vendredi 8 novembre 2013

" La cause des livres" , ( Mona Ozouf )

1 000 -


Cette cause des livres, Mona Ozouf l'aura noblement et longuement servie,  au cours de sa longue carrière . La brillante historienne de Varennes , la mort de la royauté  a tenu, pendant près de quarante ans une rubrique dans les pages littéraires du Nouvel Observateur . Elle propose ici, à lire ou à relire, une grosse centaine des articles qu'elle y a publiés, et où les classiques de la littérature et l'histoire se taillent la part du lion. Les productions de la littérature contemporaine sont pratiquement exclues de son champ d'investigation, sans doute parce que d'autres collaborateurs de l'hebdomadaire  étaient chargés d'en rendre compte. Elle a classé les pièces de ce qu'elle appelle sa"brocante" (mot qu'elle utilise souvent et que je lui  emprunte) selon une thématique en sept chapitres. On y a tout le loisir de découvrir le large éventail de ses curiosités, ses qualités de lectrice, la clairvoyance de son jugement, l'intérêt de ses réflexions, et un solide talent d'écrivain.

Un solide talent d'écrivain, dans un exercice soumis à des contraintes spécifiques, celles de la mise au point d'articles destinés à paraître dans un hebdomadaire grand public. D'abord une contrainte d'espace : le texte ne doit pas dépasser un certain nombre de signes. Cela conduit, quand il y a beaucoup de choses à dire, à une densité certaine, avec un risque de saturation étouffante pour le lecteur. Tenir compte ensuite du destinataire : éviter donc le piège de la spécialisation excessive mais aussi celui de la vulgarisation "bas de gamme" . Être à la fois suffisamment objective et suffisamment personnelle. Marier le plaisir du détail à la cohérence ramassée de la synthèse. Il m'a semblé que Mona Ozouf était parvenue à maintenir, entre ces exigences contradictoires, au long de plus de trois décennies, un bel équilibre, ainsi qu' une certaine égalité de ton ; on ne trouvera pas dans ce recueil d'emportements polémiques ni de prises de position passionnées ; ce n'est pas sa tasse de thé. Aussi convient-il, à mon sens, de ne pas lire ce livre d'une traite, ni même chapitre après chapitre; ce serait risquer l'indigestion pour cause d'ingestion excessive de textes qui n'avaient pas été conçus pour cet usage ;  la musiquette, en dépit du talent de la chroniqueuse, est forcément un peu répétitive ; la couturière travaille un peu trop à partir du même patron ; c'est le genre qui veut ça. L'effet d'accumulation aidant, il arrive que le plat du jour réchauffé paraisse pâteux, collant et pesant, ce qui n'était peut-être pas l'impression qu'il produisait à l'origine dans l'hebdomadaire, où le plaisir de la lecture naît souvent des contrastes entre plumes différentes. Il convient donc  d'adopter plutôt une démarche de lecture à sauts et à gambades, au gré de ses propres curiosités ou de celle que suscite tel ou tel titre, car le charme attractif du titre ne compte pas pour peu dans cet art délicat du journalisme érudit. Tiens, par exemple, j'ai été retenu par celui-ci, au parfum très british, entre Jane Austen et Agatha Christie : Le Paradis de Tante Margaret . C'est celui d'un article paru en 1983. Je n'ai pas été déçu. La  tante Margaret en question, c'est Margaret Mead, dont deux ouvrages qui venaient de paraître aux Etats-Unis -- celui de Derek Freeman notamment -- non encore publiés en français à l'époque de l'article -- ébranlaient la confiance, alors générale, dans le sérieux  d'études sur les indigènes des îles Samoa publiées au début des années 30. L'illustre ethnologue paraît avoir sacrifié abusivement au mythe rousseauiste du bon sauvage et tiré de ses observations des conclusions quelque peu hâtives,  et sûrement trop idéalisées, concernant, notamment, la vie amoureuse et sexuelle des jeunes Samoanes. La plume de ma tante évoque une autre tante qui compta sans doute beaucoup plus que la Tante Margaret dans la formation intellectuelle de Mona Ozouf à l'époque où, lycéenne à Saint-Brieuc, elle découvrait dans Les Temps modernes, les bonnes pages du Deuxième sexe. Eh oui. Il y eut, dans les lycées de France, vers la fin des années quarante, des adolescentes qui eurent ce privilège d'être parmi les premières lectrices de l'illustre pavé que je ne découvris,vers mes vingt-deux ans, que bien plus tard, à une époque où il était devenu un incontournable de la culture contemporaine. Tante Simone, évoquée dans cet article de 1990 à l'occasion de la publication de ses Lettres à Sartre, c'est, bien sûr, Simone de Beauvoir. Occasion pour Mona Ozouf de pointer, avec une sympathie teintée d'ironie, la distance entre l'avenir radieux promis aux femmes par la théoricienne et ses difficultés personnelles très concrètes pour conjurer, en bricolant une stratégie très élaborée, " l'horreur d'être malheureuse que l'affreux Sartre jugeait si puérile ".

