vendredi 4 octobre 2013

" Du hérisson" (Eric Chevillard) : thème et variations !

983 -


Qu'un écrivain, graphomane avéré, découvre, un après-midi d'automne, sur sa table de travail, un hérisson naïf et globuleux et, délaissant l'ambitieux projet autobiographique dont il escomptait, après bien des tentatives avortées, la reconnaissance et la gloire, laisse cet animal sorti d'il ne sait trop où accaparer son attention et sa pensée au long des quelque deux cent trente pages que compte ce livre qui n'est ni vraiment un roman ni un essai ni quoi que ce soit de clairement classable dans les genres littéraires connus, voilà qui n'étonnera que ceux qui ne savaient pas encore qu'Eric Chevillard est un écrivain qui se plaît à nous entraîner loin des chemins battus des genres, des sujets, de l'inspiration et de l'imagination. Et quel animal plus que le hérisson naïf et globuleux serait propre à nous servir de guide au long d'une aventure aux étapes toujours improbables ?

Sauf erreur de ma part, Chevillard n'est pas un membre de l'Ou-li-po, dont les membres n'aiment rien tant, à l'instar de son fondateur, Raymond Queneau, et de leur illustre prédécesseur, Georges Perec, qu'assujettir la création littéraire à des règles formelles apparemment gratuites (la méthode S+7 de Queneau, l'ostracisme d'une voyelle par Perec etc.), règles qui se révèlent pourtant , à l'usage, fort productives et intellectuellement excitantes. Mais au fond, les inventeurs du sonnet savaient déjà cela.

Dans Du hérisson (paru en 2002), Chevillard s'impose quelques contraintes simples :

1/ Le texte est réparti en une suite de paragraphes d'une dizaine de lignes (dans l'édition Double des Editions de Minuit) , comptant en pratique entre neuf et treize lignes et une centaine de mots. Seul le dernier des 533 paragraphes (j'ai compté trois fois) n'a que trois lignes.

2/ Chaque paragraphe enjambe sur le suivant à la manière (par exemple) du premier tercet d'un sonnet enjambant sur le second. Ainsi, chaque paragraphe est, pour ainsi dire, engendré par le précédent, l'ensemble évoquant une structure globulaire (image textuelle du hérisson), un peu à la manière dont des bulles de savon s'engendrent les unes les autres. On pourrait songer aussi à une sorte de petit train dont chaque wagonnet serait relié au précédent et au suivant, et que la lecture ferait défiler à l'allure d'un sous-préfet aux champs ou d'un hérisson dans les plates-bandes. Tchou ...tchou ... tchou... Ces rejets permettent des effets souvent surprenants et pleins de drôlerie.

3/ L'expression "hérisson naïf et globuleux" est contenue au moins une fois dans chaque paragraphe (deux variantes , "hérissonne naïve et globuleuse" et "hérissonneau naïf et globuleux" la remplacent chacune une fois). Ainsi le hérisson naïf et globuleux, en interdisant à tout paragraphe de faire bande à part, apparaît-il comme l'élément  liant d'une concaténation solidement affermie, en même temps que le leitmotiv majeur d'une puissance musicale toute wagnérienne.

Ce rapprochement (qui semblera sans doute à d'aucuns procéder d'un excessif enthousiasme) pour mettre l'accent sur le caractère véritablement musical de la composition de Du hérisson. Développement rhapsodique ? Inventions à plusieurs voix, à la manière de Bach ? Plus exactement : thème et variations ; le thème, c'est le hérisson naïf et globuleux, posé dans l'ouverture, repris dans chacune des 531 (ou 532) variations. Thème aussi "gratuit" qu'un motif mélodique de Haendel ou de Haydn, sans doute, mais reprochera-t-on à Diabelli la forme de la ritournelle qu'il soumet à l'invention des compositeurs contemporains, dont Beethoven ? En tout cas, Du hérisson me paraît faire partie des oeuvres littéraires qui empruntent à la musique leurs principes compositionnels.

