vendredi 11 octobre 2013

A l'échelle de l'arbre

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" L'homme est la mesure de toute chose " a dit Protagoras. Il revenait à un sophiste de mêler ainsi le vrai et le faux. Car, à notre échelle, c'est incontestablement vrai. Mais il suffit de choisir une autre échelle pour que cela devienne faux. L'échelle de l'arbre, par exemple.

L'échelle de l'homme, elle se situe entre un mètre cinquante et deux mètres, en gros le double  de l'échelle du cochon sauvage, seulement le triple de celle du chien domestique. J'étais ce matin en ville. Autour de moi, l'échelle humaine s'imposait. Je sortais d'un super (super, quelle prétention) marché, où j'avais circulé parmi des amoncellements d'objets à l'échelle des besoins humains, dans une atmosphère épaisse de vulgarité, de brutalité et de laideur. Je rejoignais sur le parking mon appendice motorisé ferraillant, perdu dans une foule d'appendices motorisés ferraillants. Autour de moi se hâtaient d'autres humains aux visages généralement fermés, poussant leurs caddies débordants. Un type  en jaune fluo en moto-crottes aspirait les crottes.

Je m'éloignai sur l'avenue, au volant de mon appendice ferraillant, l'oeil attentif aux divers obstacles à l'échelle humaine surgissant inopinément. En hauteur mon champ de vision n'excédait pas cinq mètres, trente mètres en largeur.

A ce régime on se sent assez vite oppressé. On ne s'en rend pas bien compte, mais de se laisser ainsi ravaler systématiquement à une échelle qui n'est que le double de celle du cochon sauvage, ça use. On respire mal.

Or,  juste après avoir évité de justesse une mère de famille poussant hardiment, sans regarder ni à droite ni à gauche (ignorant sans doute les injonctions du fils du chevalier Bayard à son père), une poussette où trônait le fragile espoir de la lignée, je m'avisai qu'on peut très bien conduire (à vitesse modérée) tout en élevant son regard au-dessus de l'échelle canino-porcino-humaine, sans perdre de vue pour autant ce qui s'y passe. Alors on voit les arbres, à commencer par ceux qui s'alignent le long de l'avenue, ordonnant la perspective autrement, imposant leur échelle d'arbres. On est saisi tout de suite de leur beauté, de leur noblesse, de leur sérénité, on respire tout de suite plus large, on oublie les moto-crottes et le type derrière qui vous serre en faisant des gestes, on se sent bien, on conduit bien. Pourtant, ce ne sont que de vulgaires acacias, mais est-ce qu'un arbre est jamais vulgaire ?

J'ai parcouru, l'autre jour, une route départementale où la beauté des arbres, des deux côtés du ruban de macadam, est bouleversante. C'est entre Montagnac et Clermont-l'Héraut. Ce sont des platanes gigantesques dont les ramures se rejoignent en voûte au-dessus de vous. Là-bas devant, au bout de la ligne droite, là où la route tourne, les fûts découpent de hautes fenêtres ogivales. Aucune des magnifiques cathédrales romanes qu'on peut admirer dans la région n'ouvre de nef aussi grandiose. Ces arbres sont vraiment royaux. Ils devraient être comptés parmi les monuments de notre patrimoine, et protégés. Je frémis à l'idée de penser qu'un jour, dans quelque bureau, sera prise la décision de les couper pour élargir la route. C'est vrai qu'elle n'est pas trop large , elle est restée à l'échelle humaine, tandis que les platanes, eux, ont grandi à leur échelle à eux. Ils se moquent des préoccupations de nos décideurs, soucieux de limiter les effets meurtriers des rages de vitesse qui, tout en bas, à ras du sol, possèdent les animalcules humains.

Poursuivant ma route, au volant de mon appendice ferraillant au coffre empli d'objets à l'échelle de mes besoins d'animalcule humain, et bien décidé, histoire de prolonger l'effet bienfaisant de la vue des ramures des arbres de l'avenue, à lever le nez au-dessus du niveau de l'échelle humaine, sans pour autant mettre en danger mes congénères ni moi-même, je découvris, loin dans la colline, quelques magnifiques spécimens de pins d'Alep que je n'avais pas encore repérés, épanouissant leurs cimes très au-dessus de la masse compacte de leurs voisins, soumettant tout le paysage à leur échelle, y compris le ciel, dont la beauté ne s'exalte vraiment que si la beauté de quelques arbres d'exception  la met en valeur.

Là-bas, de l'autre côté de la fenêtre, à quelque deux cents mètres, trois cyprès florentins marquent le pied de la colline,  se détachant sur un rideau de hauts pins, tandis que, derrière, d'autres escaladent en troupe serrée la crête, découpant capricieusement, mais de façon toujours mystérieusement juste, une étroite bande de bleu très doux, au-dessous de nuages légers,  blancs et roses. Immobilité. Silence. Harmonie. En bas, une moto rouge et jaune, chevauchée par un hargneux scarabée noir, s'éloigne vivement, dans des bruits de pet surdimensionnés. Je pète au nez de la création. J'affirme furieusement mon existence de pou à la face de l'infini.

Beauté des arbres, beauté poignante, beauté sidérante, toujours renouvelée, jamais la même. Aucun arbre ne ressemble à un autre de la même espèce. Chacun s'est arrangé pour ordonner son architecture singulière, infiniment complexe, infiniment secrète, dont chacune demanderait une étude attentive, mais probablement infinie. Car cette ordonnance est sans cesse différente, au fil des jours, des saisons, des années. Même la  mort renouvelle la beauté des arbres. J'en sais quelques uns, dans les hauteurs, foudroyés, rongés jusqu'au coeur, et pourtant toujours debout, magnifiques, altiers, véhéments, attendant, depuis des années, la rafale qui les couchera.

Malgré la différence d'échelle, les humains se sentent les parents des arbres. C'est sans doute le privilège de la station debout. Ils se reconnaissent dans cet élan vers le haut. Comme eux, les arbres ouvrent grands leurs bras, comme eux ils couvrent leur chef d'une épaisse chevelure. comme eux, ils parlent. " Le gémissement des pins d'Argelouse, la nuit, n'était émouvant que  parce qu'on l'eût dit humain ", écrit Mauriac à la fin de Thérèse Desqueyroux. Il n'a pas besoin, pour être émouvant, de cette caution d'une ressemblance humaine, objecterais-je à Mauriac. Les anciens Grecs étaient plus près de la vérité que le romancier catholique quand ils captaient religieusement les murmures du chêne de Dodone.

Arbres, temples du vivant. Giono l'a superbement montré, peignant le chêne de la scierie dans une page inoubliable de Un roi sans divertissement. Les arbres offrent logis et protection aux écureuils et aux oiseaux . Il est vrai que, dans les replis du corps humain aussi, diverses populations trouvent refuge, des puces, des poux et des morpions; mais, jusqu'à nouvel ordre, personne n'a jamais entendu un morpion chanter.


Onésiphore de Prébois






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