mardi 17 décembre 2013

La vie ou la mort d'Eugène, ou la vérité statistique du gène

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" Je sais, je suis passé entre les gouttes ", ai-je répondu au bon docteur qui venait de me dire que je revenais de loin. Le même qui m'avait dit, un an avant, avec une tranquille assurance : "Ne vous inquiétez pas, on va vous tirer de là." Cela valait mieux  d'ailleurs : à quoi bon me décrire en détail le parcours du combattant qui m'attendait . Préserver le moral de la troupe, c'est important. D'ailleurs, à eux tous, ils m'ont effectivement tiré de là. Entre temps, j'ai pu observer des parcours du combattant autrement plus gratinés que le mien. Je m'estime chanceux, très chanceux.

 Cette fois, donc, ça a passé; la casse a été limitée; la bête vit et son envie de vivre est intacte. Deux ans maintenant; le temps passe vite; et depuis que, comme dans la chanson de France Gall, on a tout débranché, je suis, comme on dit, en rémission. En rémission, quel drôle de mot. Tout droit sorti de la théologie. Il est vrai que, des péchés, j'en ai un paquet dont le solde n'est pas encore réglé. Le cancer, sanction d'un péché individuel ?  L'époque n'est pas bien lointaine, où plus d'un médecin n'hésitait guère à rappeler à son malade les péchés de son mode de vie : fumeur invétéré, accro à la bibine, amateur de pratiques sexuelles à risques... Pas question, bien sûr, de nier les facteurs de risque. Mais combien de pécheurs, bien plus gros pécheurs que moi, sont, comme moi, passés entre les gouttes, tandis que tant d'autres, bien plus méritants que moi, sobres comme des chameaux, assidus du préservatif et de la position du missionnaire, sportifs pratiquants dès la tendre enfance, intelligentes personnes, penseurs éminents, artistes géniaux, bienfaiteurs de l'humanité, se sont retrouvés trempés sous l'averse. De deux pécheurs jumeaux, ayant commis la même quantité des mêmes péchés, l'un développera un cancer, l'autre pas. Dans ce domaine, comme dans bien d'autres domaines de l'expérience humaine, la vérité statistique a pris la place de ce que, naguère, nous appelions la chance, le destin ; le tout est de se retrouver du bon côté du pourcentage. Certes, chacun a sa part de responsabilité personnelle dans son classement, mais quand, de jour en jour, s'appesantit sur tant de grandes villes, à la faveur d'un anticyclone un peu trop vissé, la chape épaisse d'une pollution riche d'innombrables nanoparticules, quand les traces de pesticides massivement utilisés par les agriculteurs de tous les pays du monde s'accumulent dans les nourritures que nous ingérons quotidiennement, l'incidence de la responsabilité individuelle  sur l'étiologie du cancer paraît bien faible. Elle paraît encore bien plus faible quand on a, ne serait-ce qu'une petite idée de ce qui se passe au niveau de nos cellules.

Moi qui étais profondément ignare en biologie et, encore bien plus, en génétique, ma mésaventure m'aura au moins donné l'envie d'en savoir un peu plus sur ces questions qui me concernent directement, moi comme tout un chacun. Histoire de savoir un peu mieux combien je suis petit oiseau sur la branche et combien la branche est menue. Et combien le vivant est fascinant. Insondablement complexe. Merveilleux et un peu terrifiant. Ces myriades de luttes féroces, de mariages et de divorces, ces naissances et ces morts incessantes  à l'échelle du milliardième de mètre, c'est moi. Ces labyrinthiques architectures, à l'équilibre si fragile, qu'un Piranèse ou qu'un Borges n'ont pas imaginées, c'est moi. Moi, cette extraordinaire usine spécialisée dans la fabrication,  par les moyens chimiques les plus sophistiqués, de ce qu'on appelle la vie, éphémère synergie d'un agrégat d'atomes. De quoi rabattre leur caquet à tant d'arrogants sur la Terre. Mais il faut croire qu'il en faudrait encore bien davantage pour guérir les humains de leur suffisance.

J'en suis à explorer les différences entre l'ADN mitochondrial et l'ADN nucléaire. Je m'informe sur les effets de l'acétylation et de la méthylation, sur les mystères de l'épissage, sur les effets de contraintes mécaniques sur l'expression des gènes. Je rame, mais je ne désespère pas de finir par y comprendre quelque chose. Je découvre les promesses des thérapies ciblées, dont je n'ai pu bénéficier, pour cause de gène non muté. Je comprends que la nouvelle médecine du cancer est de moins en moins une médecine d'organes, de plus en plus une médecine globale, qui concerne tout l'organisme, et dont les progrès sont étroitement liés à ceux de la biologie génétique. Le cancer est la maladie génétique par excellence. Il est aussi, probablement, la  maladie chronique par excellence, puisque nous sommes tous, à chaque instant de notre vie, des malades du cancer potentiels. Il est enfin la maladie orpheline par excellence, puisqu'aucun cancer n'est identique à un autre. Et même si les thérapies à la carte font des progrès chaque jour, les terrae incognitae du cancer sont encore immenses et le resteront sans doute encore longtemps.

