lundi 28 octobre 2013

"Le Désastre de Pavie", de Jean Giono : un cinquantenaire oublié

994 -


C'est en 1963, en effet, que parut chez Gallimard, dans la collection Trente journées qui ont fait la France, Le Désastre de Pavie, de Jean Giono.

Ce livre est le seul de Giono où il se soit aventuré sur un terrain qui n'était pas le sien, celui de l'historien. Il nous est difficile, aujourd'hui, de concevoir ce dernier autrement que comme un chercheur professionnel travaillant dans un cadre universitaire, directeur de recherches, professeur, docteur ou pour le moins doctorant. Il n'en allait pas de même à l'époque où Giono écrivait son livre, et la figure de l'historien était plus  aisément compatible avec celle d'un amateur éclairé et passionné, déjà connu par des succès dans d'autres domaines (celui de la littérature, par exemple). La collection des Trente journées qui ont fait la France, éditée par Gallimard, proposait justement aux lecteurs une série d'ouvrages écrits, les uns par des historiens professionnels issus de l'Université, comme Henri Lefèbvre ou Georges Duby, les autres par des personnalités du monde des lettres ou de la politique, comme André Maurois, Jacques Chastenet, Emmanuel Berl, Pierre Mendès-France ou Edgar Faure. Parmi ces derniers, plusieurs (Mendès-France, Chastenet, Maurois) n'écrivirent finalement pas l'ouvrage pour lequel ils avaient été pressentis. Giono, lui, releva le défi jusqu'au bout, avec brio. On peut s'interroger aujourd'hui sur le bien-fondé de cette entreprise éditoriale qui semble avoir ciblé avant tout le grand public. On peut se demander en effet comment une seule journée peut "faire" (ou défaire) une nation ou un Etat. Et pourquoi ces trente journées-là plutôt que d'autres ? Parmi elles, le choix de Pavie semble paradoxal. Quoi qu'il en soit , Le Désastre de Pavie reste, avec ses qualités et ses défauts, comme un des fleurons de cette collection et comme une des plus belles illustrations des noces de la littérature et de l'Histoire.

Historien non professionnel, Giono? Certes. Mais son oeuvre de romancier montre à la fois la permanence de son intérêt pour l'Histoire et sa prise en compte de la temporalité comme dimension majeure des destinées humaines individuelles et collectives. Plusieurs de ses romans ( Le Grand Troupeau,  Un Roi sans divertissement, le Hussard sur le toit, Le Bonheur fou ) frôlent une approche historique. On sait le sérieux de sa documentation sur le choléra en Provence pour Le Hussard sur le toit. Au surplus, son expérience de la vie, de la guerre,  sa réflexion sur la société, ses prises de position politiques, sa connaissance des hommes, son imagination du réel, étaient autant d'atouts pour une démarche d'historien. L'auteur des Chroniques imaginaires que sont Un Roi sans divertissement, Le Hussard sur le toit ou Le Moulin de Pologne paraissait tout désigné, reprenant la tradition des chroniqueurs de la fin du Moyen Âge  à la Renaissance, pour passer de la fiction romanesque à la réalité historique.

Cette réalité historique, il tente de l'appréhender en s'appuyant sur des témoignages et des récits contemporains de l'événement ainsi que sur des travaux d'historiens ultérieurs. Sa documentation est solide, il ne manque pas de s'y référer directement, et il procède, au moins pour les récits des contemporains auxquels il a eu accès, à un examen  critique qui lui inspire un des passages les plus intéressants de son livre. Cependant, la riche bibliographie raisonnée qui figure dans l'édition de 1963 n'a manifestement pas été dressée par lui mais par Gérard Walter, également auteur d'une introduction d'ailleurs fort intéressante, qui souhaitait sans doute y faire figurer des ouvrages que Giono n'avait sans doute pas consultés et auxquels, en tout cas, son récit ne fait pas allusion.

Une question que le lecteur ne manque pas de se poser en lisant Le désastre de Pavie , c'est  de savoir en quoi cette matinée du 24 février 1525 qui vit la capture du roi de France par les soldats de Charles Quint peut bien avoir contribué à faire la France. Elle aurait bien plutôt pu contribuer à la défaire durablement si le vainqueur, sur sa lancée, avait ordonné à ses armées de passer les Alpes. Au demeurant, François Ier ne recouvra sa liberté qu'au prix d'une transaction lourde de conséquences désastreuses, le traité de Madrid, qui stipulait son renoncement à un quart de son royaume (la Bourgogne, notamment). Si une fois libéré, il avait respecté ses engagements (ce qu'heureusement il ne fit pas), nous garderions sans doute aujourd'hui le souvenir du roi qui aurait défait ce qu'avait fait le Roi Louis XI, véritable créateur, lui, de la France moderne.

