mercredi 20 novembre 2013

Dictionnaire amoureux de la Bretagne ( Yann Queffélec)

1004 -


Je ne sais à qui revient l'idée de  cette collection de dictionnaires amoureux ... Son/sa propriétaire a en tout cas inventé un genre très particulier , où se rencontrent /s'affrontent la visée exhaustive, érudite, que le mot dictionnaire évoque aussitôt, et la partialité partielle que la préférence amoureuse implique. Si dictionnaire et amoureux ne sont certes pas des mots incompatibles, on est tout de même tout près de l'oxymore, avec l'appariement de ces deux mots, qui désignent deux pôles de signes opposés entre lesquels s'établit aussitôt comme une tension électrique. Entre les deux, l'équilibre est malaisé à maintenir : tantôt c'est dictionnaire qui l'emporte, tantôt, c'est amoureux.

Amoureux l'emporte à coup sûr dans le Dictionnaire amoureux de la Bretagne, de Yann Queffélec, tant ses choix amoureux sont puissamment partiaux et entraînent nécessairement une vision partielle. Qui voudrait savoir à quoi ressemblent Rennes, Vannes, Nantes, Quimper ou Saint-Brieuc, ou ce que c'est au  juste qu'un pardon breton et comment il se déroule, ou en quoi consiste précisément la musique bretonne (instruments, compositeurs, répertoire, groupes etc.), risquerait d'être déçu en lisant son livre, même si l'on y trouve un article "pardon" et un article "musique". Mais c'est qu'un des talents de l'auteur est de parler d'un tas d'autres choses que de ce qu'annonçait le titre d'un article qui fonctionne souvent plutôt comme un môle où amarrer les souvenirs que comme un article de dictionnaire. Des kilomètres de côtes bretonnes (la presqu'île de Quiberon par exemple) sont passés pratiquement sous silence par cet infatigable arpenteur des grèves, ce voileux impénitent qu'est Yann Queffélec. Ce n'est pas qu'il les ignore, mais la description qu'il nous propose de ce pays qu'il connaît sans doute comme sa poche est à sauts et à gambades, au gré de ses préférences et de ses souvenirs, attachés à tel ou tel lieu plutôt qu'à d'autres. On  conseillera donc au lecteur impatienté par cette méthode ennemie de trop de méthode  la consultation complémentaire des guides ou des ouvrages spécialisés (1).

Il est vrai que, de la Bretagne (comme de tous les pays d'ailleurs), il y a tant à dire. Le sujet est inépuisable, l'enquête infinie. Tant et tant de livres ont été écrits, des Mémoires d'Outre-Tombe au Château d'Argol et à La Presqu'île, de Julien Gracq, sans oublier Par les Champs et par les grèves, de Flaubert et Du Camp, ni, bien sûr, l'éblouissant Béatrix, de Balzac, avec ses inoubliables descriptions du pays de Guérande. Un peu étonnée que Yann Queffélec ne dise mot de ce roman.

On ne parle vraiment bien que de ce qu'on connaît par expérience vécue, que de ce qu'on aime et de ceux qu'on aime vraiment pour avoir vraiment l'expérience de leur intimité. C'est ce qui justifie le parti-pris de Yann Queffélec. Son Dictionnaire amoureux de la Bretagne est d'abord un dictionnaire amoureux de ses souvenirs de sa vie en Bretagne, et même, parfois, loin de la Bretagne, ce qui fait que le livre tend constamment vers la saga familiale et l'autobiographie. La Bretagne évoquée dans ce livre, c'est souvent la Bretagne de son enfance, dans les années cinquante, au temps des gabares qui transportaient le sable de l'Aber Ildut jusqu'à Brest, où s'activaient les chantiers de la reconstruction. Ce livre est aussi, c'est peut-être surtout, un dictionnaire amoureux  des Bretons, sa famille d'abord, proche et éloignée, le père illustre, la mère tendrement aimée, la soeur Anne aux doigts de fée, les cousins, cousines, tantes et oncles. Puis les amis, nombreux, dont il arrive à l'auteur de nous livrer tout à trac une liste de noms, à moins qu'il ne consacre des pages émouvantes à l'un d'entre eux, comme Gwen-Aël Bolloré. Tout le livre vibre de sa reconnaissance lucide et affectueuse à tous ceux, toutes celles, dont il a partagé la vie, de longues heures, ou quelques instants. La chance et la richesse d'une vie, c'est d'abord ça : la chance et la richesse des rencontres avec d'autres hommes. Un pays, c'est d'abord les hommes qui y vivent.