Densité sans sécheresse, art de la synthèse, avec ce qu'il faut de rigueur universitaire tempérée par l'humour et le sens de la formule, amicale sérénité, empathie : ces qualités font pour moi le prix de ces articles et me paraissent briller particulièrement dans le chapitre, intitulé Une liasse de lettres, où Mona Ozouf a regroupé ceux qui traitent de correspondances, tantôt récemment rééditées, comme celle de Flaubert et de Sand, tantôt inédites, comme celle de Tocqueville ou d'Elie Halévy. Ce dernier, qui fit connaître en France l'utilitarisme anglo-saxon et fut un des fondateurs et des animateurs de la Revue de métaphysique et de morale, et, à ce titre, un des acteurs les plus remarquables de la vie intellectuelle française des années 1890 /1930, est aujourd'hui quelque peu oublié, du moins du grand public. L'article que lui consacre Mona Ozouf en 1996, à l'occasion de l'édition de sa correspondance inédite et de la réédition de son grand ouvrage sur l'utilitarisme,  La Formation du radicalisme philosophique, est un des plus beaux du recueil, vraiment représentatif de sa richesse et de son humanité. La culture de l'historienne, vivifiée par une sincère sympathie pour l'objet de son propos, atteint pleinement le résultat visé : non seulement nous faire connaître et comprendre l'homme et son oeuvre, mais nous le faire admirer et aimer. Beau travail de passeur, d'autant plus noble et utile qu'il attire l'attention du public sur des textes sans doute promis à une diffusion relativement confidentielle.

N'étant pas un lecteur du Nouvel Observateur, je n'avais découvert aucun de ces articles au moment de leur première publication dans l'hebdomadaire. Rassemblés dans un seul livre, ils deviennent une contribution à la connaissance de la vie intellectuelle en France sur près de quatre décennies, de 1975 aux environs de 2009, particulièrement dans le domaine de l'enquête historique. Le parcours choisi par l'auteur ( les articles ne sont pas classés par ordre chronologique mais par thèmes )  ne permet cependant pas de se faire aisément une idée claire de l'évolution éventuelle de ses centres d'intérêt ni de son écriture, ni de quelques tendances de la vie intellectuelle de ces années-là  .

En lisant ces articles, j'ai songé à l'essai de Pierre Bayard, Comment parler des livres qu'on n'a pas lus : la lecture de La Cause des livres pourrait  aider son lecteur à mieux maîtriser ce genre de performance ! J'ai senti l'accablement me gagner, en dénombrant, au fur et à mesure que je mesurais l'étendue des lectures de Mona Ozouf, tous les livres que j'aurais bien dû lire et que je n'ai pas lus. Ce sont pourtant souvent des classiques, de la critique littéraire, comme le Montaigne en mouvement de Jean Starobinski (1982), ou de la littérature, comme les Contes et récits de Nathaniel Hawthorne (publiés en 1996). C'est là que ce livre au si beau titre, en ressuscitant ces articles perdus dans de vieux numéros du Nouvel Observateur , sert à nouveau la cause des livres, en réactivant l'envie de lire. De lire ou, plus souvent encore, de relire, car Mona Ozouf, dans de belles pages consacrées à des classiques  -- Montesquieu, Valéry Larbaud, Victor Segalen, Balzac, Nicolas Bouvier et bien d'autres -- suscite une furieuse envie de retourner y voir, de revisiter ces textes qui captivèrent, qui enchantèrent, et dont on a pourtant parfois presque tout oublié. Rachel Frutiger : il suffit que Mona Ozouf cite le titre de cette nouvelle de Larbaud pour qu'un peu de l'émotion tendre qu'elle m'avait fait vivre, il y a bien des années, renaisse de ses cendres. Pourtant, je n'avais qu'à me retourner pour atteindre dans les rayons le volume des Enfantines  et savourer à nouveau le charme exquis et cruel des récits de Larbaud. Encore fallait-il que quelque chose m'y incitât, en faisant renaître envie et curiosité. C'est très souvent par la grâce de telles intercessions qu'une bibliothèque reste vivante ;  autrement, tombeau d'objets morts entassés, promis à la poussière.

Il est presque inévitable que, parlant beaucoup des autres, on parle un peu de soi. Mona Ozouf évoque, au détour d'un article, son adolescence bretonne,  à propos de sa découverte du Deuxième sexe au lycée de Saint-Brieuc, mais aussi dans un beau texte, tout d'émotion retenue, consacré à Louis Guilloux, dont l'épouse fut son professeur de lettres en classe de troisième. Cela nous vaut aussi , dans un article consacré à Victor Segalen, autre écrivain breton , une brève mais prenante évocation de Brest :  " A Brest, la mer est au bout des rues, et le vent partout. Dans le jardin exotique de l'Hôpital maritime, les bambous se prosternent sous la bourrasque d'ouest. " Ce sont des lignes qui ont la saveur amère du désir. Peut-être est-ce simplement le mien. On se croit bien à l'abri, dans sa forteresse intérieure, bien au sec dans son présent, et voici que, réveillés par quelques mots, apparemment si simples et pourtant magiques, les souvenirs, relégués dans les souterrains  de la mémoire, se soulèvent, reprennent couleur et forme, se font signe les uns aux autres, tandis que le corps frémit aux sensations du passé. C'est le fameux problème proustien : "Mort à jamais ? C'était possible " ....

La Bretagne, chère au coeur de Mona Ozouf, est souvent présente dans ce livre, par le biais des livres : ceux de Segalen, de Guilloux, de Per Jakez Helias ( Le Cheval d'orgueil , 1975 ), mais aussi d'auteurs moins connus, historiens, sociologues ou simples témoins. En 1984, Mona Ozouf rendait compte de Révoltes paysannes en Bretagne, de Fanch Elegoët , un ouvrage qu'il vaut sûrement la peine de relire aujourd'hui...

A l'époque lointaine de ses vingt ans, le coeur de Mona Ozouf battait pour l'extrême gauche. Elle entre au Parti Communiste en 1952, pour le quitter quatre ans plus tard, en 1956, après la révolte hongroise. Elle n'a cessé depuis de prendre ses distances à l'égard des espérances révolutionnaires ; certains de ses engagements politiques ultérieurs laissent rêveur : c'est ainsi qu'en 2003, elle signe une pétition soutenant l'intervention américaine en Irak ; ce choix ne plaidera pas en faveur de sa lucidité politique. De ses enquêtes sur la Révolution française -- qu'elle mena souvent de concert avec François Furet --, elle aura plutôt tiré une leçon de scepticisme à l'égard de toutes les entreprises de planification rationnelle de l'avenir :

" Contre cette religion pédagogique puisée par la Révolution dans le corbillon des Lumières, la traversée du XXe siècle paraît nous avoir définitivement vaccinés. Auschwitz, Hiroshima lui opposent leur tragique évidence. Les espoirs mis dans un écolage rationnel et organisé ? La croyance à l'organisation rationnelle du bonheur humain ? La marche irrésistible au progrès ?  Des niaiseries, pensons-nous aujourd'hui, ou pis, des impostures. "

Et l'on se demande parfois, en lisant certains de ses articles, dans quelle mesure elle ne partage pas , sur les révolutions, le cynisme désabusé d'un Théophile Gautier  :

" Des gens qui se tirent des coups de fusil dans une rue ; ceux qui restent dessus mettent les autres dessous ; l'herbe vient là plus belle le printemps qui suit ; un héros fait pousser d'excellents petits pois ... ".

Du reste, cette  cause des livres qu'elle défend depuis bientôt quarante ans, dans les colonnes du Nouvel Observateur,  organe très bien pensant d'une gauche excessivement modérée, d'un rose tirant vers le blanc, et à composante fortement intello, ce  n'est sûrement pas la cause du peuple. S'il y a une continuité dans la pensée et l'oeuvre de Mona Ozouf, c'est bien sa sympathie à travers le  temps -- son temps personnel et le temps de l'Histoire -- pour une aristocratie de l'esprit dont la brillante universitaire qu'elle est a toujours été solidaire ; jeune étudiante, ses admirations vont à une Simone de Beauvoir, à une Annie Kriegel, et ce recueil d'articles se résume à une balade aux quatre coins de la place des grands hommes, grands presque exclusivement dans le registre de la pensée. Ce n'est pas la sympathie pour le peuple commune à une George Sand et à un Barbès qui l'intéresse, c'est la qualité de leur correspondance. Le peuple n'est guère présent, dans ce livre, que dans un article -- significativement plus développé que de coutume -- sur les atrocités des massacres de septembre. Dans la séculaire confrontation dialectique des torchons et des serviettes, Mona Ozouf, depuis toujours, a fait sienne la cause des serviettes.

L'épreuve du temps est la plus redoutable et la plus nécessaire pour un  ouvrage de l'esprit, le meilleur test de sa qualité. Certes, je ne suis pas  toujours d'accord avec Mona Ozouf. Son indulgence pour Sainte-Beuve, par exemple, me paraît excessive. Il me semble qu'elle minimise l'aveuglement dont le bonhomme, plus d'une fois, fit preuve. Ses louvoiements politiques et ceux de Nodier lui inspirent un commentaire surprenant :

" Sainte-Beuve défiait quiconque de voir clair dans son itinéraire politique, fait de "croisements en tous sens". Quant à Nodier, Jacobin de la Révolution, conspirateur du Directoire, protégé sous l'Empire, décoré par la Restauration, historiographe du comte d'Artois, puis révoqué par le même devenu Charles X, ferme au poste sous le roi bourgeois, il pouvait avantageusement figurer dans le Dictionnaire des Girouettes. Chez l'un comme chez l'autre, il s'agissait moins d'opportunisme que d'un relativisme natif . "

Le relativisme, même natif, a bon dos. J'en tiens, quant à moi, pour un opportunisme délibéré et invétéré.

On lui pardonnera aussi certaines fautes d'orthographe (à moins qu'il ne s'agisse d'erreurs du typo), comme celle-ci (à propos du journal de Michelet) :

" Rousseau lui-même, avec son " projet qui n'eût jamais d'exemple ", est surclassé ."

Entre le "projet" et l'incongru circonflexe, ça fait beaucoup, pour une aussi brève citation. Rousseau, on le sait, a écrit :

" Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur ".

Agaçant pour tout amoureux de Rousseau (j'en suis) et du passé simple (j'en suis aussi), une des merveilles de la conjugaison française. On rencontre d'ailleurs de plus en plus souvent cet accent circonflexe parasite, signe parmi d'autres, de la dégradation de la connaissance de la langue.

Mais dans l'ensemble, il m'a semblé que ces articles, en vingt ou trente ans, n'avaient pas trop pris de rides, restaient toujours éclairants et utiles. Même avec du retard, suivons les conseils de lecture de Mona Ozouf. A coup sûr, nous nous en trouverons bien.


Mona Ozouf ,   La Cause des livres   ( NRF Gallimard )


Jambrun



Ce billet est le millième publié sur ce blog.


En baie de Saint-Brieuc

1 commentaire:

JC a dit…

Ce billet est le millième publié sur ce blog."
Compter en base 10 est un délice ! Merci ... et félicitations pour la réussite de ce blog, aussi bien fréquenté que l'ISS