Gérard Walter, dans son introduction, paraît quelque peu embarrassé pour justifier la présence de Pavie parmi les trente journées qui ont fait la France. Certes, Pavie, selon lui, marque une cassure dans le règne de François Ier : à la partie insouciante et entreprenante du règne d'un roi qui, en 1525, n'a que trente-et-un ans, succède une seconde période plus raisonnée et, à certains égards, plus sombre (la persécution des Protestants et des Vaudois). mais on ne voit pas pourquoi cette seconde partie du règne aurait, plus que la première, "fait" la France. Il n'est pas sûr que Giono lui même, lui qui ne croyait pas du tout que l'Histoire eût un sens, quel qu'il fût, n'ait pas été tenté, en acceptant ce projet, de jouer un tour de sa façon à son éditeur et,  en tout cas, à Gérard Walter, maître d'oeuvre de la collection et historien d'obédience marxiste, bien persuadé, lui, qu'elle en avait un. Point de vue partagé, à l'époque, par un grand nombre d'historiens de renom, influencés, peu ou prou, par le marxisme.

La réponse (qui ne cadre pas forcément avec la philosophie de l'histoire de Giono) à la question évoquée plus haut, on la trouve dans un passage superbe de son récit (1), au moment où vont parvenir à Louise de Savoie, la mère du roi, devenue régente, les conditions fixées par Charles Quint pour la libération de son fils :

" Et que devient la France pendant qu'on la plume, qu'on la vide, qu'on la trousse, qu'on l'embroche (en intention) ? La France ne va pas mal; elle va même fort bien : c'est la plus belle santé de l'Europe. Certes, on a pleuré et gémi (pitié, pleurs et lamentations), puis on s'est essuyé les yeux et on a regardé la situation en face. Louise de Savoie est une merveille de souplesse et de fermeté. Elle voit juste, elle agit vite, exactement où il faut et exactement comme il faut. Elle a le don de puissance. Elle s'est tout de suite souciée de l'ordre intérieur de la France; elle s'est occupée de tous ses soldats qui arrivent affamés d'Italie. Elle a fait donner à chaque gendarme un quartier, à chaque piéton un écu, aux capitaines et aux gens d'apparence quelque somme pour les aider à se remonter, à aller à leurs maisons, et à payer leurs hôtes en y allant "afin qu'ils n'aient occasion de piller le pauvre peuple". Car c'est de ces pilleries seules que peut naître le désordre.
   François Ier a les vices de tout le monde et les vertus des héros; le royaume se regarde dans son roi comme dans une glace dorée et s'aime en l'aimant. Autour de ce sentiment et de quelques autres du même ordre, qui naissent naturellement au spectacle de cette régente qui a l'habileté d'appeler auprès d'elle les princes et les seigneurs du sang, les gouverneurs des provinces, les délégués des parlements, les notables des grandes villes (et d'abord de Paris), les fragments réunis du territoire forment un Etat, cet Etat une nation qui sent, pense et agit dans une même direction que l'intérêt public et conduit à des résolutions communes. Dans cette Europe bigarrée, c'est le premier peuple (non pas parce qu'il a eu des philosophes, ce n'est pas encore le moment, mais parce qu'il s'est amouraché).
   Il invente ses structures avec brio (le don de puissance de Louise de Savoie est toujours au fond de ces inventions) et comme il se doit, dans ces conditions, elle sont particulièrement solides et efficaces. Les villes, notamment de Picardie qui craint l'invasion anglaise, envoient des députés au Parlement de Paris. On forme une assemblée publique chargée de tout diriger, qui comprend des membres désignés du Parlement de Paris et des villes, les députés de la Cour des comptes, ceux de l'église et de la municipalité de Paris. Cette assemblée siège au Palais de Justice en présence de l'archevêque d'Aix, gouverneur de Paris, et du plus puissant propriétaire de fief souverain, le seigneur de Montmorency, père du maréchal prisonnier. C'est une sorte de chambre haute. Une chambre basse siège à l'Hôtel-de-Ville, où s'assemblent avec le prévôt des marchands vingt-quatre conseillers et des notables élus par quartiers. Cette chambre basse est chargée de l'exécution des mesures prises par la chambre haute (ce qui est très adroit).
   La province s'organise sur le même modèle. Ce mouvement est spontané et tout se met en place sur l'instant, au fur et à mesure qu'on a envie d'aider ce roi et par conséquent cette régente. On ne discute pas, on agit parce qu'on aime. Les assemblées provinciales pourvoient à la sûreté de Rouen, des villes frontières de Normandie; elles envoient des députés au Parlement de Paris.
   Le duc de Vendôme, premier prince du sang depuis la mort du duc d'Alençon (mort de remords à Lyon -- et d'une pleurésie), met en état de défense les villes de son gouvernement de Picardie : Montreuil, Boulogne, Thérouanne, face aux Anglais et au débouché des Pays-Bas.
   Pendant que se forment les os dans la chair, la régente donne du muscle à ce corps social. Elle a rassemblé et retenu autour de Lyon les débris de l'armée d'Italie. Elle a surtout fait la ménagère avec les finances. Elle peut presque tout de suite donner un quartier de leurs gages aux gentilshommes de la maison du roi, aux archers de ses gardes, à ses gendarmes. La Couronne entretient quatre mille hommes d'armes, elle en renvoie un millier, mais elle paie tout le monde rubis sur l'ongle, aussi bien ceux qu'elle renvoie que ceux qu'elle garde. Elle fait de même pour les gens de pied étrangers : elle n'en conserve que la moitié, l'autre moitié rentre dans ses foyers payée recta, ce qui fait une réclame énorme à la France. Si jamais, un jour, on veut encore des mercenaires, ce sera facile, ils viendront tous, d'autant que pour porter à son comble le miracle de cet état argentifère, de cette femme qui paie ses dettes, elle verse aux cantons suisses, avec une exactitude qui les laisse bouche bée, une grosse partie de ce qu'on leur doit : plus de trois cent mille livres.
  Ayant ainsi attiré certains regards, suscité certains étonnements, provoqué certaines réflexions au-delà de la Manche, au-delà des Alpes, chez des gens qu'elle va bientôt entreprendre, ayant pourvu à la sécurité de la Normandie, de la Picardie, de la Champagne, de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Provence, la régente se sent  un peu plus solide sur ses jambes et se paie le luxe de dire à Henri VIII qu'il ne faudrait peut-être pas trop  laisser prendre trop de puissance à Charles Quint; si jamais il s'emparait de la France ! Il ferait tout de suite après un mauvais parti à l'Angleterre. Ceci dit, elle attend les propositions de l'empereur au sujet de la délivrance du roi. "

