai ", dit le Roi d'Ionesco. J'ai été capable, moi aussi, de cette bienheureuse inconscience. Mais tout ceci est maintenant derrière moi.

Quand on est persuadé, comme je le suis, qu'à la fin tout s'anéantira avec l'anéantissement de la conscience vivante, on peut être tenté de se dire que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Si la mort abolit tout, à quoi bon se traîner sur cette terre au long de si peu d'années, à quoi bon endurer souffrances, déceptions, frustrations, pour rien ? Dans la mort, on ne gardera nul souvenir du temps des cerises et des amours. Et si elle égalise tout, quel destin a plus de valeur qu'un autre? Alexandre vaut Adolf Hitler qui vaut l'abbé Pierre qui vaut Tartempion. Les valeurs sont l'affaire des seuls vivants, mais les vivants sont des morts en sursis. Si Dieu n'existe pas, constate Ivan Karamazov, alors tout est permis. Force est de reconnaître qu'il a raison, même si les humains n'explorent guère, en définitive, les possibilités de cette permission. Les sociétés n'ont pas vraiment besoin, pour fonctionner à peu près raisonnablement, de la peur du gendarme Dieu. La peur du gendarme humain y pourvoit largement. On se dit que Camus aussi avait raison, que le seul problème philosophique sérieux, c'est celui du suicide. Mais le suicide n'est pas un problème philosophique, on ne se tue pas pour des raisons philosophiques, c'est une question de vouloir-vivre; il s'agit seulement de savoir s'il est  assez fort pour vous empêcher de sauter le pas, ou non. On peut envier le courage d'un suicidé mais on ne peut jamais vraiment le comprendre parce que le suicide est le produit de dispositions absolument individuelles qui n'ont rien à voir avec les raisons -- personnelles ou philosophiques -- qu'on peut avoir de souhaiter mourir. En ce qui me concerne, j'ai, comme tant d'autres, le vouloir-vivre chevillé au corps, je n'en tire aucune fierté, c'est comme ça. Même très mal en point, je n'aurai probablement jamais le courage de sauter le pas. Je finirai  banalement, sur un lit d'hôpital, protégé de la souffrance par le coma, et terminé. Le vieux de la chambre 73 vient de casser sa pipe, préviens qu'on l'embarque.

L'athéisme conséquent, c'est l'Ecclésiaste privé de son prolongement eschatologique. Vanitas vanitatum, et omnia vanitas . Point final. Il fut un temps où, en guise de substitut de l'espérance religieuse, un athée pouvait espérer au moins des lendemains qui chanteraient pour ses descendants. Mais personne n'y croit plus.

Mais rassurons-nous : il n'est pas de paix plus profonde , plus pure et plus durable que celle du Néant. Quelle consolation de pouvoir se dire, comme les poilus sortis de l'enfer des tranchées : plus jamais ça. Et cette fois, on peut vraiment y compter.



John Brown




dimanche 20 octobre 2013

Leonarda, reviens !

990 -


Il aura (presque) suffi d'une maladresse des services administratifs et policiers pour transformer en affaire d'Etat une très anodine affaire de reconduite à la frontière. Mais on n'en serait pas arrivé là si les médias, alertés par des enseignants, des responsables syndicaux, des militants d'associations d'aide aux sans-papiers, ne lui avaient pas conféré une incroyable importance, au point que le Président de la République s'est cru obligé de faire une mise au point télévisée qui n'a d'ailleurs pas suffi à mettre fin à la polémique. Tandis que la mère de Leonarda refusait hautement la proposition de permettre à sa fille de retourner seule en France, Harlem Désir souhaitait que la permission accordée à Leonarda soit étendue aux autres membres de la famille, sauf, apparemment, au père ! Et comme, d'autre part, les lycéens n'ont pas mis fin à leur mobilisation, on peut s'attendre à quelques rebondissements supplémentaires.

Des qui ne souhaitent sûrement pas que l'affaire s'apaise, ce sont tous ceux qui se sont juré d'avoir la peau de Manuel Valls, un ministre de l'Intérieur beaucoup trop répressif, trop énergique et trop populaire pour leur goût, et qui s'était déjà mis bêtement à la faute par des propos douteux visant les Roms. Le président ayant pris soin de ne pas désavouer son ministre, le beau Manuel n'est pas acculé à la démission, mais rien n'est encore sûr.

