vendredi 20 décembre 2013

Deux petits déjeuners chez Tiffany

1018 -


Que peut-il arriver de pire à un  comédien, surtout unanimement célébré pour ses dons, sinon de ne pas être à la hauteur des exigences de son rôle ? C'est ce qui arrive, me semble-t-il, à la grande Audrey Hepburn, pourtant si brillante par ailleurs dans ce film, à un moment crucial de son interprétation de Holly Golightly, dans Breakfast at Tiffany's, de Blake Edwards.

Moment crucial en effet : Holly, en route pour l'aéroport où elle doit s'envoler pour le Brésil, vient de balancer hors du taxi le chat qui partageait sa vie. Bouleversé par ce qu'il considère comme une preuve de sécheresse de coeur et d'incapacité à aimer, Paul, l'écrivain, amoureux de Holly, descend à son tour du taxi, non sans  avoir dit son fait à la cruelle :

" No matter where you run, you just end up running into yourself "

( " Peu importe où tu t'enfuis : tu ne fais jamais que finir par t'enfuir en toi-même " ).

Holly se retrouve seule à l'arrière du taxi, et là, pendant quelques secondes, nous la voyons, immobile, face à la caméra, en un plan fixe centré sur son visage.

C'est un moment crucial pour elle : va-t-elle faire signe au chauffeur de poursuivre sa route ou va-t-elle à son tour quitter le taxi pour rejoindre Paul ?

C'est ce dernier parti qu'elle finit par prendre, à l'issue de ces quelques secondes décisives, où nous interrogeons son visage.

Et qu'y lisons-nous ?

Littéralement, rien. Le beau visage d'habitude si vif, si parlant de la comédienne reste, tout au long de cette brève mais cruciale séquence, absolument vide d'expression.

Or le personnage vient d'encaisser un choc excessivement brutal : soudainement rejetée (et, apparemment sans espoir de retour) par l'homme qui l'aime et qu'elle aime sans se l'être encore complètement avoué.

Ce moment, dans la vie de Holly, est capital, puisque c'est celui où, échappant à la comédie, elle est censée abandonner son masque, pour devenir, enfin, sincère avec elle-même.

Il me semble qu'Audrey Hepburn échoue complètement à communiquer la moindre émotion à la scène. Elle reste totalement froide, comme à l'extérieur de ce qui arrive à Holly. Déficit d'identification ? On songe aux conseils donnés par Stanislawski à l'acteur, pour obtenir de lui qu'il parvienne à s'identifier profondément au personnage.

C'est vrai que, pour l'actrice, la situation est particulièrement périlleuse : elle n'a rien à dire, rien à faire, juste à laisser monter en elle et jusqu'à son visage l'émotion qui va la jeter hors du taxi. Or aucune émotion ne se fait jour.

La difficulté était très grande, c'est entendu. Il s'agissait de ne pas tomber dans le mélo, de ne pas surjouer. Mais de laisser transparaître, sans en rajouter , une émotion vraie. Il y aurait fallu du génie. Cette fois-là, Audrey Hepburn ne se sera pas hissée au niveau de l'intuition géniale qui rend inoubliables certains moments de cinéma  ( Anthony Quinn s'effondrant en pleurs sur la plage, à la fin de la Strada, par exemple  -- j'y pense parce que c'est aussi un moment de conversion ).

Ce qui rattrape le coup, c'est évidemment que ça va très vite et, surtout, que la situation est suffisamment forte pour que le jeu de l'interprète devienne, à ce moment-là, relativement secondaire, du moment qu'elle n'en fait pas trop.

Ainsi, ce qui aurait pu être une très grande scène de cinéma ne dépasse pas le niveau d'une scène convenue. Pourtant Blake Edwards est un  grand metteur en scène mais il semble que là, il n'ait pas su se montrer assez exigeant vis-à-vis de son actrice.

                                                                   *

Ce n'est pas seulement pour le personnage et pour son interprète que cette scène du taxi est cruciale : c'est aussi à ce moment-là que le scénario du film diverge définitivement de la nouvelle éponyme de Truman Capote, pour déboucher sur un dénouement qui confère à cette adaptation une signification diamétralement opposée à celle de l'histoire imaginée par l'écrivain.  Dans cette dernière, Holly, accompagnée du  narrateur (qui ne porte d'autres noms que ceux  -- Fred", "chéri", "Buster" -- dont elle l'affuble), descend du taxi pour tenter, en vain, de retrouver le chat. Puis elle remonte seule dans le taxi, et disparaît loin de la vue du narrateur, loin de sa vie. Ainsi le happy end du film qui s'achève sur le baiser sous la pluie des amoureux serrant le chat entre eux n'existe pas dans la nouvelle.

Le sens de celle-ci n'est donc pas du tout le même que celui du film. Outre quelques aménagements secondaires comme l'effacement relatif de certains personnages ( le duo Rusty Trawler / Mag Wildwood ), ou complet ( Joe Bell, le patron de bar amoureux de Holly ), les modifications les plus significatives concernent les deux protagonistes. Dans la nouvelle, dont l'action est située pendant la seconde guerre mondiale (le film la transpose dans les années cinquante), le narrateur, écrivain débutant, n'a encore rien publié, à la différence du personnage du film ; on peut supposer qu'il est très jeune (en 1942, Truman Capote lui-même n'avait que dix-huit ans), alors que, dans le film, on donne  volontiers la trentaine au personnage de Paul Varjak ; le narrateur de la nouvelle n'est pas non plus le gigolo d'une femme riche, entretenu par elle, comme c'est le cas de Paul Varjak. Inversement, le film maintient un  flou relatif sur la source des revenus  de Holly. Du coup, l'édition Folio  de la nouvelle présente celle-ci comme " l'histoire de Holiday Golightly, la cover-girl incarnée à l'écran par Audrey Hepburn " : or le personnage n'a rien d'une cover-girl; elle est ce qu'on appelait, à l'époque de la publication originale, une play-girl, c'est-à-dire une fille facile, une fille entretenue, collectionnant les amants, de préférence riches; dans le récit de Truman Capote, elle en avoue onze, sans compter les passades qui lui permettent de se faire son argent de poche ou d'assurer ses fins de mois.

