mercredi 9 octobre 2013

Quelque chose en nous de Patrice Chéreau

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Les gens de ma génération qui aiment le théâtre, l'opéra et le cinéma ont tous en eux, comme dit à peu près la chanson de Johnny, quelque chose de Patrice Chéreau. Nous  avons tous été marqués, dérangés, émus, par quelqu'une de ses mises en scène, de ses interprétations.

A deux ou trois ans près, j'aurais pu m'initier au théâtre dans le groupe lycéen où il s'illustra d'abord. Je venais de quitter ce lycée parisien quand il y entra. Ma vie, qui sait, si je l'avais rencontré, en aurait peut-être été changée.

Le premier spectacle mis en scène par Chéreau que j'aie vu, ce fut La Dispute. C'était dans la belle salle, aujourd'hui disparue, du Palais de la Méditerranée à Nice. Quarante bonnes années après, je garde un souvenir très vif de cette représentation. Je ne sais pas si c'est lui qui lança l'usage, aujourd'hui assez fréquent, de faire intervenir des comédiens depuis la salle. Ce soir-là, c'est juste à côté de moi qu'une comédienne à l'accent sud-américain (si je me souviens bien), dans une longue robe blanche, lança le spectacle. Une lumière dorée éclairait les haies de branchages serrés qui fermaient le fond de scène, et je revois, indiscrets voyeurs, les aristocratiques spectateurs et juges de ce qu'au-dessous d'eux, jouaient pour eux sans le savoir des jeunes gens passionnés et naïfs en tunique blanche : théâtre dans le théâtre dont la mise en scène soulignait la  perversité et la cruauté des relations de pouvoir qui le sous-tendent.

J'ai retrouvé cette savoureuse perversité dans une de ses mises en scène d'opéra pour moi les plus réussies, celle des Contes d'Hoffmann. Il fallait oser faire entendre la  musique qui, pour tous les amateurs d'opéra du temps d'Offenbach, a dû le mieux exprimer les suavités de la passion amoureuse, l'air Belle nuit, ô douce nuit, ô sainte nuit d'amour, dans le décor nocturne des avenues d'une cité hausmannienne, derrière les façades solennelles desquelles se dissimulent maintes frustrations sexuelles ; sous les grandes arcades, des putes en bas résille déambulent, en quête de clients. Quand j'écoute aujourd'hui cette musique, elle réveille impérieusement et immanquablement en moi des fragrances de petite culotte sale, de sperme rance et de patchouli. Merci, Chéreau !

Ses mises en scène  de cette époque dévoilent souvent avec une crudité violente les relations de pouvoir, sexuel, économique, politique, qui sont en arrière-plan d'oeuvres qui n'ont  pu les ignorer puisqu'elles baignaient dans les réalités d'une société injuste, brutale, perverse. D'où le scandale suscité au début par sa mise en scène du Ring. Elle nous rappelle qu'on ne peut vraiment comprendre une oeuvre du passé quand on fait abstraction de la société qui l'a vu naître. Monté par Chéreau, Götterdammerung apparaît comme une méditation sur une société en crise, dont les valeurs sont minées par les conflits de pouvoir, et où l'heure de la révolution approche. Lecture absolument légitime, dans  une mise en scène devenue un classique, et qui restera comme une référence propre à éclairer toute réflexion sur les droits et les devoirs du metteur en scène.

Cette approche violemment décapante du politique et du social, on la retrouve, bien sûr, dans La Reine Margot, oeuvre intense, véhémente et cruelle. Pas étonnant que Chéreau ait accepté d'interpréter Camille Desmoulins dans le Danton de Wajda, personnage dont il propose une incarnation fiévreuse, presque désespérée, dénonciation des illusions de l'idéalisme en politique.

Chéreau a fait une lecture publique des Carnets du sous-sol, de Dostoïevski, mais je ne sache pas qu'il en ait monté une adaptation théâtrale. Ce qu'il en aurait fait m'aurait vivement intéressé, ayant moi-même monté, avec de jeunes interprètes, quelques scènes de cette oeuvre fascinante aux puissantes potentialités dramatiques. Comme celles du  Ring, ses mises en scène des pièces de Bernard-Marie Koltès resteront  comme des références incontournables, même si l'on peut imaginer des visions moins dépouillées que les siennes (celles de Catherine Marnas, par exemple, dont le récent Sallinger fut une remarquable réussite) . J'ai un faible pour ce Chéreau dépouillé jusqu'à l'ascétisme : tout pour l'acteur, presque rien que l'acteur, c'est la vertu de spectacles comme Dans la solitude des champs de coton et comme l'admirable et bouleversant La Douleur, servi par une Dominique Blanc d'autant plus inspirée qu'elle était admirablement dirigée par un directeur d'acteurs qui sut convaincre les chanteurs de Bayreuth qu'ils n'étaient pas seulement des chanteurs mais aussi des comédiens.

Jambrun, avatar egènique invétéré



De la Maison des morts



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