Ce que souligne crûment, en tout cas, l'affaire Leonarda, c'est l'état de violente crispation où en est arrivée la société française  sur les problèmes d'immigration.  Tandis que les uns dénoncent avec fureur une politique répressive guère différente à leurs yeux de celle de Sarkozy, les autres dénoncent avec une fureur non moins grande le laxisme de nos gouvernants, qu'il accusent d'ouvrir toutes grandes nos frontières à ce qu'ils perçoivent comme une invasion. On ne prendrait guère de risque à parier que  la prochaine présidentielle se jouera d'abord sur ce thème-là. Il semble d'ailleurs qu'elle soit déjà jouée. Les cantonales de Brignoles indiquent  clairement dans quel camp la France va basculer. Avec l'affaire Leonarda, quelle qu'en soit l'issue, c'est d'ailleurs comme si c'était fait. On peut être sûr que, dans les trois années qui restent de présidence Hollande, quelques péripéties du même genre suffiront à enfoncer le clou. Il restera à ceux des électeurs, des militants et des responsables UMP qui n'ont plus guère d'illusions sur les chances de Sarko ou de Fillon à prendre la décision, qui les démange depuis longtemps, de rejoindre Marine avec armes et bagages. On cessera alors de se demander si le FN dispose du personnel politique nécessaire pour gouverner. La réponse sera clairement oui, et le tour sera joué.

Depuis quelques décennies, la France connaît un afflux massif de populations étrangères, extra-européennes essentiellement, avec tous les problèmes d'intégration que cela pose. Ce phénomène, qui touche d'ailleurs toute l'Europe occidentale, suscite l'inquiétude de l'homme de la rue, incessamment réveillée par une multitude de faits-divers qui suscitent à leur tour de multiples réactions et prises de position. Du citoyen lambda à l'essayiste distingué en passant par le politicien et le militant associatif, chacun y va de son point de vue, de sa récrimination, de son cri d'angoisse, de son avertissement. Dans un récent billet mis en ligne sur le site de la République des livres, Pierre Assouline rend compte, avec une certaine complaisance, de deux ouvrages récents, Les Derniers jours, de Jean Clair, et L'Identité malheureuse, d'Alain Finkielkraut. Ces deux auteurs s'accordent pour dénoncer la dégradation de tout ce qui faisait, naguère encore, selon eux, la qualité  de notre civilisation et de notre langue. Dans les deux cas (c'est plus net, semble-t-il, chez Jean Clair), ce déclin est, sinon ouvertement, du moins sournoisement lié aux brassages de populations provoqués par les flux migratoires. Cette mise en accusation de l'immigration était encore plus claire et plus violente dans Fatigue du sens, de Richard Millet (2011),dont j'ai moi-même rendu compte sur ce blog (billet du 22/05/2013). On retrouve la même thématique dans les développements de Renaud Camus sur le thème de la "contre-colonisation" de la France.

Ces défenseurs moroses de la culture et de la langue françaises ont en commun le regard uniformément négatif qu'ils portent sur l'immigration, surtout si elle est extra-européenne. Ces laudatores temporis acti, nostalgiques d'un passé révolu, sont des réactionnaires au sens le plus exact du terme. Confrontés, comme nous le sommes tous, à un phénomène qui contribue puissamment à remodeler en profondeur la société française et les sociétés européennes, ils sont dans l'incapacité de l'appréhender avec un minimum de générosité, d'empathie, d'optimisme. Cantonnés qu'ils sont à leur rôle d'oiseaux de mauvais augure, on attendrait en vain d'eux la moindre esquisse de propositions d'avenir positives, le moindre effort pour tenter d'imaginer ce que pourrait être un nouveau vivre-ensemble dans une société transformée. Ils se contentent de ressasser de livre en livre leurs vaticinations moroses, à l'instar d'un Alain Finkielkraut, dont les positions n'ont guère changé depuis La Défaite de la pensée (1987). Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que leurs diagnostics entrent en résonance avec ceux du Front national dont, objectivement, et même s'ils s'en défendent (voir la fureur de Millet refusant d'être traité de fasciste), ils font le jeu et auquel ils fournissent une sorte de vitrine intellectuelle clandestine et BCBG. Mais, n'est-ce pas, tout cela est dans l'air du temps.

Au fond, qu'il s'agisse de Millet, de Clair, de Finkielkraut ou de Camus, tous s'accommoderaient de l'immigration à condition qu'elle n'ait aucune influence sur le fonctionnement de la société où eux-mêmes ont vécu leur jeunesse ( tous quatre ont atteint ou largement dépassé la soixantaine), et que les immigrés se conforment en douceur à un modèle d'intégration qui était encore relativement efficace dans l'école et la société françaises des années 60. Mais il n'en est rien. Les immigrés arrivent dans une France  en crise avec leur langue, leur culture, leur religion, dans un pays dont le modèle culturel n'a plus à leurs yeux le prestige qu'ils pouvait avoir pour leurs prédécesseurs d' il y a cinquante ans. Ils n'ont nulle intention de renier leurs racines, et se moquent des délirantes exigences d'un Richard Millet, pour ne citer que lui, sur ce point. Ce ne sont pas les mesures prises par nos gouvernants, qu'ils soient de droite ou de gauche, qui changeront grand'chose à un phénomène de cette ampleur, sur les causes profondes duquel ils n'ont guère de prise, comme nous l'a rappelé le drame de Lampedusa. C'est dans une France profondément transformée, et qui ne ressemblera guère à celle que nous aurons connue, que vivront nos enfants et nos petits-enfants. Black is beautiful, et vive le métissage. Il faut nous y faire : la France de papa, c'est fini. Sauf à tirer un trait spectaculaire sur les principes dont notre démocratie se réclame et sur notre appartenance à une Europe elle-même acquise à ces principes, elle ne reviendra plus. La société où il nous faut vivre tourne le dos résolument aux visions nostalgiques d'un Jean Clair, d'un Finkielkraut ou d'un Millet. Ce dernier nous fait part de sa tentation de quitter la France. Ce serait un choix logique de sa part. Conseillons-lui cependant d'y regarder à deux fois avant de déterminer son point de chute.