Dans cette page magnifique, on prend la mesure des pouvoirs de cette imagination du réel qui emporte ici, tout autant que dans ses romans, la conviction du lecteur de Giono; on y découvre aussi ce principe d'explication que Giono formule ainsi :

" L'histoire n'est faite ni par les rois, ni par le peuple, elle est faite par les appareils passionnels ".

Connaître et comprendre une époque, cela passe donc par la connaissance et la compréhension des passions collectives de cette époque, et ces passions collectives ne sont autre chose que la somme des passions des individus. On songe, en lisant Le désastre de Pavie, au roman auquel Giono travaillait en 1961, parallèlement à son étude historique, et qui devait s'intituler Coeurs, passions, caractères (publié après sa mort en 1982).

C'est donc dans le désastre et dans l'urgence du salut public qu'avec l'intercession d'une femme d'exception, tout un peuple prend conscience de ce qui l'unit, éprouve collectivement pour la première fois le sentiment de son identité, met en oeuvre une solidarité agissante dans le cadre d'institutions neuves qui préfigurent la société qui, bien plus tard, se libérera des archaïsmes la féodalité. Alors oui, cette page le démontre, la journée de Pavie peut être retenue parmi celles qui ont fait la France.

C'est par la confrontation de leurs appareils passionnels qu'au début du livre Giono entreprend d'éclairer l'opposition des deux protagonistes, dont la rivalité obsédait jusque dans ses rêves le narrateur de Proust, au début de Du côté de chez Swann . Plus jeune que son rival de six ans, c'est pourtant Charles Quint le plus vieux, selon le portrait que trace de lui le chroniqueur, mais aussi, paradoxalement, le plus moderne. Il n'est vraiment soumis, selon Giono, qu'à une seule passion : celle de la nourriture. La gourmandise est poussée chez lui jusqu'à la goinfrerie. Sensible, mais "cette sensibilité ne lui servira même pas à jouir de ce qu'on appelle communément "les hémisphères des Pays-Bas" où les goîtreux du Queyras eux-mêmes trouvent le chemin du septième ciel, et il fera des bâtards comme un comptable fait du travail à la maison" ! Aussi peu Espagnol que possible, Giono le décrit comme un bourgeois flamand près de ses sous, habile à faire fructifier son capital, traitant l'Empire comme son héritage, fermé à toute forme d'idéalisme, étranger à l'esprit d'aventure : or "la monarchie universelle est une aventure". " Il n'est pas du Moyen-Âge; avec son sens des réalités, son besoin de certitude, ses multiples comptabilités en partie double, c'est un moderne. Il ne se sert jamais de son imagination, mais de sa mémoire [...] ".  Peu doué pour les chevauchées, sa chance,le matin de Pavie, c'est d'être dans son palais de Valladolid, à deux mille kilomètres du champ de bataille, et de laisser faire les chefs de son armée, gens audacieux et expérimentés, et c'est en cela aussi qu'il est moderne. Il préfère assister de loin au spectacle, dans son fauteuil. C'est cette position de spectateur éloigné qui fait de lui, aussi, un moderne. On ne verra pas non plus un Staline et quelques autres hauts responsables politico-militaires de l'époque, sur les champs de bataille de la Seconde Guerre Mondiale. François Ier, lui, ne prend conseil que de lui-même, s'en vante, et mène en personne la charge héroïque à la tête de ses gens d'armes bardés de fer. A fond sur son destrier, tête baissée, et lance en avant, au plus noir de la mêlée. A l'ancienne , et à la façon, non d'un monarque écrasé par les responsabilités politiques, mais d'un héros de l'Arioste. Avec le résultat qu'on sait. Mais le gagnant est aussi, d'une certaine façon, le perdant. Et le perdant est aussi, d'une certaine façon, le gagnant. Le peuple espagnol ne s'y trompe pas, qui réserve au héros malheureux un accueil enthousiaste, tout au long des routes qui le conduisent à sa prison. Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi... Giono nous incite à méditer ce contraste entre le vaincu honoré comme le vrai triomphateur et le vainqueur, reclus dans son palais, le cul vissé dans son fauteuil. Mais les modernes que nous sommes sont-ils encore capables de faire leur profit de la leçon que nous donne cette façon insouciante et passionnée qu'avait un François Ier de mordre dans la vie, au risque de la mort, étranger à toute appréhension du lendemain et à tout remords ? Il était de ces hommes, si différents de nous, au point de nous être presque incompréhensibles, qui, écrit Giono, "prenaient la vie noire et sans sucre comme le café quand on en aime beaucoup le goût ". Du coup, l'enquête historique prend clairement chez lui le sens d'un effort pour retrouver et revivre, par empathie, la vérité  de ces hommes d'un passé lointain. Ce n'est qu'ainsi que l'Histoire peut avoir une utilité morale. Juger les comportements de nos prédécesseurs à l'aune de notre conception de la vie, de nos valeurs de modernes, et de notre compréhension moderne de l'Histoire, ne présente, aux yeux de Giono, aucun intérêt. Incidemment, je ne crois pas me tromper en ajoutant qu'un Georges Duby, pour ne citer que lui,  partageait entièrement ce point de vue.

Le portrait de François Ier que brosse Giono au début du livre  va donc contraster en tous points avec celui de son adversaire hispano-flamand. Les plaisirs des "hémisphères des Pays-Bas", on sait qu'il en raffolait, jusque, paraît-il, dans son cantonnement sous les murs de Pavie, la nuit même qui précéda la bataille. Les dons qui manquent à son rival, la beauté, la force physique, l'aisance, la séduction, il les possède au plus haut point. Esprit chevaleresque, il adhère aux valeurs et pratique les vertus qui sont celles des héros de l'Arioste. En cela il est un homme de son temps, mais, dans cette querelle des anciens et des modernes qui l'oppose à Charles Quint, l'ancien, c'est lui. Il se soucie de sa gloire, mais le souci de l'histoire lui est complètement étranger, et presque autant celui de la politique; quant à la notion d'intérêt national elle est, selon Giono, totalement ignorée de ce grand seigneur qui ne songe qu'à étendre ses domaines, par exemple par la conquête de ce duché de Milan, plusieurs fois gagné et perdu par les troupes françaises depuis la première incursion de Charles VIII en Italie. On devine que la sympathie de Giono  est  acquise à un homme qui, pas plus que lui, ne croit que l'histoire ait un sens et qui, d'ailleurs, ne le soupçonne même pas. François Ier est un héros selon son coeur, comme il aurait été un héros selon le coeur de Stendhal, écrivain que, dans ces années-là, Giono fréquente et admire tout particulièrement :  " C'est un homme sensible, aucune théorie de prudence ne l'enferme, son principal moteur est la curiosité : la sensation et l'émotion le dirigent [...] " Ce portrait de François Ier  irait comme un  gant à un Fabrice del Dongo.

