lundi 4 novembre 2013

Odi britannicum vulgus et arceo (2) : Mélenchon et les Bretons : limites d'une analyse

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S'exprimant à la veille de la manifestation de Quimper, Jean-Luc Mélenchon a notamment déclaré :

"  Encouragés par la timidité et la pleutrerie du gouvernement qui leur cède tout, le patronat et les cléricaux des départements bretons vont faire manifester les nigauds pour défendre leur droit de transporter à bas coût des cochons d'un bout à l'autre de l'Europe dans des conditions honteuses. "

Et d'appeler lesdits "nigauds" à manifester à Carhaix "avec leurs syndicats de salariés et leur classe, leur camp, leur famille ".

Voilà une interprétation classiquement marxiste, qui oppose, d'un côté le patronat, les exploiteurs, et de l'autre les travailleurs exploités et, de surcroît, manipulés.

Or les choses ne sont pas aussi simples et claires que ce que prétend ce discours réducteur. Ce qui ne veut pas dire que Mélenchon ait entièrement tort, mais on aurait souhaité de la part d'un homme politique aussi réfléchi et expérimenté une analyse un peu plus fine et collant davantage aux réalités. Mais ce n'est pas avec des nuances et des finesses que l'on muscle un discours dont l'objectif principal est de mobiliser les troupes, comme c'était le cas en l'occurrence.

Il est vrai que dans les rues de Quimper on aura vu défiler côte à côte des ouvriers de l'agro-alimentaire et les patrons ou cadres de leurs entreprises, des transporteurs routiers et leurs chauffeurs, mais aussi des employés et des patrons d'autres entreprises dont la bonne santé est liée, d'une façon ou d'une autre, à celle des premières. On y aura vu aussi des agriculteurs qui, comme beaucoup d'autres en France, sont sur le fil du rasoir.

Certes, la plupart des patrons, surtout vu la conjoncture, n'ont aucun intérêt à verser à leurs employés des salaires mirobolants. Ils ont même logiquement intérêt à baisser les salaires et à licencier, puisque c'est sur la question du coût de la main d'oeuvre qu'achoppe la viabilité des entreprises bretonnes du secteur agro-alimentaire. Cependant, les uns et les autres sont pour l'instant dans le même bateau, et le savent. La survie des entreprises est vitale pour les employés aussi bien que pour leurs patrons. On sait que, dans la fameuse dialectique du maître et de l'esclave, le maître a autant besoin de son esclave que l'esclave du maître. A vrai dire, l'esclave a nettement plus besoin de son maître que le maître n'a besoin de son esclave, plus aisément remplaçable. Le maître peut rompre le pacte qui l'unit à l'esclave bien plus aisément. Certes, comme le suggère Mélenchon, les patrons ne sont pas fâchés de détourner sur le pouvoir politique la colère de leurs employés menacés de licenciement. Il ne faut pas oublier, cependant, que, dans le jeu économique global, ces patrons bretons ne sont eux-mêmes que des petits joueurs, des sous-fifres. Ils font semblant de décider mais d'autres ont décidé pour eux. A moins qu'en régime capitaliste mondialisé un seul, toujours le même, monstre froid, ne décide pour tous : le sacro-saint Marché. Cela dit, le Marché, c'est comme Dieu, ce sont les hommes qui l'ont fait ce qu'il est. Ni Dieu ni Marché ? Pourquoi pas. L'avenir est à inventer. Ce n'est pas d'hier qu'on en parle.

Quoi qu'il en soit, on a pu constater, dans les rues de Quimper, que ni les maîtres ni les esclaves ne jugeaient bon, vu la conjoncture, de rompre leur alliance de fait. Il est possible que les difficultés de deux ou trois grosses entreprises du secteur, actuellement menacées dans leur survie, annoncent d'autres déroutes. Il est possible aussi que la disparition des canards boiteux assainisse le marché et permette, au moins pour un certain temps, la survie des autres. On le verra bientôt.

De son point de vue, Mélenchon n'a évidemment pas tort de dénoncer "la timidité et la pleutrerie du gouvernement". Il serait peut-être plus légitime de dénoncer son imprévoyance, fruit de sa médiocre connaissance des réalités du terrain. La mise en place, à coups de portiques et d'équipements sophistiqués, de cette écotaxe, qui a fait déborder le vase, avait été décidée, un comble, par le gouvernement précédent. C'est lui qui avait signé le contrat avec l'entreprise chargée de les mettre en place. Sauf à dénoncer ce contrat, ce qui aurait coûté cher à l'Etat en indemnités (on parle d'un milliard d'euros!), il fallait bien l'honorer, certes. Mais l'absence d'information et de concertation dans cette affaire est flagrant. L'information du citoyen par l'Etat ne descend pas, et l'information de l'Etat par le citoyen ne remonte pas. Le résultat est un désastre qui va coûter très cher au contribuable et vider un peu plus les caisses de l'Etat. Il aurait été plus facile et plus sage de la mettre en veilleuse, aux premiers signes d'un orage pourtant prévisible, quitte à trouver d'autres financements pour entreprendre la modernisation des voies ferrées et des voies navigables, par exemple une augmentation en douceur de la TVA sur les carburants diesel, et pas seulement ceux utilisés par les poids lourds. Une telle mesure aurait probablement rapporté plus que l'écotaxe (1). On suppose qu'il s'agissait de ménager l'allié écologiste : ce serait un indice de plus à verser à l'appui de la thèse de ceux qui, s'ils concèdent à Hollande les qualités d'un manoeuvrier d'appareils, lui dénient celles du chef d'Etat. En tout cas, on le voit s'épuiser à arbitrer les conflits de clans et de personnes jusque dans sa garde rapprochée. Quoi qu'il en soit de l'avenir politique de M. Hollande , de ses ministres et de sa majorité, cette affaire démontre qu'on ne peut plus gouverner ce pays comme on l'a fait durant des décennies et comme on continue de le faire.

Les manifestants de Quimper n'ont pas tout-à-fait tort d'accuser l'Etat de porter la responsabilité de leurs malheurs. Car c'est bien l'Etat qui, depuis un bon demi-siècle, a poussé, à coups d'incitations diverses, de subventions et de facilités financières, l'agro-alimentaire breton dans une voie qui se révèle aujourd'hui une impasse : celle de la production massive de produits à faible valeur ajoutée, avec des marges bénéficiaires de plus en plus grignotées par la concurrence étrangère. Combien de jeunes agriculteurs s'y sont alors précipités tête baissée, s'endettant pour des années pour monter leur étable à cochons "modèle" répondant aux normes sanitaires européennes. Quant aux grosses entreprises telles que Tilly-Sabco, elles ne se sont maintenues à flot qu'à coups de subventions, notamment européennes, dont la suppression, au début de l'été, a immédiatement ruiné leur compétitivité. Le résultat est que tout le monde se retrouve aujourd'hui dans la même galère, les patrons au bord de la faillite, les employés au bord du licenciement, et les agriculteurs au bord du suicide. Rappelons pour mémoire les conséquences environnementales catastrophiques de cette surproduction acharnée, pendant des années, de cochons et de volailles : nappes phréatiques polluées par les innombrables masses de lisiers stockés aux quatre coins des campagnes, et ces proliférantes algues vertes, que nul n'avait jamais vues jusqu'au milieu des années soixante, et qui, aujourd'hui, reviennent rituellement, dès les premiers beaux jours, encombrer les baies et les estuaires. C'est tout un système économique qui, aujourd'hui, exhibe ses limites et ses nuisances, et avec lui, le type de société, de rapports humains, de rapports politiques qu'il induit, qu'il pollue, à commencer par les concepts et les discours des "responsables", obsédés de "productivité", de "compétitivité" et de "croissance". Mais la crise, en Bretagne, ne touche pas seulement ce "modèle" breton mis en place dans les années soixante. Le cas de Marine Harvest est différent : il s'agit d'une entreprise étrangère qui, elle, engendre de confortables bénéfices, ce qui ne l'empêche pas de prévoir la fermeture de ses sites bretons. On se rapproche de la situation de Brandt, entreprise bénéficiaire, dont l'existence est menacée par la déroute de son propriétaire étranger, l'espagnol Fagor. Comme le demandent les salariés, la fermeture d'usines bénéficiaires devrait, à tout le moins, être interdite. Une nationalisation temporaire serait aussi une solution envisageable, quoique les problèmes juridiques qu'elle pose apparaissent redoutables.