Mais toi, Leonarda, puisque notre Président te le propose, tu peux revenir. Charme nous, ma fille, de ton français quelque peu barbare, de ton langage d'oiseau  (1) : ça nous changera un peu du français châtié/châtré de tous ces vieux cons dont la leçon n'est plus de saison. Avec toi, et avec les autres, nous inventerons la France de demain, et sa langue.

Les refus crispés d'un Clair, d'un Finkielkraut, d'un Camus, d'un Millet, nous font chier. La vie aura l'exubérance de la joie, ou elle ne sera pas. La vie et la pensée auront l'exubérance infiniment ouverte de l'amour, ou elles ne  seront pas.


Note 1 -

L'enthousiasme me fait quelque peu délirer. Il va de soi qu'après quatre ans passé en France et à l'école française. Leonarda parle couramment le français usuel.

Lire sur ce blog : "Fatigue du sens", de Richard Millet : portrait de l'artiste en vieux fasciste morose (22/05/2013)


( Posté par : Myriam Ben Rataboum , avatar eugènique issu de l'immigration )


Les Jambruns communiquent -

Nous avons reçu (à 17h) de notre collaborateur Babal un courriel ainsi libellé :

" Je viens de prendre connaissance, avec la consternation que vous pouvez imaginer, du billet de Myriam Ben Rataboum. Je crois avoir été, jusqu'à présent, un contributeur utile, dont les prises de position ont été généralement appréciées. Je constate que les vues de la dame Rataboum sont incompatibles avec celles exposées par moi dans plusieurs billets récents. Alors, de deux choses l'une : ou vous virez sans délai la Rataboum, ou vous recevez ma démission. Je ne coexisterai pas une heure de plus avec cette b..., avec cette boug..., avec cette bougnesse. J'attends. "

Une décision s'imposait. Nous avons donc tranché. Myriam Ben Rataboum sera  expulsée, mais sera réintégrée au cas où elle en ferait la demande (cette proposition généreuse ne s'étend pas à sa nombreuse parentèle). Un choix aussi mesuré, vraiment digne de Salomon, nous semble de nature à calmer l'indignation de Babal, dont nous comprenons les raisons, mais auquel nous demandons instamment de renoncer à son projet de démission.

Nous recevons (17h15) un nouveau courriel de Babal ainsi libellé :

" Francesco Guicciardini a écrit :

" La puissance d'un gouvernant s'affaiblit lorsqu'elle n'est pas fondée sur l'amour des citoyens et qu'elle ne s'exerce pas non plus avec l'empire absolu et sans scrupules d'un tyran ".

A la lumière de ces fortes paroles, je vous laisse définir votre position, que je vois pour ma part comme celle d'un cul à égale distance de deux cuvettes de WC. Votre sagesse de Salomon me paraît avoir la mollesse d'un dessert à la vanille d'une marque connue que je ne nommerai pas. Je ne vous salue pas.

P.S. (hi hi !) : J'ai trouvé sur internet une photo de Rataboum. Elle serait mieux à sa place à se gratter les puces dans un arbre. "

A bientôt, les enfants



samedi 19 octobre 2013

Le visage du Christ selon Jawlensky et quelques autres

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Nous devons largement à une certaine lecture des textes sacrés du Christianisme, sinon la possibilité, du moins l'épanouissement de la représentation figurée en Occident. A contrario, une certaine lecture du Coran aura abouti à priver (sauf exceptions secondaires) une considérable fraction de l'Humanité des enseignements et des plaisirs de la représentation des choses du monde, des êtres vivants et des êtres humains.

Le Nouveau Testament ne fournissant aucun renseignement sur ce point, peintres et sculpteurs ont tenté, au cours des siècles, de donner une réponse à la question que ne manquaient pas de se poser les fidèles : à quoi le Christ, qui s'était fait homme, pouvait-il bien physiquement ressembler ?

La réponse, évidemment, varie en fonction non seulement des codes picturaux en vigueur à telle ou telle époque, mais aussi de la prévalence de telle ou  telle option théologique,  des traditions locales. de la sensibilité personnelle de l'artiste et des goûts des clients (l'Eglise, en général). Entre un Christ Pantocrator à la voûte d'une église sicilienne, le Christ roman du portail de Conques, un Christ Renaissance, un Christ baroque et un barbu de Georges Rouault, quoi de commun ? On n'a manifestement pas affaire au même bonhomme, et pourtant c'est le même. Les fidèles ne s'y trompent d'ailleurs pas, mais le mystère, tout de même, demeure. Pourquoi Je est-il toujours un autre ? Pas simple de trouver une  explication. Si ?

