jeudi 31 octobre 2013

Kader Attia ou les aventures de l'imaginaire

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C'est au moment de quitter l'aimable bric-à-brac d'oeuvres hétéroclites rassemblées à l'initiative de Bernard-Henri Lévy sous le titre Les Aventures de la vérité que je suis tombé en arrêt devant une série de dessins sans titre, accrochés en fin de parcours, d'un artiste dont je ne savais rien jusque là, Kader Attia.

Quoi de plus désespérément pauvre qu'un banal sac en plastique blanc tel qu'on en trouve à la disposition des clients dans tous les rayons de supermarché, celui où l'on entasse fruits, légumes, boîte de conserves, puis qu'on roule en boule et qu'on jette à la poubelle ? Le degré zéro de la trivialité consumériste. Or, qu'un artiste inspiré, virtuose du crayon de surcroît, le manipule, le froisse, lui fasse prendre des poses, et -- surtout -- se prenne à le rêver, ce sont, en neuf dessins éblouissants, non pas un, mais des multitudes d'univers, combinaisons apparemment inépuisables de formes, de figures, d'êtres mystérieux comme piégés dans les innombrables replis de la matière, que le spectateur fasciné découvre, sans se lasser d'en découvrir encore et encore. En cela  ce travail de Kader Attia me paraît exemplaire. Du coup, ces neuf dessins au crayon, sans aucun rehaut de couleur, dans un format modeste, ont (presque) éclipsé pour moi les oeuvres d'artistes de renom (Adami, Bacon, Basquiat) près desquelles ils étaient accrochés, tant ils constituaient à eux seuls un manifeste éclatant des pouvoirs de l'imagination, et m'ont fait oublier le côté maladroitement et inutilement didactique de l'exposition.

Manifeste éclatant des pouvoirs de l'imagination, oui, mais laquelle ? Le visiteur d'une exposition réunissant des oeuvres suffisamment fortes se sent en général puissamment assujetti à l'imagination de l'artiste. L'imaginaire d'un Chirico, d'un Klee ou d'un Bacon s'impose à lui de façon quelque peu tyrannique. Or, ces dessins de Kader Attia m'ont paru procéder d'une démarche plus rare en ce qu'ils n'imposent pas une "lecture" univoque mais semblent solliciter l'imagination du spectateur à collaborer avec celle de l'artiste; si bien que le spectateur ne peut être assuré que ce qu'il voit dans le dessin, l'artiste l'y a a vu, lui aussi, et a guidé le regard du spectateur pour l'amener à cette interprétation-là et non à une autre. Certes, notre compréhension d'un tableau ou d'une sculpture est toujours colorée de notre propre subjectivité et de notre propre imaginaire, mais dans une proportion, me semble-t-il, modeste. Ce n'est pas le cas dans ces dessins de Kader Attia : l'artiste semble inciter le spectateur, à construire la signification du tableau.

Accroché à proximité, un vaste format de Paul Rebeyrolle, intitulé L'Evasion, m'a paru relever du même esprit. La composition semble s'y organiser autour d'un grand chien roux explosé, mais je ne saurai jamais si c'est l'artiste qui l'y a effectivement mis ou si c'est mon imagination qui l'y a importé.

En somme, cette exposition aurait pu aussi bien ( et peut-être à plus juste titre )  s'intituler Les Aventures du sens, étant posé que le spectateur contribue toujours à élaborer le sens d'un tableau ou d'une sculpture . Du reste, en parcourant dans le catalogue les commentaires de B.-H. L., j'ai pu constater que ses interprétations différaient considérablement des miennes. Par exemple, je me  suis étonné qu'il n'ait pas vu dans la Véronique  de Gérard Garouste une parodie de L'Origine du monde, de Courbet, ni dans le Linge plié d'Antoni Tàpies une réminiscence de la superbe nappe empesée autour de laquelle se déploie la composition de La Cène de Philippe de Champaigne. Mais, tout autant que la sienne, mon imagination, dès que je me laisse absorber par un tableau, bat la campagne.


Les aventures de la vérité, à la Fondation Maeght, Saint-Paul-de-Vence (jsqu'au 11 novembre)


Anselme le Kiffeur

Dessin de Kader Attia



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