samedi 19 octobre 2013

Le visage du Christ selon Jawlensky et quelques autres

989 -


Nous devons largement à une certaine lecture des textes sacrés du Christianisme, sinon la possibilité, du moins l'épanouissement de la représentation figurée en Occident. A contrario, une certaine lecture du Coran aura abouti à priver (sauf exceptions secondaires) une considérable fraction de l'Humanité des enseignements et des plaisirs de la représentation des choses du monde, des êtres vivants et des êtres humains.

Le Nouveau Testament ne fournissant aucun renseignement sur ce point, peintres et sculpteurs ont tenté, au cours des siècles, de donner une réponse à la question que ne manquaient pas de se poser les fidèles : à quoi le Christ, qui s'était fait homme, pouvait-il bien physiquement ressembler ?

La réponse, évidemment, varie en fonction non seulement des codes picturaux en vigueur à telle ou telle époque, mais aussi de la prévalence de telle ou  telle option théologique,  des traditions locales. de la sensibilité personnelle de l'artiste et des goûts des clients (l'Eglise, en général). Entre un Christ Pantocrator à la voûte d'une église sicilienne, le Christ roman du portail de Conques, un Christ Renaissance, un Christ baroque et un barbu de Georges Rouault, quoi de commun ? On n'a manifestement pas affaire au même bonhomme, et pourtant c'est le même. Les fidèles ne s'y trompent d'ailleurs pas, mais le mystère, tout de même, demeure. Pourquoi Je est-il toujours un autre ? Pas simple de trouver une  explication. Si ?

Une partie de l'exposition Les Aventures de la vérité, coordonnée par Bernard-Henri Lévy, à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence, donne à voir quelques unes de ces variations. Dans le coin de salle où il est exposé, un tableau de petit format (37,5 x 27,2 cm) éclipse aisément les oeuvres près desquelles il est exposé, en dépit d'un accrochage défavorable (au-dessus d'une toile de dimensions bien plus importantes dont je n'ai d'ailleurs pas gardé le moindre souvenir) . Il faut dire que, bien que d'une tonalité dominante très claire, il troue littéralement le mur blanc. Son titre : Le visage du Sauveur : Dolorosa . Ce féminin nous guide évidemment vers une interprétation, la féminité de ce visage nous étant ainsi rendue plus sensible encore. Le visage ici très sobrement représenté l'est  selon une technique qui tend vers l'abstraction, réduisant presque la représentation à quelques lignes colorées. Le résultat n'en est pas moins très expressif, émouvant et délicatement poétique. Ce tableau fait partie d'une série réalisée vers 1920 par Alexei Jawlensky (1864-1941), peintre d'origine russe qui vécut et créa en Europe occidentale, en France, en Suisse et en Allemagne. Il se lia avec Vassili Kandinski, Franz Marc, Paul Klee, Emil Nolde, mais aussi Igor Stravinski et Rainer-Maria Rilke. et bien d'autres. En France , tout au moins, en dépit de la qualité des oeuvres de ce représentant majeur de l'expressionnisme, coloriste puissant, dont les oeuvres soutiennent sans difficulté la comparaison avec celles d'un  Franz Marc ou d'un Emil Nolde, Jawlensky reste peu connu et les expositions qui lui sont consacrées sont rares. Le catalogue soigné de l'exposition d'Arles, en 1993, reste un document de référence pour la connaissance de ce peintre (éditions Actes-Sud). Considérées comme de l'art dégénéré, les oeuvres de Jawlensky fut interdites d'exposition en Allemagne par les nazis dès 1933.

Il y a deux façons  de visiter cette exposition. La première consiste à suivre sagement le parcours fléché en lisant les panneaux succincts à l'entrée des salles (niveau classe de terminale) et, dans le catalogue, les commentaires par le Maître des oeuvres exposées. Ce n'est pas l'option que semblent choisir la plupart des visiteurs et ce n'est pas celle que nous avons choisie. Nous avons préféré errer dans les salles en  nous laissant attirer par telle ou telle oeuvre. Cette démarche plus ludique m'a permis de repérer un portrait de Patrick Bruel par Philippe de Champaigne (le dernier personnage à gauche de la monumentale Cène du Musée des beaux arts de Lyon) et un autre de François Hollande en veston jaune dans une toile de Gérard Garouste intitulée Les Libraires aveugles, dont la signification politique m'a paru claire. Ce peintre se signale par un traitement très personnel, intelligemment parodique, de références faciles à  repérer ( selon moi, L'origine du monde de Courbet, dans un cas, et, dans l'autre, un croisement de La Parabole des aveugles de Breughel avec le couple Don Quichotte / Sancho Pança ), qui fait de la rencontre avec ses deux oeuvres exposées  un des moments les plus intéressants et amusants de l'exposition. En errant ainsi à travers les salles, sans trop se soucier des vaticinations philosophico-métaphysico-lévytiques, on découvre assez vite que l'ensemble est un aimable fourre-tout sans grande unité -- des oeuvres apparemment dépourvues de tout lien voisinant dans la même salle, le tableau de Garouste cité plus haut à côté d'un illustrissime James Ensor (Masques) relégué dans les cintres en  dépit du bon sens, tandis qu'à un Anselm Kiefer résolument figuratif ( Alkahest) succède une abstraction de Soulages, et ainsi de suite. Peu importe d'ailleurs, l'ensemble de ce qui est montré étant de très haut niveau. On redécouvre de grands classiques ( la Sainte Véronique de l'anonyme flamand du Musée de Brou, un sublime Albert Gleizes du Musée de Jérusalem, accroché, on ne sait pourquoi, à côté d'une Vanité de Philippe de Champaigne, l'hallucinante Pietà de Cosmè Tura du Musée Correr, Les vacances de Hegel, de Magritte, etc. ) et on découvre des oeuvres récentes, comme l'extraordinaire trio de figures montées sur ressorts de Thomas Schütte (Efficiency men, titre fort ironique, à mon avis) ou un  magistral Baselitz ( Amung Ahmung Smolny, de 2009). Indépendamment de ce qu'en pense Bernard-Henri Lévy lui-même, et qu'on découvrira de toute façon en lisant à tête reposée le livre-catalogue une fois rentré chez soi), la plupart des oeuvres retenues sont plutôt stimulantes pour la réflexion, et même si la cohérence de l'ensemble paraît assez souvent problématique, le visiteur en a largement pour son argent. Intellectuellement parlant, le résultat est à peu près aussi convaincant que celui d'une exposition naguère présentée en ces mêmes lieux, et qui réunissait un choix d'oeuvres hétéroclites censées refléter les goûts d'André Malraux. Mais celle-là se passait de tout alibi philosophique. Sans aucun inconvénient.

Quand on ressort, une lumière dorée baigne les jardins de la Fondation, magnifie les pelouses, les sculptures et les pins d'Alep, on se sent nettement moins idiot et plus heureux : que demande le peuple ?


Les aventures de la vérité, à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence, jusqu'au 11 novembre 2013


Anselme le kiffeur



Alexei Jawlensky,  Le Sauveur



Aucun commentaire: