lundi 25 novembre 2013

La femme sang

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Elle est belle. Ses cheveux noirs en bandeaux serrés encadrent un visage plein, hâlé, séduisant et volontaire.  Ce genre de femme qu'on ne peut aimer que d'un amour passionné. D'un amour mortel. L'enjôleuse, l'étrangleuse, la poignardeuse. Femme peste, femme cancer, femme fatale.

Elle  m'accompagne à la grande ville. Dans la chambre de l'hôtel-pension de famille-hôpital public, avons-nous dormi ensemble ? Je ne m'en souviens pas. Ce n'est pas l'essentiel.

Au matin, elle est allée prendre une douche. Je l'y retrouve couchée en chien de fusil, roulée dans le rideau de plastique, la tête sur la margelle du bac; on dirait qu'elle a saigné. Par discrétion, je me retire.

Revenu peu de temps après, la petite pièce est pleine de gens  en blouse blanche. Ils m'expliquent qu'ils l'ont trouvée gisant dans une mare de sang. Du jardin voisin, l'un a entendu le bruit violent d'une transe : les murs en tremblaient. On me laisse entendre que cette femme est dangereuse, qu'elle s'est déjà introduite dans des familles, pour les détruire.

Je m'entretiens de médecins que je connais avec divers médecins bavards et moroses que je ne connais pas. L'un d'entre eux (que je connais) doit prendre la direction de l'hôpital voisin dont on aperçoit sur la colline la masse blanche trouée de fenêtres.

Je la retrouve dans la salle à manger. Elle m'y accueille,  souriante, détendue, suave. Comme je l'aime. Comme je suis fou d'elle. Elle est vraiment la femme de ma vie et de ma mort.

Elle me propose de me conduire à notre voiture qu'elle a garée par discrétion dans la rue d'un autre quartier. Nous nous y rendons. Dans un anonyme caboulot, nous prenons notre petit déjeuner, servis par un couple sans visage. Je mange une salade verte avec mes doigts que je trempe dans une huile d'olives poisseuse comme du sang.

Mon bol de café à la main, je caresse Chaussette, le chat blanc de la voisine. Il ronronne, puis soudain gronde, bondit de la table, et poursuit furieusement à travers le jardin dans le matin gris un chat blanc, son sosie. Un chaussette court après l'autre. Les deux ne font pas la paire : l'un a les yeux verts, l'autre a les yeux bleus. L'un  mange les croquettes, l'autre pas.

Du moins, c'est ma femme qui le dit.

Je ne sais plus quel con a dit que le rêve est une seconde vie. C'est faux. Le rêve est plusieurs vies à la fois. La vie est plusieurs rêves à la fois.


                                                                *

Poisseuse comme du sang...



Venue masquée hanter mon rêve,

C'était donc toi ?

Seul et désolé j'erre sur la grève,

Attendant d'embarquer à mon tour sur la nef

Qui t'emporta.




Les surprises du masque, ou les avatars de la féminité

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