Une partie de l'exposition Les Aventures de la vérité, coordonnée par Bernard-Henri Lévy, à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence, donne à voir quelques unes de ces variations. Dans le coin de salle où il est exposé, un tableau de petit format (37,5 x 27,2 cm) éclipse aisément les oeuvres près desquelles il est exposé, en dépit d'un accrochage défavorable (au-dessus d'une toile de dimensions bien plus importantes dont je n'ai d'ailleurs pas gardé le moindre souvenir) . Il faut dire que, bien que d'une tonalité dominante très claire, il troue littéralement le mur blanc. Son titre : Le visage du Sauveur : Dolorosa . Ce féminin nous guide évidemment vers une interprétation, la féminité de ce visage nous étant ainsi rendue plus sensible encore. Le visage ici très sobrement représenté l'est  selon une technique qui tend vers l'abstraction, réduisant presque la représentation à quelques lignes colorées. Le résultat n'en est pas moins très expressif, émouvant et délicatement poétique. Ce tableau fait partie d'une série réalisée vers 1920 par Alexei Jawlensky (1864-1941), peintre d'origine russe qui vécut et créa en Europe occidentale, en France, en Suisse et en Allemagne. Il se lia avec Vassili Kandinski, Franz Marc, Paul Klee, Emil Nolde, mais aussi Igor Stravinski et Rainer-Maria Rilke. et bien d'autres. En France , tout au moins, en dépit de la qualité des oeuvres de ce représentant majeur de l'expressionnisme, coloriste puissant, dont les oeuvres soutiennent sans difficulté la comparaison avec celles d'un  Franz Marc ou d'un Emil Nolde, Jawlensky reste peu connu et les expositions qui lui sont consacrées sont rares. Le catalogue soigné de l'exposition d'Arles, en 1993, reste un document de référence pour la connaissance de ce peintre (éditions Actes-Sud). Considérées comme de l'art dégénéré, les oeuvres de Jawlensky fut interdites d'exposition en Allemagne par les nazis dès 1933.

Il y a deux façons  de visiter cette exposition. La première consiste à suivre sagement le parcours fléché en lisant les panneaux succincts à l'entrée des salles (niveau classe de terminale) et, dans le catalogue, les commentaires par le Maître des oeuvres exposées. Ce n'est pas l'option que semblent choisir la plupart des visiteurs et ce n'est pas celle que nous avons choisie. Nous avons préféré errer dans les salles en  nous laissant attirer par telle ou telle oeuvre. Cette démarche plus ludique m'a permis de repérer un portrait de Patrick Bruel par Philippe de Champaigne (le dernier personnage à gauche de la monumentale Cène du Musée des beaux arts de Lyon) et un autre de François Hollande en veston jaune dans une toile de Gérard Garouste intitulée Les Libraires aveugles, dont la signification politique m'a paru claire. Ce peintre se signale par un traitement très personnel, intelligemment parodique, de références faciles à  repérer ( selon moi, L'origine du monde de Courbet, dans un cas, et, dans l'autre, un croisement de La Parabole des aveugles de Breughel avec le couple Don Quichotte / Sancho Pança ), qui fait de la rencontre avec ses deux oeuvres exposées  un des moments les plus intéressants et amusants de l'exposition. En errant ainsi à travers les salles, sans trop se soucier des vaticinations philosophico-métaphysico-lévytiques, on découvre assez vite que l'ensemble est un aimable fourre-tout sans grande unité -- des oeuvres apparemment dépourvues de tout lien voisinant dans la même salle, le tableau de Garouste cité plus haut à côté d'un illustrissime James Ensor (Masques) relégué dans les cintres en  dépit du bon sens, tandis qu'à un Anselm Kiefer résolument figuratif ( Alkahest) succède une abstraction de Soulages, et ainsi de suite. Peu importe d'ailleurs, l'ensemble de ce qui est montré étant de très haut niveau. On redécouvre de grands classiques ( la Sainte Véronique de l'anonyme flamand du Musée de Brou, un sublime Albert Gleizes du Musée de Jérusalem, accroché, on ne sait pourquoi, à côté d'une Vanité de Philippe de Champaigne, l'hallucinante Pietà de Cosmè Tura du Musée Correr, Les vacances de Hegel, de Magritte, etc. ) et on découvre des oeuvres récentes, comme l'extraordinaire trio de figures montées sur ressorts de Thomas Schütte (Efficiency men, titre fort ironique, à mon avis) ou un  magistral Baselitz ( Amung Ahmung Smolny, de 2009). Indépendamment de ce qu'en pense Bernard-Henri Lévy lui-même, et qu'on découvrira de toute façon en lisant à tête reposée le livre-catalogue une fois rentré chez soi), la plupart des oeuvres retenues sont plutôt stimulantes pour la réflexion, et même si la cohérence de l'ensemble paraît assez souvent problématique, le visiteur en a largement pour son argent. Intellectuellement parlant, le résultat est à peu près aussi convaincant que celui d'une exposition naguère présentée en ces mêmes lieux, et qui réunissait un choix d'oeuvres hétéroclites censées refléter les goûts d'André Malraux. Mais celle-là se passait de tout alibi philosophique. Sans aucun inconvénient.

