vendredi 22 novembre 2013

" La société du spectacle ", de Guy Debord : l'imposture à la sauce gaucho

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On lit, dans La Société du spectacle

" 161

  Le temps est l'aliénation nécessaire, comme le  montrait Hegel, le milieu où le sujet se réalise en se perdant, devient un autre pour devenir la vérité de lui-même. Mais son contraire est justement l'aliénation dominante, qui est subie par le producteur d'un présent étranger. Dans cette aliénation spatiale, la société qui sépare à la racine le sujet et l'activité qu'elle lui dérobe, le sépare d'abord de son propre temps. L'aliénation sociale surmontable est justement celle qui a interdit et pétrifié les possibilités et les risques de l'aliénation vivante dans le temps. "

On a toujours le droit --  c'est presque toujours inévitable -- de raisonner à partir de la pensée d'autrui. Cela n'implique évidemment pas qu'on fasse nécessairement siens les postulats et les conclusions de cette pensée. Or tout se passe ici comme si Debord reprenait à son compte, sans le discuter, un postulat métaphysique de Hegel. Il est clair que, pour celui-ci, le sujet préexiste à son aliénation, à toute aliénation, autrement on se demande comment cette aliénation pourrait bien avoir lieu. En reprenant ce postulat à son compte, Debord suppose résolu ce qui justement fait problème. Et ce qui fait problème, c'est le sujet lui-même. Que faut-il entendre par sujet ? En éludant toute enquête préalable sur cette question, Debord fragilise tout ce qu'il dit de l'aliénation. Pour qu'un sujet "se réalise en se perdant", comme il l'écrit, dans le temps, il faut nécessairement qu'il se soit perdu une première fois, ce qui présuppose qu'il existait avant cette première fois. Et si rien n'existait avant cette "première fois", parler d' "aliénation vivante dans le temps" devient inutile et frôle l'absurdité.

Ce qu'on peut supposer avec vraisemblance, en revanche, c'est qu'aucun sujet ne peut apparaître ni s'incarner ni se perpétuer ni, éventuellement, se transformer, hors du temps. Contre Hegel, j'oserai soutenir que le sujet ne saurait se perdre pour se réaliser dans le temps, puisqu'il n'existe qu'à la faveur de son incarnation dans le temps. Si, par le mot aliénation, on veut simplement rendre compte de l'évolution du sujet dans le temps, du fait qu'à travers le temps, il devient, le plus souvent de façon insensible, autre que ce qu'il était, le mot perd, en tout cas, toute connotation dramatique et négative, puisque le sujet peut revendiquer cette "aliénation" comme un progrès bénéfique, donnant naissance à un autre soi-même plus accompli, plus harmonieux, plus heureux, plus en accord avec son environnement, que celui qu'il était précédemment. Dans une telle perspective, parler d'aliénation devient, en tout cas, inadéquat.

Affirmer d'autre part, comme le fait Debord, que la société " sépare à la racine le sujet et l'activité qu'elle lui dérobe " , cela revient à escamoter, sans l'avoir examinée, la question de savoir si un sujet humain est seulement concevable hors de toute socialisation, et s'il peut se soustraire à toute contrainte à lui imposée par la société qui l'a constitué comme sujet. Comme le temps, la socialisation apparaît, non comme la responsable de l'aliénation d'un sujet qui n'existait pas avant elle, mais comme la condition même de sa constitution et de son existence. La "société" que Debord met ici en accusation  n'est d'ailleurs pas seulement la "société du spectacle", mais, à la limite, toute forme de société.  La critique adressée par Debord à la société est d'essence anarchiste...

Debord manipule  donc ici sans précaution -- c'est-à-dire sans questionnement préalable -- des notions auxquelles il n'assigne -- et pour cause -- aucun contenu clair : la notion de sujet et celle d'aliénation. Polluées qu'elles sont par des présupposés métaphysiques discutables, elles perdent du coup toute consistance sur le terrain qui, peut-on supposer, intéressait  Debord au premier chef : le terrain politique.

Dans ce fragment, comme dans beaucoup d'autres de La Société du spectacle, la pensée de Debord apparaît pour ce qu'elle est : une pensée scolastique, dogmatique, dépourvue de l'ombre d'un authentique questionnement. Se réfugiant constamment dans la citadelle mal fortifiée d'une abstraction sans rigueur et dans l'éclat factice de formules creuses, elle  exhibe son incapacité à affronter la complexité du réel et à en rendre compte; elle préfère de loin l'escamoter. Le tout se présente comme une interminable et assommante suite d'assertions absconses poussées à un tel degré de généralité qu'elles ne sont jamais vérifiables. Peu importe d'ailleurs, puisqu'il n'y a rien à vérifier. On dira que Debord est philosophe et que le propre du discours philosophique est de manier abstractions et généralités. Malheureusement pour l'auteur, son propos n'est pas de développer un système métaphysique mais de décrire la société telle qu'il pense qu'elle fonctionne.