Rencontres avec les vivants, rencontres avec les morts. Et d'abord avec les écrivains : Tristan Corbière, Segalen, Pierre Jakez Helias, Charles Le Quintrec, Guillevic, et cet Anatole Le Braz, aujourd'hui si peu connu, et dont Queffélec cite des passages magnifiques, qui donnent vraiment l'envie d'y aller voir de plus près. Et bien sûr le père, Henri Queffélec : il est vrai que c'est le père qui est évoqué, très peu l'écrivain, dont il cite cependant quelques beaux textes. On devine, à de rares et discrètes remarques en forme de confidences, que les rapports de Henri avec Yann ne furent pas toujours au grand beau. Ironie du sort, c'est ce fils, qui ne fut sans doute pas le fils préféré, qui décrocha le prestigieux Goncourt que son père n'eut jamais. C'est ce qui s'appelle faire la nique à Papa !

Adolescente, j'ai dû lire un bouquin d'Henri Queffélec, dont j'ai oublié jusqu'au titre. Il faudrait que je retourne y voir. Du fils, je n'avais rien lu non plus, ma vieille hostilité aux prix littéraires m'ayant fait délibérément négliger le livre qui lui valut le Goncourt. Lui qui avait pas mal tiré le diable par la queue, raconte les changements soudains et spectaculaires que lui valut sa célébrité toute neuve, l'argent facile, les voyages, et cette Jaguar XJ12, à laquelle il réserve un long article. Personnellement, je préfère la XK120C, bête de course.

Jaguar XJ12 : quel rapport,  dira-t-on avec la Bretagne ? aucun, peut-être, sinon qu'elle a dû pas mal sillonner les routes bretonnes. Le Havre non plus ne fait pas partie de l'entité bretonne, mais il fut le port d'attache des grands transatlantiques, la Normandie, le Paris, l'Île de France , le France , qui firent les beaux jours de la Transat, longuement évoqués ici, bien qu'aucun n'ait jamais touché un port de Bretagne.

Car ce dictionnaire amoureux est, autant que de la Bretagne, dont ils sont inséparables, un dictionnaire amoureux des bateaux. Bateaux de toutes sortes, à commencer par cette plate sur laquelle, à huit ans, il aurait entrepris seul, à l'en croire, la traversée d'Ouessant   à la godille ! Galéjade à la mode bretonne  ou erreur sur la date ? Les souvenirs d'enfance sont parfois difficiles à situer dans le temps. Il est vrai qu'entre une vie rêvée et une vie "réellement" vécue, il n'y a que l'épaisseur d'un cheveu. Autobiographie... Autofiction... Par la suite, il en aura barré, des voiliers, à commencer par ce superbe sloop en acajou de l'oncle Jo, qu'à treize ans ( décidément, la valeur du marin n'attend pas le nombre des années ) il s'en va briser sur un rocher dans les parages des Sept Îles après une virée solitaire de plusieurs jours. Cette fois encore, il faut le croire sur parole. Les vieux gréements qui n'en finissent plus de pourrir au fond des abers lui inspirent quelques unes des plus belles pages du livre Chalutiers, vedettes, frégates, cuirassés, paquebots sillonnent dans tous les sens ce livre dont la mer, autant que la Bretagne, est la divinité tutélaire. Tiens, ça me donne envie de relire Alain Gerbault, Seul à travers l'Atlantique, un des plus beaux récits de mer jamais écrits en français (2). Mais au Lavallois Gerbault (dont il ne souffle mot), Queffélec préfère le Nantais Tabarly, un  Breton pur sel, lui, il est vrai.