Quand on ressort, une lumière dorée baigne les jardins de la Fondation, magnifie les pelouses, les sculptures et les pins d'Alep, on se sent nettement moins idiot et plus heureux : que demande le peuple ?


Les aventures de la vérité, à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence, jusqu'au 11 novembre 2013


Anselme le kiffeur



Alexei Jawlensky,  Le Sauveur



mercredi 16 octobre 2013

Les belles de Maguelonne

988 -


D'Aniane, où le second Benoît fonda une abbaye, aujourd'hui réduite à des fondations, m'en vins, par Valmagne où me désaltérai de l'eau de sa fontaine ( on vous y offre aussi un excellent rouge), pérégriner vers Maguelonne, mouette nichée sur son ilôt, moyeu des étangs jetant autour d'elle leur traîne moirée. Depuis Fabrègue, proche faubourg de Montpellier,  je pris le chemin tortueux et montueux, propice aux entreprises des malandrins, qui mène à Villeneuve-lès-Maguelonne. A une orée de la forêt, où je m'apprêtais à m'arrêter pour vérifier mon chemin, stationnait une pénitente noire en courte soutane rouge très moulante. Craignant de troubler sa méditation,  m'éloignai incontinent, mais voici qu'une autre, toute aussi noire et court vêtue, semblait en oraison au bord du chemin. Poursuivant ma route, en aperçus une troisième, toujours très noire : assise derrière une petite table pliante ( autel portatif sans doute), elle se trémoussait, en transes, au son de quelque musique sacrée (gospel ?). Une dense atmosphère spirituelle semblait imprégner ces lieux solitaires -- calcaires et arbres rabougris -- bien faits pour attirer les anachorètes. Au bout d'une lieue, se profilèrent sur la garrigue les murailles d'une austère forteresse au portail de laquelle je lus "Maison d'arrêt départementale". Je compris mieux alors la présence de mes pénitentes noires : sans doute quelque saint abbé retiré derrière ces murailles, mais dont l'influence spirituelle s'exerçait loin au-delà, leur avait-il prescrit d'attendre les pèlerins pour les guider sur le chemin du salut. De Villeneuve-lès-Maguelonne, bourg étendu au bord d'un étang, m'engageai à pied, au-delà d'une passerelle au long de laquelle des pêcheurs mélancoliques, les pieds dans le vide, contemplaient leur bouchon, sur le chemin qui mène à la célèbre église. Une entêtante odeur montait des étangs. Je crus l'identifier comme celle de la saumure (les fondations bénédictines des environs y possédaient des salines), odeur cependant proche de l'odeur d'égout, ou de la station d'épuration standard. C'était sans doute plutôt cela, vu que ces étangs autrefois solitaires sont bordés aujourd'hui d'agglomérations populeuses, bien forcées d'y déverser leurs eaux usées et quelque peu stagnantes à cause de la platitude des rives et de la modestie des entrées maritimes.

Parcours vraiment initiatique pour atteindre l'admirable église et y pénétrer par un porche que domine un Christ bénissant de marbre d'une exquise délicatesse.

Au retour, mes pénitentes avaient disparu : sans doute avaient-elle regagné leur clôture peu éloigné pour s'y abîmer en prières, étendues, les bras en croix, face contre les froides dalles.


Additum - ( 6 février 2014 )

Depuis le rachat, en 2010, de l'ancienne abbaye mauriste d'Aniane par la Communauté de communes de l'Hérault, des fouilles ont été entreprises qui ont mis au jour les fondations de deux églises ; des pièces sculptées ont été trouvées. Résurrection du vénérable monastère fondé par le grand réformateur de l'ordre bénédictin ! Il semble que d'autres vestiges, achetés au début du XXe siècle par Georges Barnard, se trouvent aujourd'hui aux Etats-Unis, mélangés à d'autres provenant de Saint-Guilhem-le-Désert ( au MET de New-York).


Babal, avatar eugènique intermittent








vendredi 11 octobre 2013

A l'échelle de l'arbre

987 -


" L'homme est la mesure de toute chose " a dit Protagoras. Il revenait à un sophiste de mêler ainsi le vrai et le faux. Car, à notre échelle, c'est incontestablement vrai. Mais il suffit de choisir une autre échelle pour que cela devienne faux. L'échelle de l'arbre, par exemple.

