vendredi 25 octobre 2013

" Love in the afternoon" (" Ariane ") , de Billy Wilder, ou comment mettre à Thésée un fil ... à la patte

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Ariane, délicieuse comédie de Billy Wilder, ne manque ni de profondeur ni d'audace. Il fallait bien un cinéaste européen, ancien scénariste d'Ernst Lubitsch, pour arracher à la niaiserie ce qui aurait pu n'être qu'une fade bluette sentimentale, et réussir à dire, sur le désir amoureux et la passion, ce que le cinéma hollywoodien de l'époque, corseté dans ses interdits, ne s'autorisait pas, en principe, à dire. Le film choqua, d'ailleurs, une partie du public lors de sa sortie aux Etats-Unis. Son titre original, Love in the afternoon, rend mieux compte de son audace non-conformiste que le titre plus sage, choisi pour sa distribution en France.

Ce film est l'histoire d'une passion, passion violente, d'abord non partagée, puis partagée. L'échange amoureux y est mené comme un combat, où la cruauté est l'arme favorite des deux partenaires / adversaires. Le personnage d'Ariane, interprété par une Audrey Hepburn magique, rayonnante de jeunesse et d'humour, parvient en effet à retourner à son avantage le traditionnel rapport de force qui lie le séducteur à sa victime, et à faire craquer le volage millionnaire, play-boy sur le retour, incarné par Gary Cooper. Cette Ariane est tout le contraire de l'Ariane de la légende et n'entend pas se laisser abandonner sur son rocher par un Thésée-Flannagan dont elle enflamme la jalousie en le prenant à son propre piège de stakhanoviste de la séduction : le rôle de croqueuse d'hommes va comme un gant à cette très jeune fille parfaitement inexpérimentée, sauf en imagination. Au miroir des apparences, l'alouette-Flannagan se laisse prendre comme une débutante. Ses armes de séducteur conventionnel ne font pas le poids face aux pouvoirs de l'imaginaire dont use, avec un parfait sang-froid l'ingénue lancée à fond dans son numéro de libertine, exploitant avec un cynisme méthodique les dossiers de son détective privé de père (incarné par un Maurice Chevalier aux petits oignons), jouant un détachement une nonchalance qui dissimulent parfaitement aux yeux de son partenaire une souffrance et une angoisse que le spectateur, lui, perçoit vivement.

Sur le désir, sur la sexualité, Wilder parvient à dire, tout en se cantonnant apparemment dans un registre des plus chastes (les rapports physiques entre les deux adversaires se réduisent à quelques baisers et à quelques enlacements), des choses bien troublantes. Dans l'hôtel de luxe où il  a coutume de leur donner rendez-vous  (certaines semblent se prêter de longue date  à des rencontres réglées depuis longtemps dans leurs moindres détails), Flannagan soumet ses conquêtes à une rituelle séance de flirt savamment conduit, avec présence d'un quatuor  de musiciens tziganes en tenue de soirée qui jouent invariablement la même valse langoureuse, mais assument inévitablement aussi le rôle scabreux de voyeurs rémunérés d'ébats dont le terme reste d'ailleurs incertain : le cinéaste nous met en effet à la porte, en même temps que les musiciens, au moment où ça commence à être très chaud. La question est donc de savoir jusqu'où ça va et si Flannagan / Gary Cooper consomme. Rien n'est moins sûr. Une brève scène où l'on aperçoit Ariane se refaire une beauté après la fête pourrait laisser à penser que la séance est allée jusqu'à son terme naturel, auquel cas notre ingénue ne le serait plus tout-à-fait, ni même plus du tout. La différence d'âge ( Gary Cooper avait près de trente ans de plus qu'Audrey Hepburn), qui choqua le public de l'époque, est un piment supplémentaire. La séance se répétant sans déboucher sur une intimité qui dissiperait l'incertitude, on finit par se dire que, peut-être, Flannagan / Cooper se contente de savourer les préliminaires sans aller jusqu'à conclure;  on en tire les conclusions qu'on veut sur l'intensité de ses pulsions animales de quinquagénaire. Qui est le plus fasciné dans ces échanges au son d'une musique qui porte justement le titre de Fascination ? On admettra que c'est la femme, mais sans en avoir la certitude. En tout cas c'est bien sur un Flannagan  durablement fasciné qu'Ariane remporte une victoire qu'on espère définitive.

Au dénouement, le cinéaste semble sacrifier au rituel du happy-end le plus conventionnel qui soit, mais avec une désinvolture et une malice qui l'arrachent à la platitude et amènent le spectateur à le comprendre autrement que ne le voudrait la morale puérile et honnête. D'ailleurs, la voix off du père, qui nous explique que ce qui avait tout l'air d'un enlèvement allait conduire à un mariage, a été ajoutée après coup.

Dans son rôle de chef d'orchestre inspiré , servi par des scénaristes, des décorateurs, des acteurs (etc. etc.) qui ne le sont pas moins, on ne se lasse pas d'admirer ce magicien virtuose que fut Billy Wilder qui trouva aux Etats-Unis  des moyens à la hauteur de son génie. Ariane, comme La garçonnière, comme Certains l'aiment chaud, en témoigne avec éclat.


Love in the afternoon  (Ariane),  film de Billy Wilder, scénario de Billy Wilder (1957), avec Audrey Hepburn, Gary Cooper, Maurice Chevalier.


Toinou chérie , avatar eugènique féminin






3 commentaires:

JC a dit…

Comme c'est drôle !

J'avais cru poster un commentaire disant tout le mal que je pensais de ce film, d'un cinéaste que j'adore... mais d'une histoire de couple tellement "invraisemblable" qu'il fallait être fou pour aimer ce raté.

Anastasie, passe un bon week-end !

Les Jambruns a dit…

@ JC

I s'agit probablement d'une inadvertance de notre service de totocensure. Une enquête interne est en cours. Avec nos excuses.

Adeline Pron a dit…

Cette oeuvrette ne vaut pas tripette. A croire qu'on n'a pas vu le même film. J'aurais aimé lire le commentaire de JC mais apparemment la censure sévit sur ce blog. Je ne vous félicite pas.