Dans le film, Paul Varjak, rapidement fasciné par la personnalité et la beauté de Holly, tombe passionnément amoureux d'elle. Ce n'est pas tout-à-fait le cas du narrateur, qui, incontestablement sous le charme de sa voisine, décrit ses sentiments pour elle en ces termes :

" A moins que, la question est d'importance, mon impression d'outrage fût en fonction de l'amour que j'éprouvais moi-même pour Holly. Un peu sans doute. Car je l'aimais comme j'avais aimé la cuisinière de couleur ( et plus qu'adulte ) de ma mère, et un facteur qui me laissait l'accompagner dans ses tournées, et une famille entière nommée Mc Kendrick. Ce genre d'amour engendre lui aussi la jalousie. " 

Aussi bien ne sera-t-il jamais clairement question d'amour entre eux. Ils ne coucheront pas non plus ensemble. Si le narrateur de la nouvelle est l'incarnation fictive de l'auteur lui-même, on comprend aisément qu'il ne pouvait guère en être autrement. Ses relations avec Holly sont d'un certain type; elles n'ont rien à voir avec les relations de Paul Varjak, hétérosexuel confirmé, avec une autre Holly que celle qu'avait imaginée Truman Capote.

Le personnage incarné dans le film par Audrey Hepburn entretient avec les hommes des relations passablement ludiques et ambiguës ; on pourrait même croire (en se forçant un peu) qu'elles sont platoniques. Elle nous est présentée comme une femme qui se trompe sur elle-même, ou, tout au moins, s'évertue depuis des années à se mentir à elle-même, la scène finale du taxi portant à son paroxysme un comportement véritablement auto-destructeur, auquel met fin son consentement final à l'amour. Le personnage de la nouvelle est très différent : elle apparaît très lucidement et délibérément installée dans un mode de vie aventuré, qui comporte certainement des aspects destructeurs , notamment son addiction aux alcools forts, beaucoup moins accentuée dans le film, et surtout une sorte de fuite en avant, en quête d'une certitude qui y mettrait fin :

" Je ne veux rien avoir à moi jusqu'à ce que je trouve l'endroit où moi et les choses on pourra s'appartenir. Je ne sais pas encore très bien où ce sera. Mais je sais que ça sera. "

Elle partage avec le narrateur le besoin d'être claire avec ses sentiments, de ne pas s'en laisser compter, encore moins de s'abuser soi-même. Coucher avec un homme pour son argent ne lui paraît en aucune façon répréhensible. Mais jouer la comédie de sentiments qu'on n'éprouve pas, elle s'y refuse :

" Je pillerais une tombe et je volerais une pincée des yeux d'un mort si je pensais que cela peut contribuer à égayer ma journée. Mais honnête par rapport à soi-même. Sois n'importe quoi sauf un lâche, un imposteur, un filou sentimental, une p... J'aimerais mieux avoir un cancer qu'un coeur malhonnête. Le cancer peut vous refroidir mais les autres choses le font certainement. "

Guérie de ses illusions  sur sa capacité d'amour, sur la capacité des autres à l'aimer ? Pas tout-à-fait : elle s'est crue aimée de son diplomate sud-américain, et elle avoue l'avoir aimé. L'amour, ce père Noël à l'usage des adultes... On fait profession de ne plus y croire, et pourtant... Seul en tout cas un amour suffisamment fort pourrait la retenir à New-York, où, depuis son arrestation, elle se sait grillée. Mais ce n'est pas le cas. Elle s'envole donc, seule, pour une destination qui, sans doute, ne sera pas la dernière sur le chemin de sa quête d'un accord avec les autres, avec le monde, avec elle-même.

Blake Edwards et son scénariste George Axelrod ont donc imaginé, sans doute avec la complicité d'Audrey Hepburn, un personnage qui, à certains égard, est l'exacte antithèse du personnage imaginé par Truman Capote. Il fallait ce remodelage pour rendre possible une comédie brillante, mais superficielle, à partir d'un récit amer, mais profond, écrit par un Raymond Radiguet new-yorkais du début des années cinquante. Il le fallait aussi pour faire accepter cette histoire au grand public en gommant ses aspects scabreux. Du coup, ce qui disparaît aussi du film, c'est toute la part de confidence personnelle voilée qui contribue certainement beaucoup au charme prenant et dérangeant de l'histoire originale. Le narrateur du récit ressemble évidemment à Truman Capote, mais il a sûrement mis aussi beaucoup de sa vie et de son coeur dans le personnage d'Holly Golightly au point qu'il aurait pu dire, à l'instar de Flaubert : Holly Golightly, c'est moi.


J.-B. Pontozanne






2 commentaires:

Le cabinet des rugosités a dit…

Bonjour,
hé bien c'est marrant parce que je suis tombé sur cette scène il y a deux jours. Et ce jeu "inexistant" de la part de Audrey Hepburn est en quelque sorte une force. Tomber sur un cliché de grands yeux et de fausses mimiques auraient été de trop pour un film où même les extérieurs font très "studio". En revanche je pense que le chat aurait du être plus retord ;)
Sylvie

René Lomouf a dit…

Votre billet est trop long, Jeanne. Élidez, élidez, de grâce.