jeudi 14 novembre 2013

Pour en finir avec la tyrannie du temps


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Au temps où j'étudiais la grammaire du grec ancien, j'ai appris que le futur était à l'origine un mode, plutôt qu'un temps, un désidératif qui, comme son nom l'indique, exprime le désir, le souhait, cousin de l'optatif, mode lui aussi du souhait et de la possibilité. Ce désidératif se retrouve, à un stade ancien de leur développement, dans d'autres langues indo-européennes.

Le grec "archaïque" (antérieur à l'époque homérique) ne connaissait donc pas le futur comme temps. Cela suggère que les Grecs de cette époque (disons vers 1500 avant notre ère) avaient du temps une autre expérience que la nôtre, et que, en particulier, ils ne pensaient pas "l'avenir" de la même façon que nous. Peut-être, du reste, ne le pensaient-ils pas du tout. Ils ne pensaient pas "je ferai telle chose", mais "je désire / je souhaite faire telle chose" ou  plutôt, peut-être, "Je désirerais / Je souhaiterais faire telle chose".

Interprétant d'un point de vue philosophique les observations de Jacqueline de Romilly, dans Le Temps dans la tragédie grecque, Lucien Jerphagnon note que " le temps n'avait pour ainsi dire aucun statut conceptuel dans la pensée archaïque, en Grèce ". Ce n'est qu'avec Pindare, puis avec les Tragiques, qu' " il en arrive à se dégager comme dimension consciente à partir du Ve siècle av. J.-C. ". C'est aussi au Ve siècle que les Grecs, avec Hérodote, puis Thucydide, inventent l'Histoire, jusqu'alors confondue avec le Mythe. Au mythos des poèmes homériques a succédé le logos de l'historien de la guerre du Péloponnèse. et, avec lui, la vive conscience de l'écoulement du temps. C'est encore au début du Ve siècle qu'avec les guerres Médiques s'affirme la puissance de la démocratie athénienne., avec toutes les péripéties d'une vie politique intense et complexe, qui, elles aussi, engendrent le sentiment d'un flux temporel intense et serré.

On peut se demander si cette naissance d'une conscience neuve du temps, dont témoignent les oeuvres littéraires, n'a pas été favorisée aussi par des progrès réalisés  dans la mesure du temps, notamment par le perfectionnement de la clepsydre, instrument que les Grecs ont emprunté à l'Egypte. Ces progrès furent lents, comme en témoignera bien plus tard la boutade d'un Sénèque constatant qu'il était plus facile d'accorder deux horloges que deux philosophes; s'il en était ainsi, c'est qu'au milieu du premier siècle de notre ère, parvenir à accorder deux horloges n'était toujours pas une petite affaire. Mais avait-on, en ce temps-là encore, besoin de mesurer le temps de façon plus précise ? Probablement que non.

Quoi qu'il en soit, l'histoire de la conscience du temps en Occident paraît inséparable de l'histoire des progrès dans les techniques de mesure du temps. On pourrait aisément établir un parallèle entre la fréquence et le succès du thème mélancolique de la fuite du temps à partir de la Renaissance, et les progrès des performances des horloges et des montres. Au fur et à mesure des progrès des techniques de mesure du temps, la conscience que les hommes, en Occident, avaient de leur vie s'est trouvé asservie (au sens technique du terme) au découpage de plus en plus fin du temps que permettaient les progrès incessants des instruments de mesure. Asservissement peut-être inévitable, à partir d'un certain stade d'accroissement démographique, surtout, sans doute, dans une société de plus en plus urbanisée. Le souci de la mesure du temps a d'ailleurs dû naître, il y a environ  cinq mille ans, dans quelques cités-Etats du Moyen-Orient, et une conscience d'un temps historicisé n'a dû longtemps concerner qu'une poignée de clercs. " Ici, disait l'autre jour, à la télévision, une dame qui élève des chevaux percherons du côté de Mortagne, on vit sans montre " : rare privilège à notre époque , où chacun vérifie l'heure à sa montre, sur son portable, au tableau de bord de sa voiture, à chaque instant.

Il faut, en tout cas, prendre asservissement dans les deux sens du terme. On lit dans Variété, de Paul Valéry :

" Le courrier ni le téléphone ne harcelaient Platon. L'heure du train ne pressait pas Virgile. Descartes s'oubliait à songer sur les quais d'Amsterdam. Mais nos mouvements d'aujourd'hui se règlent sur des fractions exactes du temps. " Manière de suggérer que ni la méditation philosophique ni la rêverie poétique ni, sans doute, le simple plaisir de vivre ne s'accommodent de cet incessant rappel de l'inexorable écoulement du temps. Un temps qui, pourtant, comme certains résultats de la physique quantique le suggèrent, n'existe peut-être pas dans la nature. Il n'est pas impossible que ce soient les hommes qui, pour le meilleur et pour le pire, aient inventé le temps, qui n'est peut-être rien d'autre que la mesure du mouvement.

Il n'est pas question de nier les avantages sociaux procurés par la maîtrise du temps . Mais nous ne devrions pas oublier que, si nous le maîtrisons, il nous maîtrise tout autant, ni que le mode d'existence sociale engendré par cette maîtrise n'est qu'un des modes possibles d'existence sociale. A ma connaissance, nos ethnologues modernes, s'ils ont abondamment enquêté  sur les structures de la parenté, de la propriété ou sur les croyances religieuses de population restées, aux quatre coins du monde, au stade néolithique, ils ne les ont guère interrogées sur leur expérience du temps, et c'est dommage. Quant à nous, si la sophistication de nos sociétés est inconcevable sans leur asservissement au temps des montres, nous ne pouvons ignorer de quel prix nous devons payer ces "progrès".

A commencer par la disparition d'une certaine insouciance et la montée d'une tristesse certaine. Notre existence est rythmée par le retour ou l'apparition d'échéances, grandes et petites, multiples, et rarement réjouissantes. L'humeur globalement sombre, morose en tout cas, de nos contemporains tient largement à leur conscience d'être obligés d'aller à leur rencontre, sans possibilité apparente de prendre la tangente et la clé des champs. Au quotidien, c'est l'obligation d'être à l'heure au boulot, la peur de rater son train ou son bus,  ou son rendez-vous chez le médecin. A plus longe échéance, c'est la durée moyenne de la vie, statistiquement établie. A bien plus longue échéance encore, c'est la fin de toute vie sur la planète, puis la fin du système solaire, déjà programmées par les astrophysiciens, à un ou deux millions d'années près. La conscience de l'écoulement du temps est essentiellement catastrophique.

L'actualité récente nous a donné des exemples des dégâts collectifs et politiques de l'angoisse du temps : l'échéance de la mise en place de l'écotaxe, celle de l'augmentation de la TVA, ont suscité leur cortège de réactions de fureur et d'actes de violence. C'est que nos politiciens et technocrates planificateurs sont des enragés du calendrier, d'inlassables fabricants d'échéances : au premier du tant, l'écotaxe entrera en vigueur; au quinze du tant ce sera le tour de la TVA. Etc. etc. La politique de l'actuel gouvernement semble se réduire à l'application d'un calendrier de mesures toutes moins réjouissantes les unes que les autres, annoncées et réannoncées par les médias à chaque bulletin radio-télévisé. Tiens, je ne savais pas que l'augmentation de la TVA à 20% allait entrer en vigueur au 1er janvier. Eh bien maintenant, tu le sais, connard, Va falloir replanifier ton budget. Etonnez-vous, dans ces conditions, que les gens voient rouge quand on leur agite incessamment la muleta sous le nez.

Il vaudrait la peine d'inventorier avec précision les multiples formes de cette obsession d'un temps chronométré, défini, planifié, et ses effets négatifs sur notre vie et notre façon de l'appréhender et de la mener. Comment un paysan grec des environs de 1500 avant notre ère, qui généralement n'avait aucune idée de son âge précis, et ne s'en souciait aucunement, planifiait-il les travaux des champs ? Eh bien, justement, il ne planifiait rien du tout, vu que la notion de planification était absolument inconnue. Alors, qu'est-ce qu'il se disait, dans une langue où, rappelons-le, le temps du futur était inconnu ? Je pense qu'il devait se représenter les choses au conditionnel. Selon moi, il devait se dire, à peu près, la chose suivante :

" Si le temps s'y prêtait, j'aimerais, le jour qui devrait s'enchaîner à ce jour-ci, labourer mon champ; puis, un des jours qui devraient s'enchaîner à ce jour-là, je pourrais semer du blé; ainsi, au printemps qui devrait s'enchaîner à l'hiver qui devrait s'enchaîner à cet automne-ci, je devrais voir pousser mon blé. "

Evidemment, il ne devait pas se dire exactement ça. Il ne devait même pas se le dire du tout. Mais d'une façon ou d'une autre, il devait voir les choses comme ça.

Voir les choses comme ça, sur le mode du souhait assorti de réserves prudemment hypothétiques, présente le considérable avantage de faire d'avance la part des choses, du gel, de la grêle, de la tempête, du typhon du tsunami, etc. De prendre en compte l'incertain, l'aléatoire. Et de ne pas se détruire les neurones, le sang, le foie et le reste à force de vouloir respecter à tout prix un calendrier que le moindre caprice d'un dieu quelconque risque à tout moment de bouleverser. Cela aide aussi à faire preuve d'un peu plus de respect pour tout ce qui nous dépasse.

Nos lointains ancêtres du paléolithique ignoraient-ils tout de cette hideuse fille du progrès des civilisations : la peur du lendemain ? Peut-être est-elle née quand les chasseurs-cueilleurs ont laissé la place, au début du néolithique, aux pasteurs et aux laboureurs.

Le paysan breton de l'anthropocène moyen (final ?), accablé de dettes dont les intérêts arrivent à échéance et acculé à la nécessité de s'en acquitter sinon ce sera la clé sous la porte et l'inscription à l'ANPE (avec des rendez-vous à respecter, sinon ce sera la radiation, et bonjour les indemnités chômage), eh bien, on imagine aisément qu'il ne  raisonne pas du tout comme un paysan crétois du minoéen moyen. J'imagine qu'il se tient à peu près (pas en breton, tu penses bien que la langue des ancêtres, quand on a l'huissier au cul...) le discours suivant :

" Demain à six heures, faut que j'aille sans faute récupérer le tracteur à la coopérative " (le sien a été saisi), " sinon, je passe mon tour et bonjour le labour. Ensuite, faut qu'avant le tant du mois j'aille acheter mon blé (à la coopérative), sinon je m'encaisse l'augmentation de TVA à 20% et bonjour les cadeaux de Noël pour les mômes qu'y faut que j'aille acheter ( les cadeaux, pas les mômes) avant le tant, sinon y en aura plus. Ensuite, avant le tant du mois prochain, qu'il pleuve qu'il vente, je sème mon blé. Comme ça, il lève au mois d'avril, et entre le 15 et le 20 août, je le moissonne avec la moissonneuse-batteuse de la coopérative qu'il faut que je pense à aller retenir avant la fin de la semaine, dernier délai, sinon bonjour la galère. Comme ça, début septembre, j'obtiens une avance de la banque pour régler mes dettes. "

Bel exemple de planification. Notre paysan breton se donne à peu de frais l'illusion rassurante de maîtriser son calendrier. Sauf que c'est exactement le  contraire. Car, à la différence des prévisions du paysan grec du second millénaire avant notre ère, il pèche contre la plus élémentaire prudence en escamotant les aléas. Autrement dit les caprices des dieux, qui tiennent dans leurs mains les fils de notre destinée à tous. Sans compter les caprices des banques.  Il ne laisse pas, dans ses prévisions, assez de jeu.

C'est cela, au fond, que les modernes ont perdu, en échange de l'illusion de maîtriser le temps : le sens du jeu, le goût du jeu. Tu me diras que quand on a l'huissier au cul, le goût du jeu... Il faudrait examiner de près la nature de l'engrenage par lequel notre paysan breton (et avec lui tant d'autres, qui ne sont ni paysans ni bretons) est sur le point de se faire broyer, s'il n'arrive pas à rembourser ses emprunts à l'échéance. Il y a longtemps que l'envie de jouer lui a passé. Il a même oublié ce que ça peut bien être.