La langue bretonne est partout à l'honneur , sous forme de citations et de textes brefs que l'auteur n'a pas pris la peine de traduire : c'est la partie du livre réservée aux seuls bretonnants ! Juste retour des choses. Nous voilà, lecteurs francophones, malicieusement renvoyés à notre ignorance. A nous le bonnet d'âne et le piquet ! Chacun son tour, et c'est de bonne guerre. Queffélec évoque la longue action répressive exercée par l'administration et l'école, tout au long du XIXe  et du XXe siècles contre l'usage de la langue maternelle. Certaines circulaires préfectorales sont hallucinantes de brutalité et de mépris, comme certaines pratiques d'enseignants dont un Pierre Jakez Hélias enfant eut à subir les punitions  humiliantes. Cette hostilité aux langues régionales est-elle une spécificité française ? C'est plutôt, je crois, un des effets pervers et mortifères de la manie centralisatrice de l'Etat-nation.

Malgré plus d'un très beau passage, malgré le vif éclat de mainte notation, on ne peut dire que ce livre, écrit dans une langue souvent rude et familière, souvent sans trop de souci d'une mise en forme littéraire, et même parfois, il faut le dire, à peine écrit, soit l'ouvrage d'un styliste. Mais qu'est-ce qui vaut mieux : un livre bien écrit, ou un  livre dont on se souviendra ? Les deux de préférence, sans doute. Mais, même si celui-ci n'est pas une indépassable merveille d'écriture, il est sûr que j'en garderai un souvenir précis, ce qui est loin d'être pour moi le cas d'ouvrages récents d'auteurs réputés.

On apprend beaucoup, en lisant cet attachant dictionnaire, dont les articles sont astucieusement enchaînés les uns aux autres comme par un savant travail d'aiguille, patchwork dont tous les morceaux se tiennent solidement, symbole et manifestation concrète de l'unité dans la diversité qui fait la richesse et la beauté d'une vie, d'une pensée, du caractère d'un homme et d'un pays. On apprend, et on jouit beaucoup aussi, par procuration, de toutes sortes de sensations et de saveurs.

Par exemple, j'aurai appris ce que c'est qu'un buzug :

"  Le buzug est partout chez lui, dans la vase ou dans les campagnes mouillées par la marée. Les buzugs de l'anse Styvel, aussi réputés que les bêtises de Cambrai, voient toutes les mamm-goz de l'Aber farfouiller au crépuscule en jargonnant leurs bretonneries. Les poissons en raffolent, l'hameçon appâté d'un buzug est un sot-l'y-laisse de roi. Les Bretons sont très attachés à leur buzug, le buzug est universel. Un drôle de paroissien est un buzug. Un maladroit est une espèce de buzug, un mari trompé a toutes les chances d'en être un. Le buzug prête à sourire. Il est mou.
  Le buzug, s'il est un être vivant sous la grève, est d'abord un état d'esprit, comme le zibloum de Jacques Audiberti, cette fameuse ironie du grand jaloux du petit. " Avoir le buzug " signifie : se sentir Gros-Jean comme devant, le rouge aux pommettes. Le commandant du HMS Astute avait le buzug, je suppose, quand son prestigieux sous-marin talonna au nord de l'Ecosse.
  Pour ma part je rangerais bien dans mon panthéon personnel à Buzug, lequel, rassurez-vous, est à double fond, toute la cohue grouilli-grouilla des marées descendantes, le ver-saucisse en priorité, bien évidemment, mais aussi le gobie, la brennig, la moulette en buisson, la coque, la palourde, la gravette, le crabe à l'air constipé, le crabillon, le couteau, l'arénicole, la crevette naine et comme aplatie, le bigorneau, surtout le bigorneau jaune canari dont on fait les poupées, l'anguille, l'étoile de mer aux poils urticants, la dînette immangeable de la biosphère hors d'eau, tout ce qui fait dire à l'enfant : Je vais à la pêche, et tout ce qui fait dire aux aînés, l'air on ne peut plus sérieux : Je vais aux buzugs. Comme si on y allait, aux buzugs ! Armé d'une cuiller à soupe ou d'une fourchette à trois dents, on va tout simplement rêvasser le long du bord de mer en se laissant pénétrer jusqu'à la moelle par le bonheur de respirer les lumières de l'Océan, la buzubonhomie spontanée des instants et du flot ".