Les élucubrations de La Société du spectacle, s'inscrivant dans une mouvance vaguement rousseauiste et vaguement anarchiste, repoussant toujours plus loin , de paragraphe en paragraphe, les bornes du non-sens et du burlesque intellectuel, n'auront jamais séduit que des cirons philosophiques aussi approximativement gauchisants que peu regardants sur la marchandise (c'est le cas de le dire!). La Société du spectacle ouvre l'arène d'un cirque conceptuel au centre duquel un imperturbable auguste, dopé aux substances apéritives, débite avec aplomb et un sérieux de pape la litanie de ses énormités. Un aussi pauvre numéro n'aura pu connaître un succès aussi disproportionné à son intérêt réel que parce qu'un bien plus vaste cirque, social celui-là, celui de mai 68, lui en aura ouvert l'opportunité.

Relique d'une époque révolue? oeuvre d'un penseur d'occasion? Sans doute le discours que développe Debord dans La Société du spectacle est-il en phase avec notre tentation à tous de mener une existence tranquille, à poil et au soleil, tout en nous enculant en couronne dans la compagnie des animaux gentils. On regrettera seulement qu'il n'ait pas formulé cette aspiration universelle avec plus de clarté. C'est qu'il a dû se tromper de genre, ayant au fond plutôt la vocation de la poésie que celle de la théorie. Quant à savoir quels enseignements propres à éclairer les luttes d'aujourd'hui et de demain on peut bien tirer de son livre, il y a longtemps quel tout le monde en rigole. On voit bien, certes, dans le passage que j'en cite , poindre l'utopie d'un mode d'existence où la société ne séparerait pas "à la racine le sujet et l'activité qu'elle lui dérobe" et où le devenir social de l'individu, nécessairement tributaire de contraintes inhérentes à son insertion au sein d'une collectivité, n'entrerait pas en contradiction et en conflit avec son devenir de sujet "vivant" dans le temps. Reste à savoir comment sortir d'une aporie où l'humanité se débat depuis que le monde est monde, et qui est peut-être consubstantielle à la condition humaine. Là-dessus, l'ami Debord reste coi. C'est que, pour tenter d'apporter des réponses, il aurait fallu cesser  de dire n'importe quoi.

La Société du spectacle, ou l'art de courir après les ombres, quand les vrais lièvres sont ailleurs.


Note 1 -

Dans De l'éthique de la discussion , Jürgen Habermas écrit :

"  L'individualisation spatio-temporelle du genre humain en exemplaires individuels n'est pas régulée par un dispositif génétique qui passe immédiatement de l'espèce à l'organisme individuel. Les sujets capables de parler et d'agir sont plutôt constitués comme individus par le fait qu'ils s'intègrent, en tant que membres d'une communauté linguistique à chaque fois particulière, à un monde de la vie intersubjectivement partagé. Dans les processus de formation communicationnels, l'identité de l'individu et celle de la communauté se forment et se maintiennent co-originairement. Avec le système des pronoms personnels se trouve en effet inscrite dans l'usage du langage orienté vers l'intercompréhension, propre à l'interaction socialisatrice, une imprescriptible contrainte à l'individuation; mais en même temps, à travers le même médium de la langue quotidienne, se manifeste l'intersubjectivité socialisante. Plus les structures d'un monde de la vie se différencient, plus clairement voit-on combien l'autodétermination consciente de celui qui est individué est enchâssée dans l'intégration de plus en plus forte au sein de dépendances sociales démultipliées. Plus l'individuation progresse, plus le sujet singulier s'imbrique dans un réseau toujours plus dense et en même temps plus subtil d'absences de protection réciproques et de besoins de protection ".

Cette analyse, qui a le mérite de s'affranchir de tout a priori métaphysique concernant le sujet, souligne à quel point celui-ci est inconcevable en-dehors de son intégration à un processus de socialisation, et combien est forte et multiforme l'interdépendance du sujet singulier et du système de relations sociales où il évolue. Avec cette description d'un sujet immanent, en somme, aux interrelations sociales en tant que facteur structurant de ces relations,  la conception d'un ego transcendantal, façon Husserl, en prend, à mon avis un bon coup derrière les oneilles, mais je ne suis pas philosophe. Il est vrai que l'ego transcendantal de Husserl, on y croit ou on n'y croit pas, c'est au fond plus une question de foi que de raison. Chacun voit ça comme il le sent.