L'échelle de l'homme, elle se situe entre un mètre cinquante et deux mètres, en gros le double  de l'échelle du cochon sauvage, seulement le triple de celle du chien domestique. J'étais ce matin en ville. Autour de moi, l'échelle humaine s'imposait. Je sortais d'un super (super, quelle prétention) marché, où j'avais circulé parmi des amoncellements d'objets à l'échelle des besoins humains, dans une atmosphère épaisse de vulgarité, de brutalité et de laideur. Je rejoignais sur le parking mon appendice motorisé ferraillant, perdu dans une foule d'appendices motorisés ferraillants. Autour de moi se hâtaient d'autres humains aux visages généralement fermés, poussant leurs caddies débordants. Un type  en jaune fluo en moto-crottes aspirait les crottes.

Je m'éloignai sur l'avenue, au volant de mon appendice ferraillant, l'oeil attentif aux divers obstacles à l'échelle humaine surgissant inopinément. En hauteur mon champ de vision n'excédait pas cinq mètres, trente mètres en largeur.

A ce régime on se sent assez vite oppressé. On ne s'en rend pas bien compte, mais de se laisser ainsi ravaler systématiquement à une échelle qui n'est que le double de celle du cochon sauvage, ça use. On respire mal.

Or,  juste après avoir évité de justesse une mère de famille poussant hardiment, sans regarder ni à droite ni à gauche (ignorant sans doute les injonctions du fils du chevalier Bayard à son père), une poussette où trônait le fragile espoir de la lignée, je m'avisai qu'on peut très bien conduire (à vitesse modérée) tout en élevant son regard au-dessus de l'échelle canino-porcino-humaine, sans perdre de vue pour autant ce qui s'y passe. Alors on voit les arbres, à commencer par ceux qui s'alignent le long de l'avenue, ordonnant la perspective autrement, imposant leur échelle d'arbres. On est saisi tout de suite de leur beauté, de leur noblesse, de leur sérénité, on respire tout de suite plus large, on oublie les moto-crottes et le type derrière qui vous serre en faisant des gestes, on se sent bien, on conduit bien. Pourtant, ce ne sont que de vulgaires acacias, mais est-ce qu'un arbre est jamais vulgaire ?

J'ai parcouru, l'autre jour, une route départementale où la beauté des arbres, des deux côtés du ruban de macadam, est bouleversante. C'est entre Montagnac et Clermont-l'Héraut. Ce sont des platanes gigantesques dont les ramures se rejoignent en voûte au-dessus de vous. Là-bas devant, au bout de la ligne droite, là où la route tourne, les fûts découpent de hautes fenêtres ogivales. Aucune des magnifiques cathédrales romanes qu'on peut admirer dans la région n'ouvre de nef aussi grandiose. Ces arbres sont vraiment royaux. Ils devraient être comptés parmi les monuments de notre patrimoine, et protégés. Je frémis à l'idée de penser qu'un jour, dans quelque bureau, sera prise la décision de les couper pour élargir la route. C'est vrai qu'elle n'est pas trop large , elle est restée à l'échelle humaine, tandis que les platanes, eux, ont grandi à leur échelle à eux. Ils se moquent des préoccupations de nos décideurs, soucieux de limiter les effets meurtriers des rages de vitesse qui, tout en bas, à ras du sol, possèdent les animalcules humains.

Poursuivant ma route, au volant de mon appendice ferraillant au coffre empli d'objets à l'échelle de mes besoins d'animalcule humain, et bien décidé, histoire de prolonger l'effet bienfaisant de la vue des ramures des arbres de l'avenue, à lever le nez au-dessus du niveau de l'échelle humaine, sans pour autant mettre en danger mes congénères ni moi-même, je découvris, loin dans la colline, quelques magnifiques spécimens de pins d'Alep que je n'avais pas encore repérés, épanouissant leurs cimes très au-dessus de la masse compacte de leurs voisins, soumettant tout le paysage à leur échelle, y compris le ciel, dont la beauté ne s'exalte vraiment que si la beauté de quelques arbres d'exception  la met en valeur.

Là-bas, de l'autre côté de la fenêtre, à quelque deux cents mètres, trois cyprès florentins marquent le pied de la colline,  se détachant sur un rideau de hauts pins, tandis que, derrière, d'autres escaladent en troupe serrée la crête, découpant capricieusement, mais de façon toujours mystérieusement juste, une étroite bande de bleu très doux, au-dessous de nuages légers,  blancs et roses. Immobilité. Silence. Harmonie. En bas, une moto rouge et jaune, chevauchée par un hargneux scarabée noir, s'éloigne vivement, dans des bruits de pet surdimensionnés. Je pète au nez de la création. J'affirme furieusement mon existence de pou à la face de l'infini.