Ce prince chevaleresque est un  chevalier à la belle figure mais à la bourse plate. Moins désargenté peut-être que ses voisins et rivaux, Charles Quint et Henri VIII, mais tout de même comme eux toujours en quête de subsides pour recruter, équiper et payer ses troupes. Gérard Walter, dans son introduction, dresse une liste, peut-être pas exhaustive, des expédients financiers auxquels a recouru François Ier pour financer ses équipées italiennes. En ce temps où les armées nationales, faute de nations, n'existent pas, ce sont les mercenaires qui font la loi : on les recrute à grands frais, on les paie  souvent avec des mois de retard, ce qui entraîne révoltes, défections, passages à l'adversaire avec armes et bagages. C'est ainsi que, quelques jours avant la bataille, une partie des mercenaires suisses, fatigués d'attendre leur solde, abandonne l'armée française pour rentrer chez elle. Quelques jours après leur victoire, les chefs espagnols  sont assiégés à leur tour dans la citadelle de Pavie par leurs mercenaires allemands qui exigent qu'on leur règle leur dû. Dans l'attente de l'argent qui ne vient pas, les troupes vivent sur le pays, y compris ami. Francesco Guicciardini, dans son Histoire d'Italie, brosse un tableau édifiant des ravages incessant causés par les troupes dans les campagnes et les villes italiennes.

Héros de l'Arioste mais piètre tacticien et stratège, le roi accumule les occasions manquées et les bourdes, et d'autant plus que, lorsqu'il ne se fie pas à sa seule intuition, il ne prise guère que les conseils  de l'amiral de Bonnivet, que Giono présente comme son copain d'enfance, et tout aussi pénétré que lui d'esprit chevaleresque. Il aurait pourtant dû avoir quelques doutes quant aux capacités de celui qui venait de se faire chasser du duché de Milan par les Impériaux qui, sur leur lancée, avaient envahi la Provence et mis le siège devant Marseille. L'étau des Impériaux autour de la ville une fois desserré, le roi néglige plusieurs occasions de tailler leurs troupes en pièces au cours de leur retraite vers l'Italie où il parvient en même temps qu'eux, mais pour commettre la faute stratégique décisive de ne pas donner l'assaut à la ville de Lodi où ses adversaires se sont réfugiés en désordre; or c'est de Lodi que sera lancée par le vice-roi de Naples et le marquis de Pescara la contre-offensive qui sera fatale à l'armée française. Au lieu de cela, le roi vient mettre le siège devant Pavie, dont l'énergique Don Antonio de Leyva organise méthodiquement la défense. Bientôt François Ier, coincé entre les défenseurs de Pavie et le gros des troupes impériales qui, à Lodi, se renforcent, se retrouve, comme le dit Giono, dans la situation paradoxale et inconfortable de l'assiégeant assiégé.

En 1961, Giono s'est rendu à Pavie, a parcouru à pied le champ de bataille, accumulant notes et croquis. On regrette d'ailleurs que quelques uns d'entre eux n'aient pas été reproduits dans l'édition de 1963; ils auraient probablement permis de suivre le détail, plutôt compliqué, des opérations plus aisément que les deux cartes peu lisibles proposées à la fin de l'ouvrage. Giono a raison d'insister sur l'utilité pour l'historien de visiter le site de la bataille s'il veut bien la comprendre, et de s'étonner d'être le premier à l'avoir fait. Compte tenu de la durée, de la fréquence et de la complexité des actions des uns et des autres, son récit  est en effet d'une clarté remarquable, bien supérieure, par exemple à celle du récit, plus succinct il est vrai, de Guicciardini dans son Histoire d'Italie. Cette visite de 1961 au champ de bataille, notamment dans le parc de Mirabello, où se déroula la bataille, nous vaut quelques pages descriptives de la région à l'époque où Giono l'a parcourue, pages qui comptent certainement parmi les textes les plus évocateurs et les plus poétiques qu'il ait écrits.