On objectera sans doute que Jürgen Habermas propose ici une vision idéalisée et dé-dramatisée du rapport-dialectique individu/société, alors que la description de Guy Debord, comme toute description à visée révolutionnaire, dramatise au contraire ce rapport à l'extrême, en suggérant ce qu'il a d'insoutenable, de mutilant, d'invivable. Ainsi s'opposent radicalement deux visions et deux projets : à une vision pragmatique, qui, tenant compte des complexités, part de ce qui est pour envisager les conditions d'un progrès vers le mieux, s'oppose une vision dogmatique, encombrée qu'elle est de présupposés métaphysiques, qui projette la réalisation d'une utopie, contredite par les contraintes du réel, par le moyen du radicalisme révolutionnaire. L'Histoire du XXe siècle a amplement exposé les désastres auxquels conduit la mise en oeuvre coûte que coûte de ce genre de projet.


Note 2 -

Dans les réflexions sur l'aliénation, de Hegel à Debord en passant par Marx, ce qui manque encore le plus, à mon avis, c'est ce que j'appellerais une phénoménologie de l'aliénation, développée par ceux qui sont censés la subir. Si on soumet, par exemple, à une analyse marxiste, Un Coeur simple, de Gustave Flaubert, l'analyse conclura immanquablement à l'aliénation sociale de la servante Félicité, exploitée par la bourgeoise Madame Aubain, leur relation fournissant une image de la dialectique du maître et de l'esclave. Le problème, évidemment, est que Félicité elle-même ne perçoit pas du tout sa situation comme celle d'une esclave aliénée, mais bien plutôt comme une situation relativement enviable qui, en plus de la sécurité matérielle, la rend relativement heureuse. J'insiste à dessein sur l'adverbe relativement. Admettons qu'une révolution sociale survenue aux environs de 1848 en France ait "débarrassé" Félicité d'une Madame Aubain expédiée dans un camp de rééducation après la confiscation de ses biens, la servante aurait appris, toute ébaubie, de ses "libérateurs", qu'elle avait vécu depuis sa naissance dans un état d'aliénation à laquelle la Révolution venait de mettre fin. Cela ne l'aurait peut-être pas pour autant rendue objectivement plus heureuse. Plus d'une Félicité soviétique a dû ainsi se retrouver sur le pavé des rues dans l'URSS des années vingt en proie à la famine.

Ainsi, les analyses marxistes de l'aliénation sont restées, d'une part, des descriptions massives, d'autre part des diagnostics portés de l'extérieur, en relation avec une vision somme toute schématique des réalités sociales. Sans doute le caractère à la fois relatif, variable, et subjectif de l'aliénation a-t-il été gravement sous-estimé par ces analyses. La première personne habilitée à porter un diagnostic d'aliénation, et à la décrire avec exactitude, ce devrait être d'abord la personne qui estime la subir. Il n'est pas question de nier l'aliénation, et la notion d'aliénation devrait certainement encore très longtemps inspirer les luttes sociales, à condition d'être soustraite à son rôle de marteau-pilon idéologique, couplé à celui de la lutte des classes, auquel le marxisme classique l'aura trop longtemps et abusivement cantonnée. C'est peut-être cette révolution-là, menée en douceur, sur le long terme, sans le recours à la violence de masse, qui vaut d'être engagée, avec patience et obstination. Peut-être, d'ailleurs, a-t-elle depuis longtemps commencé. La société du spectacle, que dénonçait Guy Debord, est, de plus en plus, une société de la connaissance partagée, ce qui induit un partage toujours plus poussé des initiatives et des responsabilités. Ne mésestimons pas la force révolutionnaire de la connaissance.

Additum -

Dans leur série Les grands classiques de la littérature éthylique, Les Orogenèses érogènes d'Eugène publieront prochainement une étude sur le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, de Raoul Vaneigem, publié en 1967, année décidément faste pour le commerce des vins et spiritueux. On y lit notamment la brève de comptoir suivante :  "La maladie mentale n'existe pas. Elle est une catégorie commode pour ranger et tenir à l'écart les accidents d'identification ". Si, dans le cirque situationniste, Debord était l'auguste, Vaneigem était le clown blanc. Tous deux, au demeurant, spécialistes du trapèze volant intellectuel sans filet.

Guy Debord,  La Société du spectacle  ( Gallimard)

Jürgen Habermas,  De l'éthique de la discussion   ( Flammarion / Champs )




1 commentaire:

trop c'est trop a dit…

Assez ! Assez ! Assez !