Beauté des arbres, beauté poignante, beauté sidérante, toujours renouvelée, jamais la même. Aucun arbre ne ressemble à un autre de la même espèce. Chacun s'est arrangé pour ordonner son architecture singulière, infiniment complexe, infiniment secrète, dont chacune demanderait une étude attentive, mais probablement infinie. Car cette ordonnance est sans cesse différente, au fil des jours, des saisons, des années. Même la  mort renouvelle la beauté des arbres. J'en sais quelques uns, dans les hauteurs, foudroyés, rongés jusqu'au coeur, et pourtant toujours debout, magnifiques, altiers, véhéments, attendant, depuis des années, la rafale qui les couchera.

Malgré la différence d'échelle, les humains se sentent les parents des arbres. C'est sans doute le privilège de la station debout. Ils se reconnaissent dans cet élan vers le haut. Comme eux, les arbres ouvrent grands leurs bras, comme eux ils couvrent leur chef d'une épaisse chevelure. comme eux, ils parlent. " Le gémissement des pins d'Argelouse, la nuit, n'était émouvant que  parce qu'on l'eût dit humain ", écrit Mauriac à la fin de Thérèse Desqueyroux. Il n'a pas besoin, pour être émouvant, de cette caution d'une ressemblance humaine, objecterais-je à Mauriac. Les anciens Grecs étaient plus près de la vérité que le romancier catholique quand ils captaient religieusement les murmures du chêne de Dodone.

Arbres, temples du vivant. Giono l'a superbement montré, peignant le chêne de la scierie dans une page inoubliable de Un roi sans divertissement. Les arbres offrent logis et protection aux écureuils et aux oiseaux . Il est vrai que, dans les replis du corps humain aussi, diverses populations trouvent refuge, des puces, des poux et des morpions; mais, jusqu'à nouvel ordre, personne n'a jamais entendu un morpion chanter.


Onésiphore de Prébois






mercredi 9 octobre 2013

Quelque chose en nous de Patrice Chéreau

986 -


Les gens de ma génération qui aiment le théâtre, l'opéra et le cinéma ont tous en eux, comme dit à peu près la chanson de Johnny, quelque chose de Patrice Chéreau. Nous  avons tous été marqués, dérangés, émus, par quelqu'une de ses mises en scène, de ses interprétations.

A deux ou trois ans près, j'aurais pu m'initier au théâtre dans le groupe lycéen où il s'illustra d'abord. Je venais de quitter ce lycée parisien quand il y entra. Ma vie, qui sait, si je l'avais rencontré, en aurait peut-être été changée.

Le premier spectacle mis en scène par Chéreau que j'aie vu, ce fut La Dispute. C'était dans la belle salle, aujourd'hui disparue, du Palais de la Méditerranée à Nice. Quarante bonnes années après, je garde un souvenir très vif de cette représentation. Je ne sais pas si c'est lui qui lança l'usage, aujourd'hui assez fréquent, de faire intervenir des comédiens depuis la salle. Ce soir-là, c'est juste à côté de moi qu'une comédienne à l'accent sud-américain (si je me souviens bien), dans une longue robe blanche, lança le spectacle. Une lumière dorée éclairait les haies de branchages serrés qui fermaient le fond de scène, et je revois, indiscrets voyeurs, les aristocratiques spectateurs et juges de ce qu'au-dessous d'eux, jouaient pour eux sans le savoir des jeunes gens passionnés et naïfs en tunique blanche : théâtre dans le théâtre dont la mise en scène soulignait la  perversité et la cruauté des relations de pouvoir qui le sous-tendent.

J'ai retrouvé cette savoureuse perversité dans une de ses mises en scène d'opéra pour moi les plus réussies, celle des Contes d'Hoffmann. Il fallait oser faire entendre la  musique qui, pour tous les amateurs d'opéra du temps d'Offenbach, a dû le mieux exprimer les suavités de la passion amoureuse, l'air Belle nuit, ô douce nuit, ô sainte nuit d'amour, dans le décor nocturne des avenues d'une cité hausmannienne, derrière les façades solennelles desquelles se dissimulent maintes frustrations sexuelles ; sous les grandes arcades, des putes en bas résille déambulent, en quête de clients. Quand j'écoute aujourd'hui cette musique, elle réveille impérieusement et immanquablement en moi des fragrances de petite culotte sale, de sperme rance et de patchouli. Merci, Chéreau !

Ses mises en scène  de cette époque dévoilent souvent avec une crudité violente les relations de pouvoir, sexuel, économique, politique, qui sont en arrière-plan d'oeuvres qui n'ont  pu les ignorer puisqu'elles baignaient dans les réalités d'une société injuste, brutale, perverse. D'où le scandale suscité au début par sa mise en scène du Ring. Elle nous rappelle qu'on ne peut vraiment comprendre une oeuvre du passé quand on fait abstraction de la société qui l'a vu naître. Monté par Chéreau, Götterdammerung apparaît comme une méditation sur une société en crise, dont les valeurs sont minées par les conflits de pouvoir, et où l'heure de la révolution approche. Lecture absolument légitime, dans  une mise en scène devenue un classique, et qui restera comme une référence propre à éclairer toute réflexion sur les droits et les devoirs du metteur en scène.