S'il est une vérité que, dans son Histoire d'Italie, Guicciardini a souhaité mettre en avant, c'est le rôle souvent décisif que jouent le hasard et les facteurs impondérables qui déterminent l'issue des entreprises guerrières. Aucun chef, même le plus avisé et le plus expérimenté, n'est à l'abri d'un revers inopiné de la fortune. A cet égard, la bataille de Pavie, telle que Giono la décrit, en est la parfaite démonstration. Cette "bataille" (les guillemets sont de lui)  " n'est pas, écrit-il, une bataille tactique, dont il soit possible d'étudier le génie. C'est une bagarre "au petit bonheur la chance" tout à fait semblable à l'une quelconque des cent escarmouches livrées sous les murs de Pavie depuis Binasque. Ce n'est pas une bataille "pensée" ". A cet égard, l'aube blafarde où, dans une obscurité brouillardeuse, les premiers éléments des Impériaux et les troupes françaises commencent à s'affronter ouvre une matinée des dupes. C'est au moment où les premiers se croient perdus qu'ils saisissent, presque sans le vouloir, la chance de la victoire ; et c'est au moment où ils se croient victorieux que le roi de France et ses gens d'armes tombent dans le piège mortel. De cette matinée sinistre, Giono, parce qu'il est, par l'imagination, vraiment capable de saisir les émotions des combattants, propose une vision d'une intensité saisissante  qui culmine bien sûr, dans l'épisode, d'une hallucinante violence, du massacre des derniers compagnons du roi, lui-même sauvé de la mort par l'intervention, in extremis, du vice-roi de Naples, Charles de Lannoy, un guerrier qui rivalise d'esprit chevaleresque avec son adversaire.

Je ne sache pas que, pour l'essentiel, le récit de Giono ait été sévèrement contesté par les historiens de profession. Sa documentation est sérieuse, et non moins sa critique de ses sources. Il porte cependant sur les motivations des protagonistes, sur le déroulement des événements, un regard dont l'objectivité n'est pas, sans aucun doute, la vertu majeure. Les événements dont la mêlée de Pavie est le point d'orgue sont interprétés par lui à la lumière de ses réflexions sur les comportements humains, sur lesquels les passions ont, selon lui, une influence déterminante, dans une quête universelle et incessante du divertissement, dont ses romans ont depuis 1946, décrit la puissance. Cette chronique historique est donc d'un esprit très proche des chroniques romanesques qui l'ont précédée, et sans doute aussi des Chroniques italiennes, où Stendhal exploitait déjà les ressources passionnelles des récits des chroniqueurs de la Renaissance. Dans ce livre, quel que soit son intérêt historique (et, à mon avis, il est grand), on retrouve les dons du conteur, la force poétique de ses évocations, l'intérêt de sa réflexion. Ainsi, le récit de Giono n'a pas l'objectivité qu'on attendrait d'une approche "scientifique" de l'événement historique. Mais jusqu'à quel point Michelet était-il objectif ?  Et jusqu'à quel point nos maîtres contemporains le sont-ils ? Un François Furet ? un Georges Duby ? Quel historien peut se dispenser d'aborder l'événement d'un point de vue personnel ?

La fin du récit décrit les tractations entre les émissaires de la Régente et les ministres de Charles Quint en vue d'une éventuelle libération du roi. Leurs péripéties donnent lieu à des scènes qui tirent sur le vaudeville . Giono y use et abuse de facéties et de facilités d'écriture qui suggèrent que l'historien néophyte n'a peut-être pas traité jusqu'au bout son entreprise avec tout le sérieux de rigueur. En tout cas, pas avec un sérieux de pape, c'est sûr. Bon prince, le lecteur s'amuse avec l'auteur, et après tout il n'est pas mauvais de dévoiler les aspects souvent comiques des réalités de la haute politique ou de la guerre (2), c'est le meilleur moyen de les démystifier et de les démythifier. pour les ramener, tout simplement et très sainement, à hauteur d'homme. Le roi de France, bien décidé à ne pas respecter les clauses du traité qu'il s'apprête à signer, fait preuve, au cours de la négociation, d'un machiavélisme au moins égal à celui de son geôlier, que sa comédie de sincérité finit par berner, ce qui met à mal l'opposition  établie au début par Giono entre Charles Quint le moderne et François le preux chevalier à l'ancienne. Pour le coup, le plus moderne des deux, c'est François Ier, dont toute la conduite, pendant sa captivité madrilène, témoigne de son aptitude à subordonner le souci de son propre sort à celui du royaume et aux impératifs de ce qu'on n'appelait pas encore la raison d'Etat. C'est peut-être en cela aussi que la journée de Pavie a contribué à faire la France, en guérissant son roi des emportements de la jeunesse et en le convertissant aux vertus d'un réalisme politique qui fera de lui, dans la seconde partie de son règne, le digne continuateur de l'oeuvre de Louis XI .