D'un paragraphe à l'autre, l'auteur fait jouer et entrelace un certain nombre de variations, parmi lesquelles (liste non exhaustive) : anatomie, physiologie, éthologie du hérisson naïf et globuleux, dont les descriptions sont étayées de savoureuses citations-pastiches de Buffon ( pastiches ? j'avoue n'avoir pas vérifié ); relations entre le hérisson et son hôte involontaire, celles-ci évoluant peu à peu de la surprise indignée, de la révolte et de la répulsion vers une sympathie du second pour le premier allant jusqu'à l'identification; exploration des usages métaphoriques du mot "hérisson", l'ouvrage faisant progressivement figure de somme sur la question; successives immolations par le feu des nombreuses tentatives littéraires avortées de l'auteur; réflexions sur l'ambitieux projet autobiographique intitulé  Vacuum extractor , titre duquel l'auteur fournit une explication d'une tonalité très beckettienne : " Vacuum extractor, du nom de la ventouse obstétricale à quoi je dois la vie, puisque je suis né ainsi, arraché au vide par le  vide puis lâché dans le vide au moyen de cette cupule métallique appliquée sur mon crâne ".

Vacuum extractor ( traduction approximative : extracteur de vide !) : occasion pour l'auteur de moquer la mode contemporaine de l'autofiction, providence de tous les plumitifs (ils sont nombreux) qui n'ont rien d'original à dire. Comme si, de toute façon,  dès qu'on parle de quelque chose, on ne parlait pas de soi; ce n'est pas le blogueur de l'Autofictif qui dira le contraire. Du hérisson se moque aussi, évidemment, de l'obsession du "grand sujet", du sujet "important", "sérieux", perçu comme une obligation par tous ceux (auteurs, éditeurs, lecteurs) qu'étreint l'esprit de sérieux, au point de leur paralyser la comprenette et l'inventivité. Des "grands" sujets, et encore plus des sujets "sérieux", il semble que Chevillard se tamponne. Ce n'est pas comme ça, dira-t-on, qu'il décrochera un jour le Nobel, mais il semble qu'il s'en tamponne aussi. Et puis, du reste, tant qu'on n'est pas allé y voir, comment savoir si le hérisson naïf et globuleux ne constitue pas un sujet sérieux, et même un grand sujet ?

Ainsi, au fil du livre, s'entrelacent les fils de ces divers motifs, déroulant peu à peu la trame d'une tapisserie à la fabrication de laquelle nous sommes conviés à participer, en temps réel. Le caractère très oral du texte, dont le ton général est celui de la conversation, nous y convie : il est manifestement fait pour être dit ; pour s'en convaincre et pour en tirer de vifs plaisirs, il suffit d'essayer.

Chaque texte littéraire suggère une façon particulière de l'aborder, un tempo particulier de la lecture. Celui-ci, à mon avis, s'accommode d'une approche lente (1), qui permet de se mettre au diapason de l'humour particulier de l'auteur, de saisir toute la saveur de telle notation, de tel rapprochement, de telle comparaison ou métaphore. La structure en courts paragraphes de Du hérisson invite à une flânerie nonchalante, glissando ma non troppo : il  est bon, ici, de ménager des pauses,  courir la poste tue le plaisir du texte.

Laissons-lui la parole, pour une leçon d'invention qui est aussi une leçon de littérature :

