jeudi 28 novembre 2013

" Vertiges " (W.G. Sebald)

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Les quatre récits qui composent Vertiges, de W.G. Sebald, mettent en scène des voyageurs parcourant sensiblement les mêmes régions de l'Europe, dont Vienne, Trieste, Venise, Vérone et le lac de Garde, Milan, et le village natal de l'auteur , dans le district de Souabe, frontalier de l'Autriche, pointent les limites : Henri Beyle / Stendhal, le Milanais, parcourant l'Italie du Nord entre 1800 et 1820, le Dr K. (Franz Kafka), séjournant sur les bords du lac de Garde en 1913, année mystérieuse et fatale (celle qui précède le début de la Grande Guerre) dont  la fin du quatrième récit (publié en 1990) célèbre à l'avance le centenaire  -- 2013 ; l'auteur lui-même enfin, racontant les deux voyages qui l'ont mené à Vienne, Venise, Vérone, le lac de Garde, Milan, en 1980, puis en 1987, et son séjour, de retour de Vérone, à W., son village natal. Dans les trois cas, il s'agit donc d'écrivains qui, à une distance plus ou moins grande de l'événement et selon des modalités différentes, le transposent dans une expérience d'écriture.

Voyage : déplacement . Le déplacement du corps dans l'espace induit d'autres déplacements, psychiques ceux-là, dont les quatre récits du recueil esquissent l'inventaire. Le déplacement à pied, à cheval ou en train ne laisse pas indemne celui qui se déplace, lui faisant vivre des expériences mentales inédites, singulières, insolites, dérangeantes. Il  peut plonger le voyageur dans l'émerveillement -- celui qu'éprouve Beyle découvrant l'Italie -- ou dans l'angoisse. All'estero, le second volet du recueil, et sans doute le plus riche et le plus troublant des quatre, montre un voyageur déstabilisé par sa confrontation avec l'étrangeté du monde, qui l'amène à se découvrir étranger à lui-même. Les expériences les plus banales et les plus quotidiennes y concourent : se réveiller à l'aube dans un wagon de chemin de fer, traverser la foule dans une station, croiser le regard de deux inconnus,  etc. Le récit s'inscrit d'emblée sous le signe de l'inquiétant et de l'étrange, dès la première promenade du narrateur dans les rues de Vienne, en compagnie d'un ami soigné depuis de longues années pour troubles mentaux. Hallucinations, visions saisissantes, généralement sinistres, funèbres, coïncidences singulières, ambiances oppressantes, lourdes d'obscures menaces... Le sentiment de l'instabilité, de la fragilité de l'existence humaine, promise au  néant et à l'oubli, hante ces pages. L'auteur excelle à rendre une expérience fragmentée, aléatoire, discontinue du réel, où le rêve nocturne, le surgissement inopiné du souvenir, l'impression de l'instant, la singularité d'une atmosphère, ont une égale valeur  de dévoilement.

Impermanence des choses humaines : la confrontation des souvenirs avec le présent ( lui-même incessamment au bord de sa réduction en souvenir) a la charge de la constater et d'en mesurer les effets, en particulier dans le dernier volet , intitulé ( avec sans doute une pointe d'ironie liée à une allusion probable au titre du dernier opéra de Monteverdi), Il ritorno in patria . Aucune nostalgie, d'ailleurs, n'y préside, même si les rives du lac de Garde au temps où Stendhal les foulait au bras d'une Mme Gherardi, personnage peut-être sorti de son imagination, avaient sans doute plus de charme qu'à notre époque de tourisme de masse, quand les estivants déboulent en cohorte serrée sur le port de Limone , "faces de lémures brûlées et peintes oscillant au-dessus d'un enchevêtrement de corps" : la danse macabre n'est pas loin ! Le propos de Sebald, posant son sac pour quelques jours dans le village bavarois où il vécut son enfance, au début des années 50, n'est pas de s'attendrir sur un passé révolu, mais simplement d'en reconstituer ce qui peut l'être à partir de ses propres souvenirs et du témoignage de ceux qu'il interroge, tout en pointant les changements qu'a entraînés le passage de ces quarante années.

Ainsi voyage l'écrivain, carnet de notes et crayon toujours à portée, soucieux de fixer, d'une expérience du monde et de lui-même multiforme et déroutante, les éléments qui lui paraissent mériter d'être décrits, dans sa manière à lui, une manière qui leur assurera, peut-être, une durable survie. Telle est sans doute une des tâches de l'artiste, celle qu'un Pisanello lui paraît avoir dignement assumée : " rendre la présence de toutes choses, que ce soient les personnages principaux ou les comparses, les oiseaux dans le ciel, la forêt verte et bruissante aussi bien que la moindre feuille, sans que rien ne songe à leur contester le moins du monde le droit d'être là ." A ce titre, le paysage mental d'un instant vaut qu'on s'y arrête, tout autant que le paysage d'un beau lac italien, qui, lui aussi, d'ailleurs, ne dure qu'un instant.


La traduction de Patrick Charbonneau m'a paru rendre justice à la qualité du texte original, même si, n'étant pas germaniste, je ne puis valablement en juger. En revanche, la mise en français demanderait, dans le détail, une révision. Voir l'inutile "ne" explétif dans la phrase citée plus haut : " sans que rien ne songe ". Occasion de rappeler que "sans que" est une tournure négative, qui n'a donc pas besoin d'être redoublée. Il est vrai que presque tout le monde ou presque a oublié cette petite finesse de la syntaxe du français.



W. G. Sebald ,  Vertiges , traduit de l'allemand par Patrick Charbonneau  ( Actes Sud / Babel )



Le lac de Garde (gravure ancienne)




2 commentaires:

Ano a dit…

Vous avez raison, Colette, on n'ajoute pas de négation à "sans que". Toutefois, puisque vous parlez de finesse syntaxique, sachez (mais vous le savez) qu'un "ne" explétif n'est pas une négation.

Ano a dit…

J'approuve le commentaire d'Ano. C'est bien simple, j'aurais pu l'écrire.