Il n'est pas sûr non plus que le parti choisi par Giono de privilégier l'explication par les passions des individus, à commencer par celles qui dérivent des dispositions et indisposition physiques (Charles Quint expliqué -- partiellement  au moins -- par sa boulimie et par ses disgrâces physiques), soit le meilleur pour atteindre la vérité des hommes de ces temps lointains. Il suffit, pour s'en convaincre, de confronter le récit qu'il fait des tractations entre Français et Espagnols en vue de la libération du roi avec celui qu'en fait Guicciardini, un contemporain, acteur et témoin des événements, dans son Histoire d'Italie. L'approche quelque peu désinvolte et rigolarde de Giono paraît réductrice, alors que la présentation des mêmes faits par le chroniqueur italien témoigne d'une hauteur de vues dont furent capables au moins certains acteurs, tel ce Mercurino da Gattinara, grand chancelier de Charles Quint, dont Giono trace le portrait peu flatté d'un barbon de comédie, fielleux, francophobe et tourmenté par son emphysème, quand Guicciardini lui prête un discours  (rapporté, il est vrai) d'une remarquable lucidité politique.

Le lecteur se dit alors que les choses, sans doute, étaient en tous points beaucoup plus compliquées que ne le suggère un récit allègre , séduisant et, sur le moment, convaincant, mais passablement simplificateur. Tout travail d'historien est, il est  vrai, simplificateur par la force des choses , et n'est-ce pas l'enjeu de la recherche historique que de nous faire mesurer la complexité du réel en repoussant sans cesse les frontières du connu ? Ainsi, aucun ouvrage d'histoire n'échappe à l'évaluation critique de son degré de validité, celui de Giono ni plus ni moins qu'un autre. Il est dangereux, en tout cas, de trop rapprocher son ouvrage de ses oeuvres d'imagination, et de n'apprécier dans ce texte que sa verve, sa couleur, son pouvoir d'évocation, vertus qui sont celles aussi de ses romans. C'est en historien que Giono se présente devant nous et c'est en historien qu'au premier chef il doit être jugé.

J'ai eu parfois l'impression (peut-être injustifiée), en lisant ce dernier chapitre, que l'écrivain tirait quelque peu à la ligne. Le divertissement que lui avait procuré la description de la rivalité de François Ier et de Charles Quint avait-il fini par perdre, peu à peu, une partie de son efficacité ? Ce ne serait pas la première fois qu'à tort ou à raison, j'aurais senti le magicien se désenchanter de ses propres tours et se retirer, un peu las, doucement, imperceptiblement, comme sur la pointe des pieds, de ses histoires. Mais après tout, il fallait bien qu'il se retirât de celle-là car, avec la libération de François Ier, c'est une autre histoire qui commence.

Comme tout ouvrage d'histoire, pour peu qu'il soit de qualité, celui-ci retient l'intérêt autant par les questions qu'il pose que par les réponses qu'il propose. A commencer par la question des limites de l'objectivité et de la scientificité de tout compte-rendu historique. Ces limites sont de deux sortes. Il y a d'abord le choix inévitable d'un certain point de vue; or ce choix dépend largement de la personnalité de l'historien, de sa formation, de sa culture, de ses préférences idéologiques, de ses dons. C'est vrai pour Giono comme pour tout autre historien. Mais être historien, c'est aussi décrire et raconter. Or le moment du récit est celui où l'imagination entre  en scène. D'une façon ou d'une autre, mais il est inévitable qu'elle s'invite. L'imagination de Giono est puissante, et du genre visionnaire. Il raconte la bataille de Pavie un peu  dans l'esprit de Hugo et de Stendhal racontant Waterloo. Mais il a pris soin d'assurer pour l'essentiel ses arrières par la qualité de son travail de documentation. Cela fait, il peut mener son projet avec décision, dans l'esprit qui est le sien, sans se poser de questions superflues, un peu comme François Ier mena ses charges à Pavie, mais aussi à Marignan. Le lecteur, lui, apprend, admire, et retient. Mieux encore, la curiosité le saisit d'en savoir davantage. Mission accomplie !