Timide et pleutre, le gouvernement socialiste ? Impuissant surtout. Il ne se bat pas, comme Mélechon ou les communistes (et, plus timidement, les écologistes) pour un modèle économique radicalement autre. Il tente de gérer au mieux les dégâts locaux d'une économie capitaliste mondialisée dans le respect de la réglementation européenne. C'est là que le  bât blesse : il n'a aucune solution de rechange parce qu'il n'a aucune pensée économique originale, outre que notre appartenance à l'Europe limite singulièrement sa marge de manoeuvre. Tout le monde sait que les vrais décideurs ne sont ni à l'Elysée ni à Matignon ni dans les ministères, qu'ils sont, à la rigueur, à la tête de quelques très grosses entreprises françaises, mais que, pour l'essentiel, les choses se règlent loin de l'Hexagone. De leur côté, les leaders du mouvement des bonnets rouges ont annoncé leur intention de "faire vivre le pays", en court-circuitant, s'il le faut, les technocrates de Bercy ou de Bruxelles. Ben voyons. Comment s'y prendront-ils ? Mystère et boule de gomme. Faire vivre le pays ? Mon cul. Qu'ils le veuillent ou pas, le marché mondialisé imposera sa loi. On leur souhaite bien du plaisir, à ces gens qui entendent ne pas laisser récupérer leur mouvement par les politiques, réactivant un discours qu'on entendit naguère en France : celui du poujadisme. S'ils s'en tiennent à cette ligne, les contradictions, aujourd'hui latentes, qui les opposent, ne tarderont pas à refaire surface. A moins que ... Si l'avenir doit s'inventer quelque part dans le monde, s'il faut bien un commencement, pourquoi pas en Bretagne ?


Note 1 -

Sans compter le coût, pour l'Etat et le contribuable, de ces portiques munis d'équipements sophistiqués, que les manifestants ont brûlés, sans que les CRS puissent les en empêcher. Le premier ministre peut bien indiquer que l'écotaxe est suspendue, elle est de fait supprimée, puisqu'on ne va tout de même pas mobiliser ad vitam aeternam un peloton de gendarmes pour surveiller chaque portique. Exemple frappant de l'ineptie et de l'inertie de décisions prises sans tenir compte des difficultés concrètes d'application sur le terrain. On peut affirmer sans risque de se tromper que, pas plus que le citoyen lambda, François Hollande n'avait jamais entendu parler de ces portiques avant de les voir brûler à la télévision. Maintenant que le mal est fait, on nous annonce qu'on va se concerter. Mais de concertation avant les dégâts, on n'en a pas entendu parler. Gouverner, c'est prévoir... Or, de demi-mesure en demi-mesure et de reculade en reculade, l'équipe en place fait la démonstration de son incapacité à prévoir et de son allergie au pragmatisme. Il paraît que, lorsqu'il apprit la chute de Louis-Philippe, le vieux Chateaubriand commenta l'événement d'un "C'est-bien fait !" sans appel. C'est étonnant que personne n'ait encore remarqué la ressemblance de Hollande, sinon avec le roi des cons, du moins avec le roi des Français.


Lire dans Le Monde du 7 novembre : La grogne bretonne, creuset des révoltes françaises ?, 
par Ronan Le Coadic


( Posté par : Paul Etel , avatar eugènique agréé )



Gérard Garouste,  Les Libraires aveugles. Le type en paletot jaune est le sosie craché de Hollande.



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