mardi 12 novembre 2013

" The Roots " ( Kader Attou / Compagnie Accrorap) : aux racines de la danse

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C'est toujours amusant et instructif d'observer, au fil des spectacles présentés, les variations dans la composition du public d'une salle. Il y a le public bourgeois qui s'habille pour aller  un samedi soir assister à la performance de deux ou trois acteurs connus dans un spectacle de boulevard. Il y  a celui, plus mêlé, des fans de l'humoriste à la mode. Il y a les soirs où des contingents de lycéens, accompagnés de leurs profs, occupent une bonne moitié des places pour découvrir Le Cid ou l'Ecole des femmes. L'autre soir, ne me souvenant plus du tout de ce qui pouvait bien correspondre au billet que j'avais acheté trois mois auparavant et n'ayant pu mettre la main sur le programme de mon abonnement, je n'avais aucune idée du genre de public auquel je me mêlerais. Je me rendis donc au théâtre en me disant que les bonnes raisons que j'avais eues de retenir ce spectacle-là me reviendraient en y assistant.

Sur les marches du parvis et dans le hall d'entrée, je repérai un nombre tout-à-fait inhabituel de jeunes loustics au crâne orné d'une crête, souvent décolorée, ou d'une banane surdimensionnée, mode capillaire qui me parut plutôt rétro, mais je ne suis pas spécialiste en la matière. Beaucoup de jeunes femmes aussi, vives et gaies, accompagnées d'enfants. Je découvris, en lisant le programme que The Roots était un spectacle de danse hip hop ou à dominante hip hop.

Il est difficile aujourd'hui de rencontrer un enseignant qui ne vous resservira pas l'antienne, cent fois entendue, sur ces jeunes à ce point drogués d'images et de sons ingurgités en désordre sur internet qu'ils sont devenus incapables de fixer leur attention sur le même objet plus de dix minutes; et encore, à les entendre, dix minutes semblent un objectif inatteignable. Hier soir, ce fut sans doute une de ces exceptions qui confirment la règle. Un spectacle d'une  heure trois-quarts, d'une rare intensité et sans aucun temps mort, fut suivi dans un silence de cathédrale, seulement troublé par les applaudissements qui saluèrent quelques moments particulièrement forts. Mes loustics à crêtes et à bananes étaient à coup sûr des connaisseurs, tout-à-fait capables de maintenir leur attention sur un sujet qui les passionnait pendant une durée propre à plonger dans une profonde stupéfaction n'importe quel prof du secondaire.

Au lever du rideau, à l'avant-scène Cour, un grand type dégingandé, affalé dans un fauteuil à oreillettes habilement effondré, émerge manifestement d'un sommeil pâteux, tout en écoutant, sur un Teppaz vintage, une musique surannée gravée sur un vieux 45 tours. Cela donne une gestuelle qui évoque, mais de très loin, et de façon seulement allusive et stylisée, les mouvements incertains et maladroits du réveil. Une gestuelle tout de suite extrêmement élaborée, sophistiquée même, qui met en branle tout le corps, sur un tempo rapide. Au fond de la scène, les dix autres danseurs attendent de prendre le relais, pour une série de variations ininterrompues, d'une virtuosité époustouflante.

Avec cette scène initiale, on est tout de suite dans le vif du sujet : les racines de la danse, et son essence. Qu'est-ce que danser et comment naît le désir de danser ?

Une de nos comédiennes célèbres a raconté un jour qu'à seize ans, elle s'était découvert une vocation de danseuse. Elle s'en ouvrit à ses parents, un philosophe connu, et son épouse , intellectuelle de haute volée elle aussi, qui avaient toujours rêvé pour leur fille d'un brillant parcours scolaire et universitaire, hypokhâgne, khâgne, Normale Sup', bref la réédition du parcours de papa-maman. Son rêve, à elle, les consterna : le projet de faire carrière dans la danse, pour une jeune fille aux dons intellectuels certains, leur paraissait un gâchis sans nom. Ils ne lui cachèrent pas que la danse était  une activité bonne pour des abrutis décérébrés, puisque chacun sait qu'elle consacre le triomphe du corps sur l'esprit.

Quel extraordinaire contresens ! De tous les arts, la danse est sans doute le plus intellectuel, le plus cérébral qui soit. Peut-être que le ballet des petits rats de l'Opéra sacrifie trop souvent à de contestables mollesses sensuelles, mais dans le cas du hip hop, une telle dérive est radicalement exclue. Le hip hop, en tout cas celui dont les onze danseurs de la Compagnie Accrorap, en pleine maîtrise de leur art, dirigés par Kader Attou,  chorégraphe inspiré, m'ont administré la démonstration, c'est la danse pure et dure. L'esprit impose sa royauté au corps qu'il conduit là où il veut. Il y a dans cet art quelque chose de l'éthique guerrière des samouraï, et la devise du danseur de hip hop pourrait être ce rude avertissement de Turenne à son propre corps : "Tu trembles, carcasse, mais si tu savais où je te mène, tu  tremblerais bien davantage ".

En regardant mon bonhomme se désarticuler savamment dans son fauteuil, j'ai compris où la danse s'enracine : dans les innombrables mouvements, apparemment si désordonnés, si bâclés, du quotidien. C'est dans ce désordre et dans cet à-peu-près que s'enracine le désir de danser. Danser, c'est tenter de mettre de l'ordre, du sens, du rythme et de la beauté dans cette expérience quotidienne du corps qui est notre expérience à tous. En dépit de toute la virtuosité acrobatique des onze danseurs d'Accrorap, la base de leur gestuelle, ce sont les mouvements les plus élémentaires : marcher, se coucher, sauter, se pencher, tendre la main, etc. C'était si beau , si exemplaire, cette leçon de maintien qu'ils nous ont administrée pendant près de deux heures, que, le lendemain matin, faisant mes courses au supermarché, je me suis surpris à tenter de mettre un peu plus d'harmonie dans mes mouvements. Tiens, par exemple, marcher vite en contrôlant le mouvement des bras, le port de la tête, le regard, tout en développant bien les phases du pas, décoller le talon, puis la plante, puis le bout du pied, avant de poser l'autre pointe du pied, puis la plante, puis le talon, eh bien on n'y arrive pas comme ça du premier coup. Sans compter la respiration. Il y faut plus qu'une once de  sérénité zen, et surtout de la concentration, la seconde n'étant pas concevable sans la première.

Pas étonnant que mes ados n'aient pas moufté pendant tout le spectacle : nous nous sommes tous pris, pendant près de deux heures, une extraordinaire leçon de concentration. Tout l'esprit intensément tendu vers la réalisation d'un mouvement collectif (durée : une demi-seconde), micro-élément d'un ensemble collectif complexe ou d'une figure acrobatique individuelle. Il y avait quelque chose d'une rigueur monacale dans les évolutions de ces onze types en complet-veston, qui m'ont fait plus d'une fois songer aux danseurs soufis, absorbés dans leur extase. Les racines de la danse, c'est aussi ce désir éperdu de maîtrise, qui est le moteur perpétuel de cette forme de danse urbaine et populaire qu'est le hip hop. C'est une danse où l'on se lance des défis individuels, où il s'agit de surpasser sans cesse les concurrents en virtuosité, en audace, en perfection. L'idéalisme des danseurs de hip hop est effréné.

Ces onze danseurs lancés dans leur quête éperdue de perfection nous auront fait éprouver  l'une des plus belles émotions qui soient, et cela en dépit de musiques très belles, souvent très rythmées, très présentes : l'émotion du silence. Sur le tapis de danse épais, les déplacements, si rapides et complexes fussent-ils, ne faisaient aucun bruit. Si bien que le numéro de claquettes d'un des danseurs, sembla recevoir des autres un accueil perplexe, jusqu'à ce que, englouti par le groupe, il retourne au silence...

Aux racines de la danse, la musique ! Ou plutôt les musiques. Pourquoi la danse hip hop devrait -elle se cantonner ad vitam aeternam aux rythmes du rap ou aux musiques arabo-andalouses? Toute musique est source d'inspiration pour le danseur hip hop. Il trouve son bien partout, son avidité de musiques est insatiable. La danse hip hop, langage universel, s'accommode de toutes les musiques du monde. Pour ce spectacle, le chorégraphe avait donc fait un choix tout ce qu'il y a d'éclectique : de la suite pour violoncelle seul au festival de percussions plongées dans un bain électro-acoustique. Cela offrait l'occasion de ménager des contrastes d'ambiances, depuis les mouvements d'ensemble les plus frénétiques jusqu'aux déplacements lents, d'une grâce rêveuse.

Aux racines de la danse , de la danse hip hop comme de toutes les formes de danse : la dialectique de l'individuel et du collectif. C'est  sur elle que le chorégraphe fonde la dynamique et l'équilibre du spectacle. Dirigés de main de maître par Kader Attou, les onze danseurs de la Compagnie Accrorap développent longuement dans l'espace des motifs complexes avec une rigueur extraordinaire. C'est toute une grammaire du corps en mouvement qui s'expose sous nos yeux, aussi savante et subtile que la plus savante et subtile des langues. Tout cela très abstrait, au demeurant, loin de toute tentation de "figurer" quoi que ce soit. On n'est pas dans le lac des cygnes. On n'est d'ailleurs pas non plus sur un trottoir de Harlem. Le hip hop selon Kader Attou est un art très savant, quintessencié, et qui pourtant reste très proche de l'esprit des danseurs des rues à son meilleur.

On n'est pas dans le lac des cygnes, n'empêche que la dialectique de l'individuel et du collectif conduit Kader Attou à décliner les figures de la danse classique : le solo, le solo avec groupe, le quatuor, le trio, le duo. J'ai même cru entrevoir un pas de deux !

Mouvements d'ensemble réglés au quart de poil, démonstrations individuelles de virtuosité acrobatique : je me suis demandé si, dans ce spectacle si maîtrisé, une part était réservée à l'improvisation. Elle ne pouvait évidemment avoir sa place que dans les performances individuelles. C'est une question que j'aurais aimé poser aux danseurs après le spectacle (mais, étant parfois une grosse timide, je ne suis pas resté). A la réflexion, la question me paraît de peu d'intérêt : peu importe qu'un mouvement soit improvisé au dernier moment, si le résultat n'est pas inférieur au niveau de qualité de l'ensemble. Le temps ne fait rien à l'affaire. Que le mouvement ait été mis au point, répété pendant des mois, ou qu'il ait été imaginé et exécuté dans l'instant, dans les deux cas c'est l'esprit qui conçoit, c'est le corps qui exécute. Ce que l'on conçoit bien se danse clairement. Le mot improvisation suggère un abandon mollasson à la spontanéité de l'instant. Rien de tel dans le travail des danseurs d'Accrorap, pas plus que dans un solo de Miles Davis. Ce n'est pas à l'instrument, qu'il soit corps ou trompette, de concevoir et de décider . Et comment imaginer que ce phalanstère de danseurs virtuoses et perfectionnistes, au diapason des rigoureux désirs de son chorégraphe puisse être un instant au-dessous de lui-même et du propos défini par chacun, par tous ?

On n'est pas au cinéma, les réussites de ce genre sont toujours les réussites éphémères d'un soir. Je me dis que mes jeunes loustics encrêtés, décolorés, embananés, y furent pour quelque chose. Le silence profond d'un public envoûté, la qualité de son attention, la force de son émotion, ne sont pas sans effet sur le résultat. Le metteur en scène et ses danseurs ne s'y trompèrent pas qui, acclamés par une salle fervente, lui répondirent en l'applaudissant.

De ce spectacle magnifique, tous sortirent plus heureux et plus savants. Chacun y avait trouvé son bien, qui une brillante démonstration, qui le convaincant manifeste d'un art aux immenses possibilités, qui la profondeur d'une méditation.


The Roots , pièce pour onze danseurs   , Centre Chorégraphique National de la Rochelle et du Poitou-Charente / Compagnie Accrorap   - Direction artistique et chorégraphie : Kader Attou - Interprétation :  Babacar "Bouba" Cissé , Bruce Chiefare, Virgile Dagneaux, Erwan Godard, Mabrouk Gouicem, Adrien Goulinet, Kevin Mischel, Artem Orlov, Mehdi Ouachek, Nabil Ouelhadj, Maxime Vicente - Scénographie : Olivier Borne - Création sonore : Régis Baillet / Diaphane - Création lumière : Fabrice Crouzet  - Création des costumes : Nadia Genez


Babal







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