Notes -

1 - Ce passage doit beaucoup, il faut le reconnaître, à un passage du livre de François Mignet, Rivalité de François Ier et de Charles Quint (1875), que Giono démarque souvent, et dont le titre a dû inspirer aussi à Proust un détail des rêves du narrateur, au début de Du côté de chez Swann. Giono développe magistralement le texte de Mignet et y introduit le facteur passionnel qui, pour lui, éclaire mieux que tout le reste les conduites humaines.

2 -   Cette tonalité comique, ou humoristique, est fréquente dans la relation d'un Giono décidément décomplexé à l'égard de la gravité qui siérait à la relation schiantifique d'un des grrands moments de l'Histouère de la Frrantsseuh éternelleuh et éphémèreuh, et cela en dépit (ou à cause) du côté souvent sinistre des événements racontés, par exemple dans cet épisode d'un humour tout macabre où les soldats de Charles Quint proposent à la vente les cadavres de quelques victimes françaises plus ou moins illustres :

" Les soldats n'eurent pas ces scrupules; habitués à payer comptant les défaites, ils furent tout de suite les créanciers impitoyables de la victoire. Après s'être disputé "à force ouverte" les morts de qualité restés sur le champ de bataille, ils se firent le jour même marchands de cadavres et ouvrirent des boutiques. On y vendait du connétable, du maréchal de France, du duc, du comte, du monseigneur et même du sieur. Tous ces grands personnages étaient alignés par terre dans l'état où la bataille les avait mis (souvent fort piteux) devant un ou deux ou trois ( ceux qui n'avaient pu se départager s'étaient associés ) lansquenets allemands, ou coutillers espagnols, ou fusiliers italiens qui criaient le tarif. Tous ces seigneurs, qui avaient rencontré leur destin dans le combat, possédaient valets, écuyers, secrétaires, dont la mission était précisément en ces occasions de ramener les corps et ici de les racheter. Ils avaient aussi des amis à Milan ou dans le duché prêts à leur rendre ce dernier service. Il vint des chalands de fort loin, même des femmes : ce n'étaient pas les moins âpres à marchander. Le cadavre de Bonnivet ne fut pas payé trop cher; il  revint à l'équivalent de trois cents nouveaux francs de l'époque actuelle ; celui de La Trémoille,  bien qu'en mauvais état, monta jusqu'à mille. Pour La Palice, on ne sait pas : il était aux crochets d'une boutique espagnole qui traita secrètement. M. de Sainte-Mesmes, en revanche, fut cédé au plus bas prix. Il avait été d'abord coté si haut que le secrétaire chargé du rachat n'avait pu trouver crédit suffisant chez les changeurs. Le temps doux ne facilitant pas la conservation des viandes, le lansquenet propriétaire du  corps ne voulant rien rabattre des prétentions qu'il jugeait légitimes préféra jeter le cadavre au Tessin. D'où , la nuit venue, le dévoué secrétaire le retira :
   " J'eus ainsi, dit-il gentiment, mon maître pour rien. "   " .

Je n'ai pas trouvé le témoignage que réarrange ici Giono mais il n'est pas difficile de voir dans quel sens vont les transformations qu'il a fait subir à l'original. Au cas où il aurait eu l'idée de présenter son récit comme mémoire de thèse ou même de maîtrise, je me demande quelles auraient été les réactions du jury. Si mes calculs sont  bons, Bonnivet n'aurait pas dépassé cinquante euros, et La Trémoille cent cinquante : c'est la fourchette moyenne où se situe le contenu d'un caddie de supermarché. D'ailleurs, aujourd'hui, les chalands se seraient pointés en poussant leur caddie. A quand une transposition cinématographique, dans le goût burlesque, du Désastre de Pavie ?


Jean Giono, Le Désastre de Pavie ,  introduction de Gérard Walter ,  NRF Gallimard, 1963

Lire aussi sur ce blog : "Histoire d'Italie", de Francesco Guicciardini : l'âge classique de la guerre et de la diplomatie (03/09/2013)



SgrA°






2 commentaires:

Fils naturel de Jean Giono a dit…

Madame, votre article contient des allégations imbéciles, mensongères et diffamatoires. Je vous somme de les retirer.

Pierre Langlois a dit…

Dire de telles énormités d'un malheureux écrivain qui ne peut plus se défendre, c'est petit. très petit. Vous devriez avoir honte.