" [...]  Ma vie tiendrait en quelques mots, ce sont ces quelques mots qui comptent. Il s'agit de les choisir entre tous. La plus pâle anecdote, l'événement le plus anodin, repris par la littérature, en changeant ainsi d'ordre de réalité procurent à l'esprit sensible des émotions plus vive que le le ferait le récit d'une aventure extraordinaire, laquelle au contraire pâtit inévitablement de sa transposition littéraire. Gros hérisson naïf et globuleux, je n'ai pas terminé

donc tu te pousses. Essayons par exemple ce terne épisode de ma grise existence, il y a douze ans, un orang-outan évadé du jardin zoologique, pour échapper à ses poursuivants, s'introduisit dans  la chambre du palace sur la mer où je résidais depuis une semaine (sans argent pour en sortir), emprunta mon rasoir et rasa complètement la fourrure rousse qui recouvrait son corps, aussi drue par endroits que, mettons, le pelage spinescent d'un hérisson naïf et globuleux, puis s'empara de mes vêtements

pour cacher sa nudité rose, ne me laissant d'autre choix que de me vêtir moi-même de son poil broussailleux, grâce à quoi je pus  quitter l'hôtel sans régler la note tandis que l'orang-outan dans mes habits pris pour moi, insolvable, fut sommé par la direction d'acquitter ma  dette et travailla comme garçon d'étage pendant trois mois. Afin d'échapper aux gardiens du zoo, je trouvai refuge auprès d'une association de défense des animaux exotiques -- clause restrictive qui excluait d'emblée les hérissons

alors que les pangolins y étaient recueillis en nombre, lesquels également se ramassent en boule à l'approche du danger, ce qui est idiot, car alors comment résister à l'envie de donner un coup de pied dedans (ou un coup de patte si vous êtes une lionne), le pangolin étant couvert d'écailles luisantes et polygonales comme les empiècements de cuir d'un ballon et non de piquants comme le hérisson naïf et globuleux ? Je demeurai plusieurs semaines à l'association, soigné, choyé, que je quittai finalement lorsque mes hôtes considérèrent que l'heure était venue

d'entamer le programme de ma réinsertion dans la forêt indonésienne. Toute cette histoire banale et ennuyeuse dans les faits -- je la vécus d'un bout à l'autre en bâillant comme orque égaré dans Orénoque --, voyez ce qu'elle devient sous la plume d'un véritable écrivain et comme elle paraît passionnante tout à coup, on pourrait se croire dans un train tant on passe facilement sur le hérisson naïf et globuleux incapable cette fois de nous distraire de notre lecture, intéressé lui-même

par notre récit, dirait-on, dans lequel il parvient à s'inscrire presque naturellement comme s'il avait le souci de ne pas en perturber le cours. Ce serait nouveau. Alors il s'emploierait désormais à combler les blancs ou les lacunes de mes phrases, à la fois pour y disparaître modestement et pour en assurer généreusement la cohérence et la correction ? Difficile à croire. Mais il y a là une leçon à retenir.  [...]"

Ainsi, dans ce passage comme dans tout le livre, la réflexion fait-elle bon ménage avec une invention à la Lewis Carroll nourrie par la logique de l'imaginaire, par les associations d'idées et de mots.

Toute l'oeuvre de Chevillard -- ce livre-ci particulièrement, procède d'une puissante croyance dans le pouvoir qu'a le langage, et donc la littérature de faire exister ce dont il (elle) parle, de lui conférer un intérêt, une couleur, une séduction que les choses n'auraient pas sans lui (sans elle), et elle nous invite à partager cette croyance et à nous laisser guider, de confiance, par elle. Du hérisson  nous initie à une façon neuve de jouer avec les mots, d'entrer, grâce à eux, dans une relation inédite avec le réel, d'expérimenter une façon neuve d'imaginer, d'inventer et de rire.

" Je détruis les tiroirs du cerveau " écrit Tristan Tzara dans un des Manifestes Dada . Rendons grâce à Chevillard d'assouplir notre usage du monde, de nous-mêmes et des mots, par cet exercice de remue-méninges qu'est Du hérisson.


Note 1 -

Toute approche d'un texte littéraire digne de ce nom devrait être une approche lente. D'ailleurs le hérisson s'approche de ses proies avec une excessive lenteur, et les consomme plus lentement encore ( plusieurs heures pour un lombric de taille standard ).


Eric Chevillard,  Du  hérisson  ( Les Editions de Minuit / Double )




Aucun commentaire: