mercredi 23 octobre 2013

Après moi, le déluge !

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" Après moi, le déluge " : ce mot, attribué tantôt à Louis XV, tantôt à sa favorite, Madame de Pompadour, est généralement interprété comme l'expression d'une indifférence cynique et désinvolte à l'égard de ses propres responsabilités envers les générations futures. En somme, il n'a pas très bonne presse, et beaucoup le jugent même scandaleux.

Je ne sais pas si Louis XV, si Madame de Pompadour, étaient athées. Je doute qu'ils aient été des croyants très ardents et très sincères, mais je me trompe, peut-être.

Quel athée conséquent ne pourrait en effet reprendre à son compte ce mot sulfureux ? Athée depuis l'enfance et qui le suis resté sans que jamais aucun doute m'effleure, c'est en toute tranquillité et sans aucun scrupule de conscience que je dis, à mon tour : "Après moi, le déluge".

Le déluge, ou autre chose. Le paradis terrestre, par exemple : pourquoi pas? Peut-être qu'après ma mort l'humanité parviendra à surmonter les multiples difficultés qui lui interdisent encore l'accès du paradis sur terre et à écarter les multiples dangers qui menacent sa survie même. Peut-être que, comme dit la chanson, les hommes vivront d'amour. Mais je n'y serai plus, et cela ne me concernera ni ne m'affectera en rien.

J'ai soixante-treize ans, je relève d'un cancer, et selon toute probabilité j'aurai été rayé du nombre des vivants bien avant le demi-siècle. Aussi me soucié-je comme d'une guigne de ce qui pourra bien arriver à l'humanité en général, comme à ceux que j'aurai connus, fréquentés, avec qui j'aurai vécu, à ceux, enfants et petits-enfants, qui me sont redevables de la vie, en particulier. Je ne souhaite aux uns et aux autres que du bonheur, bien sûr, mais je pourrais aussi bien appeler sur tous la malédiction céleste que cela reviendrait strictement au même. Ce qu'il adviendra d'eux au-delà de cette limite où mon ticket ne sera plus valable,  ce n'est en rien mon affaire et ne me préoccupe aucunement. Je n'y serai pour rien. Et même si, par mon inconduite, ma négligence, ma malhonnêteté, mes inconséquences, j'aurai influé, si peu que ce soit, sur les destinées de ceux qui me succéderont, toutes mes responsabilités seront annulées, effacées par la mort. Que l'on m'accuse ou que l'on m'absolve, je ne le saurai pas, et n'aurai même pas à m'en  laver des mains depuis longtemps parties en fumée. La responsabilité, la culpabilité, sont des affaires de vivants, ne concernent que les vivants. De son vivant, Adolf Hitler fut responsable de l'assassinat d'innombrables innocents. Mais à l'heure de sa mort,  le responsable le plus légitimement désigné, le coupable le plus monstrueux, tire sa révérence et s'évanouit à jamais, au nez et à la barbe de tous ceux qui rêvaient de le faire aux pattes. Le suicide de Hitler fut son ultime pied de nez à toutes ses victimes.

La mort solde instantanément tous les comptes de l'élu du jour. C'est son côté pratique. C'est pourquoi tout un chacun regrettera au moins une fois dans sa vie de n'avoir pas été un de ces grands historiques  abominables massacreurs morts dans leur lit, en dépit des complots, des crachats et des malédictions : avoir fait les quatre cents coups, et puis, à l'heure de la mort, tirer à tous sa révérence, les envoyer tous se faire foutre, non seulement ses contemporains mais toute l'humanité jusqu'à la fin des temps, quelle jubilation ! Après nous, le déluge.

L'approche de l'échéance et le choc de la maladie ont ouvert au coeur de ma conscience un espace aride de détachement désinvolte à l'égard de tout. Détachement plutôt rieur, jusqu'ici et qui m'amène à porter sur le monde extérieur et sur moi-même un regard neuf. J'aimerais bien que cet état dure suffisamment pour me permettre de comprendre mieux beaucoup de choses. J'ai l'impression de progresser, d'y voir plus clair. Mais je ne me fais pas d'illusions. Le temps m'est compté et je n'aurai pas le loisir d'aller très loin dans ce sens. " Tout ceci est maintenant derrière vous ", m'a dit naguère mon jeune chirurgien. Tiens donc. Le goût de vivre est désormais  relevé d'une pointe d'amertume qui ne s'effacera pas.  " Je mourrai, oui, je mourrai. Dans quarante ans, dans cinquante ans, dans trois cents ans. Plus tard. Quand je voudrai, quand j'aurai le temps, quand je le déciderai ", dit le Roi d'Ionesco. J'ai été capable, moi aussi, de cette bienheureuse inconscience. Mais tout ceci est maintenant derrière moi.

Quand on est persuadé, comme je le suis, qu'à la fin tout s'anéantira avec l'anéantissement de la conscience vivante, on peut être tenté de se dire que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Si la mort abolit tout, à quoi bon se traîner sur cette terre au long de si peu d'années, à quoi bon endurer souffrances, déceptions, frustrations, pour rien ? Dans la mort, on ne gardera nul souvenir du temps des cerises et des amours. Et si elle égalise tout, quel destin a plus de valeur qu'un autre? Alexandre vaut Adolf Hitler qui vaut l'abbé Pierre qui vaut Tartempion. Les valeurs sont l'affaire des seuls vivants, mais les vivants sont des morts en sursis. Si Dieu n'existe pas, constate Ivan Karamazov, alors tout est permis. Force est de reconnaître qu'il a raison, même si les humains n'explorent guère, en définitive, les possibilités de cette permission. Les sociétés n'ont pas vraiment besoin, pour fonctionner à peu près raisonnablement, de la peur du gendarme Dieu. La peur du gendarme humain y pourvoit largement. On se dit que Camus aussi avait raison, que le seul problème philosophique sérieux, c'est celui du suicide. Mais le suicide n'est pas un problème philosophique, on ne se tue pas pour des raisons philosophiques, c'est une question de vouloir-vivre; il s'agit seulement de savoir s'il est  assez fort pour vous empêcher de sauter le pas, ou non. On peut envier le courage d'un suicidé mais on ne peut jamais vraiment le comprendre parce que le suicide est le produit de dispositions absolument individuelles qui n'ont rien à voir avec les raisons -- personnelles ou philosophiques -- qu'on peut avoir de souhaiter mourir. En ce qui me concerne, j'ai, comme tant d'autres, le vouloir-vivre chevillé au corps, je n'en tire aucune fierté, c'est comme ça. Même très mal en point, je n'aurai probablement jamais le courage de sauter le pas. Je finirai  banalement, sur un lit d'hôpital, protégé de la souffrance par le coma, et terminé. Le vieux de la chambre 73 vient de casser sa pipe, préviens qu'on l'embarque.

L'athéisme conséquent, c'est l'Ecclésiaste privé de son prolongement eschatologique. Vanitas vanitatum, et omnia vanitas . Point final. Il fut un temps où, en guise de substitut de l'espérance religieuse, un athée pouvait espérer au moins des lendemains qui chanteraient pour ses descendants. Mais personne n'y croit plus.

Mais rassurons-nous : il n'est pas de paix plus profonde , plus pure et plus durable que celle du Néant. Quelle consolation de pouvoir se dire, comme les poilus sortis de l'enfer des tranchées : plus jamais ça. Et cette fois, on peut vraiment y compter.



John Brown




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