Eh bien, puisque les dieux n'arrêtent pas de jouer avec nous, de se jouer de nous et de nos plans sur la comète, au moins serions-nous bien inspirés de ne pas en rajouter dans le registre de la frénésie calculatrice et planificatrice, et de prendre les choses avec un peu plus de détachement et de nonchalance. Rilke a sans doute tout dit de la vanité des entreprises humaines quand il  a écrit, dans la huitième des Elégies de Duino :

"  Cela nous submerge. Nous l'organisons. Cela tombe en morceaux. Nous l'organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux. " (1)

La conscience de notre impuissance peut nous conduire à un désespoir qui peut finir par inhiber l'envie même de vivre. Peut-être qu'une humilité teintée d'humour en serait l'antidote efficace. Si les dieux savent si bien jouer, nous aurions bien le droit de nous accorder le  droit de jouer un peu, nous aussi. Sur le point d'être écrasé , le pou que nous sommes peut bien rire un peu. Si le pire est à peu près toujours sûr, si l'avenir planifié s'annonce catastrophique, ce n'est pas une raison pour en plus faire la gueule. Si nous envisagions l'existence, ne serait-ce qu'au quotidien, sous un jour plus ludique, si nous saisissions à tout moment l'occasion de l'arracher à la tyrannie du temps pour offrir à notre humeur joueuse la pâture du plaisir de l'instant, elle nous paraîtrait sûrement moins répétitive et moins morose. Nous avons le sentiment que cela nous est devenu très difficile, presque impossible, parce que la tyrannie du temps est inséparable d'une autre tyrannie, celle des mille  et un besoins que nous nous sommes inventés ou qu'on nous a inventés. S'affranchir du temps, retrouver le prix de l'insouciance, de la nonchalance, le bonheur de la rêverie, la joie du rire, cela devrait impliquer que l'on tente de se rapprocher, ne serait-ce qu'un tout petit peu, de la simplicité des premiers âges, et sans doute aussi de notre fond de naïveté animale. Il y a plus de sagesse à cueillir dans les gambades de mon chat poursuivant un papillon que dans  toutes les méditations des philosophes sur le Temps.

Aussi dressés soient-ils à singer les adultes qui leur serinent à longueur d'année que le temps rationnellement géré, c'est la clé de leur avenir, de la réussite, de la fortune, les enfants ont conservé, dans leurs jeux, un peu de l'insouciance spontanée et joyeuse de nos lointains ancêtres. Dans le jeu, ils ne connaissent pas le futur, mais seulement l'immédiateté du désir et de son assouvissement : si on jouait à ... eh bien jouons ! Et s'ils ne sont pas, comme c'est malheureusement trop souvent le cas, drogués aux jeux vidéo, s'ils jouent, et s'ils jouissent, c'est avec trois fois rien. C'est leur exemple qui doit nous guider, comme  André Breton l'a dit magnifiquement  au début du Manifeste du surréalisme  (2).

Une jolie chanson de Julien Clerc dit :

Si on chantait
Si on chantait
Si on chantait
Si on chantait

la la la la ...

Il suffisait de laisser venir l'envie, de la formuler, et, aussitôt née, la voilà assouvie.

Laisser monter en soi, à toute occasion, à tout instant, l'envie de gaieté, l'envie de sourire, l'envie de rire, l'envie de chanter, l'envie de joie, inventer la joie et, sitôt inventée, la vivre : hygiène quotidienne, talisman souverain contre la tristesse du temps.

La joie, hors du temps, c'est simple comme bonjour. C'est tout le temps Noël pour le simple d'esprit et de coeur.


Note 1 -   La traduction est de Claude Simon

Note 2 -

C'est l'occasion ou jamais de citer ces lignes inoubliables :

" S'il garde quelque lucidité, il ne peut que se retourner alors vers son enfance qui , pour massacrée qu'elle ait été par les soins des dresseurs, ne lui en semble pas moins pleine de charmes. Là, l'absence de toute rigueur connue lui laisse la perspective de plusieurs vies menées à la fois ; il s'enracine dans cette illusion ; il ne veut plus connaître que la facilité momentanée, extrême, de toutes choses. Chaque matin, des enfants partent sans inquiétude. Tout est près, les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais. "

                                                     ( André Breton, Manifeste du surréalisme )


SgrA°




Vase des moissonneurs ( vers 1550 av. J.-C. )  /  Musée d'Héraklion

2 commentaires:

JC a dit…

Le temps mesure le progrès. c'est tout de même autre chose, le progrès, que :
- la méditation philosophique
- la rêverie poétique
- le simple plaisir de vivre

Mayass Izenchick a dit…

Je trouve le commentaire de JC frappé au coin du bon sens. Vous avez eu raison de le publier, Momo. De bien belles pensées, qu'on aimerait lire plus souvent.