Sur les laisses de mer armoricaines, chacun trouvera le buzug qui, depuis toujours, l'attendait. Si tu ne vas pas au buzug, le buzug ira-t-à toi ! A cette impressionnante liste d'avatars du divin Buzug, j'ajouterai pour ma part, le bilibo , variété rarissime de buzug que mon fils, âgé de cinq ans, repéra naguère sur une grève, du côté de Trégastel.

Vive la Bretagne et les Bretons, vive les buzugs !


Note 1 -

Cela vaut mieux parfois, car l'érudition de l'auteur est parfois sujette à caution. C'est ainsi qu'à l'article César, on apprend avec intérêt que les Vénètes du temps de la guerre des Gaules consignent leurs lois sur du papier qu'ils fabriquent eux-mêmes. Enfoncés, les Chinois ! Dans un raccourci saisissant, on nous informe que les Armoricains de ce temps négocient "avec les futurs Anglais" . Dans la foulée, le célèbre Vae victis de Brennus est attribué à Vercingétorix. Les Bretons, chassés de Grande-Bretagne par les envahisseurs saxons (ou, peut-être, par d'autres Celtes) débarquent en Bretagne avec deux bons siècles d'avance... Plus loin, à l'article Gavrinis, on apprend que, sous le célèbre tumulus "reposa quelque pharaon  celtique vidé de ses entrailles, de ses méninges, remplis d'herbes de résurrection ". Outre l'importation hasardeuses de rites funéraires plus ou moins empruntés à l'Egypte ancienne, Queffélec attribue aux Celtes, qui arrivèrent beaucoup plus tard, ce monument édifié il y a plus de cinq mille ans par des populations qui n'avaient rien de celtique. Il le sait très bien, d'ailleurs, puisqu'à l'article Carnac, il écrit que menhirs, cromlechs et dolmens "n'ont aucune chance d'être l'héritage des Celtes". Cela ne l'empêche pas, toujours dans l'article Gavrinis de trouver "la chevelure de pierre de la déesse de la Féminité gravée dans la chambre dolménique de Gavrinis depuis cinq mille ans" typique "d'un mystère celtique". Ce que c'est  que d'aller trop souvent écouter les binious au festival interceltique de Lorient : l'enthousiasme vous fait succomber  la manie de l'annexion.

Note 2 -

A cinq ans, Alain Gerbault dérobe à l'oncle Paul, dans le port de Toulon, son pointu avec lequel il entreprend et réussit la première traversée de l'Atlantique aller-retour en solitaire et à la rame. Record battu !


Yann Queffélec,   Dictionnaire amoureux de la Bretagne  ( Plon / Fayard  - 2013)





Photo : Jambrun

3 commentaires:

Rien ne va plus a dit…

Ils avaient des chapeaux ronds, ils ont des bonnets rouges.

Anonyme a dit…

Il me semble avoir déjà lu ce billet mercredi...

un autre anonyme a dit…

excusez-moi, je voulais juste tester les balises html.
eh bé, ça marche pas.