Cette approche violemment décapante du politique et du social, on la retrouve, bien sûr, dans La Reine Margot, oeuvre intense, véhémente et cruelle. Pas étonnant que Chéreau ait accepté d'interpréter Camille Desmoulins dans le Danton de Wajda, personnage dont il propose une incarnation fiévreuse, presque désespérée, dénonciation des illusions de l'idéalisme en politique.

Chéreau a fait une lecture publique des Carnets du sous-sol, de Dostoïevski, mais je ne sache pas qu'il en ait monté une adaptation théâtrale. Ce qu'il en aurait fait m'aurait vivement intéressé, ayant moi-même monté, avec de jeunes interprètes, quelques scènes de cette oeuvre fascinante aux puissantes potentialités dramatiques. Comme celles du  Ring, ses mises en scène des pièces de Bernard-Marie Koltès resteront  comme des références incontournables, même si l'on peut imaginer des visions moins dépouillées que les siennes (celles de Catherine Marnas, par exemple, dont le récent Sallinger fut une remarquable réussite) . J'ai un faible pour ce Chéreau dépouillé jusqu'à l'ascétisme : tout pour l'acteur, presque rien que l'acteur, c'est la vertu de spectacles comme Dans la solitude des champs de coton et comme l'admirable et bouleversant La Douleur, servi par une Dominique Blanc d'autant plus inspirée qu'elle était admirablement dirigée par un directeur d'acteurs qui sut convaincre les chanteurs de Bayreuth qu'ils n'étaient pas seulement des chanteurs mais aussi des comédiens.

Jambrun, avatar egènique invétéré



De la Maison des morts



mardi 8 octobre 2013

La calamiteuse gestion du naufrage de Lampedusa

985 -


Ne retournons pas le fer dans  la plaie : si l'imbécile Sarkozy n'avait pas lancé sa croisade contre Kadhafi, les trois cents et quelques naufragés de Lampedusa seraient encore vivants, pour la bonne raison que la police du colonel ne les aurait pas laissés embarquer. Mais enfin, il faut se faire une raison : nos chefs d'Etat, qu'il s'agisse de Sarko en Libye ou de son émule Hollande en Syrie, se lancent comme des petits fous, et réfléchissent aux conséquences après.

Après avoir sauvé quelques naufragés encore vivants, les gardes-côtes italiens s'évertuent à récupérer les noyés au fond de l'eau. Les finances italiennes ne sont pourtant pas si florissantes qu'il faille en plus gaspiller les deniers publics dans des opérations inutiles. Sans compter les frais d'obsèques, pour des cadavres que, de toute façon, la plupart des victimes étant dépourvues de papiers d'identité, personne ne serait venu réclamer.  Tous les marins du monde savent qu'en cas de naufrage, la mer est une sépulture honorable.

De plus, on sait qu'en raison de la surpêche, les fonds méditerranéens sont dramatiquement désertés par diverses espèces de crustacés, notamment les crabes. Ces sympathiques habitants des fonds marins se chargent de les nettoyer en consommant les charognes, avant de se retrouver sur les tables de nos restaurants.

Ce matin, au petit dej, en lisant Var-Matin, il m'est venu une idée fumante propre à solutionner les multiples problèmes causés par l'afflux de sans-papiers : pourquoi, que je me suis dit comme ça, ne pas les rafler, puis les embarquer sur des bateaux réformés (il ne manque pas de  chalutiers en train de rouiller au fond des bassins de nos ports de pêche) que, grâce à des dispositifs assez simples, on saborderait en haute-mer ? Dans Rebecca, que j'ai visionné hier soir, Alfred Hitchkock décrit très bien la méthode, qui se réduit à un problème de robinets à la portée d'un élève de cinquième. Son application à une échelle suffisante assurerait le repeuplement de nos fonds marins en crabes, homards et crevettes.

J'ai aussitôt fait part de ma trouvaille  à Josiane, mon épouse. " Ta proposition est excellente, m'a-t-elle dit en beurrant sa tartine, d'autant plus qu'une fois le stock de sans-papiers épuisé, on pourrait embarquer les vieux cons inutiles dans ton genre, ce n'est pas ça qui manque dans notre beau pays. Pour faire bon poids, on pourrait aussi embarquer Zemmour, Renaud Camus et Richard Millet ".

En voilà une idée qu'elle est bonne.

Quand même, des fois, je me demande si j'aurais pas un petit déficit d'empathie. Mais ça se soigne. Il paraît qu'Himmler était un type très sensible et que, pris à temps... Tiens, mets-moi seulement cinq minutes en tête-à-tête avec une jeune Rom aux yeux de velours, eh bien sur le terrain de la charité fervente, je bats n'importe quel François, sur celui de la conciliation généreuse, je fais la pige à n'importe quel Hollande.