Terrrae incognitae aussi immenses qu'est gigantesque la complexité du génome humain : 22 000 gènes ont été identifiés, mais la fonction de chacun est encore loin d'être connue avec certitude. Mais il y a aussi les quelque trois milliards de paires de bases, qui forment l'essentiel de notre ADN. Sans oublier les diverses variétés d'ARN. De cet univers concentré dans la tasse de thé d'une cellule, l'étude se  poursuit. Avec, paraît-il, une efficacité, une rapidité chaque jour plus grandes, et un coût chaque jour diminué.

Des quelque cent mille milliards de cellules dont nous sommes faits, à chaque seconde quelque vingt millions donnent naissance à deux cellules filles pour remplacer celles qui meurent ; chaque cellule nouvelle reçoit une copie complète de notre génome, grâce à un délicat et complexe processus de transfert; à chaque fois existe un risque d'erreur de transcription; chaque jour le copiste de cet immense infiniment petit scriptorium commet un très grand nombre d'erreurs; autant dire que chaque jour nous tombons potentiellement malades du cancer; heureusement, les défenses naturelles de l'organisme éliminent les cellules aberrantes ; mais, parfois, certaines de ces cellules échappent à l'élimination : ce sont les cellules cancéreuses ; elles y échappent d'autant plus aisément qu'elles sont douées, par l'effet d'un mécanisme que les bio-généticiens nomment télomérase, de la capacité de se reproduire beaucoup plus vite que les cellules normales, et un nombre de fois beaucoup plus grand, presque à l'infini : elles sont devenues immortelles !

Personne, à l'heure qu'il est, ne sait pourquoi, dans notre organisme, se produisent ces mutations qui donnent naissance aux cellules cancéreuses. Elles sont sans doute le produit d'un  hasard quantifiable par les méthodes statistiques. Elles sont le probable effet de l'usure et  du vieillissement de l'organisme, et l'augmentation des cas de cancer, dans les sociétés développées, est sans doute partiellement la rançon de l'augmentation de l'espérance de vie, et tout autant celle de notre mode de vie, source de mille et une agressions chimiques. On sait encore à peine ce qui permet à telle ou telle de ces populations de cellules malignes de passer d'un organe à l'autre, de détourner à leur profit notre réseau sanguin; on ne sait pas non plus pourquoi le même type de cellules cancéreuses résiste, dans certains cas, aux traitements, tandis que, dans d'autres cas similaires, les mêmes traitements sont efficaces sur les mêmes types de cellules ; on en sait pourtant toujours davantage sur le mécanisme qui permet à telle ou telle molécule de détruire une cellule cancéreuse : question de géométrie ultra-fine à trois dimensions dans l'univers de l'infiniment petit. Pour qu'une molécule se fixe sur la cellule cancéreuse qu'elle est chargée de détruire, encore-faut-il qu'elle trouve un site géométriquement adéquat. Sinon, autant essayer de serrer un boulon de 12 avec une clé de 17. Ainsi, des traitements ciblés, de plus en plus adaptés au cas unique du malade, sont appelés à prendre peu à peu  la place des chimiothérapies et des actes chirurgicaux aux effets secondaires souvent si lourds. L'immense défi lancé par la nature aux équipes de chercheurs suppose, pour être efficacement relevé, de considérables investissements, de difficiles négociations entre scientifiques, médecins, responsables politiques, responsables d'entreprises. C'est l'avenir de la médecine -- et pas seulement de la médecine du cancer -- qui se joue là, au carrefour de la biologie, de la génétique, de la chimie, de la physique.

Aujourd'hui, un malade du cancer en rémission, comme c'est mon cas, sait pourquoi il a échappé à la mort : il sait quelles chimiothérapies, quels gestes chirurgicaux ont été efficaces. Mais, pas plus que ses médecins, il ne sait pourquoi ça a commencé, pourquoi ça l'a frappé, lui, plutôt qu'un autre. Il ne sait pas davantage -- et  ses médecins ne le savent pas plus que lui -- si, tapies quelque part dans un recoin de son organisme, en sommeil sans qu'on sache pourquoi, sans qu'on sache ce qui, momentanément peut-être, les inhibe, quelques cellules cancéreuses ne sont pas sur le point de se réveiller. Les prises de sang, les scanners, sont comme des radars de veille, qui balaient périodiquement l'espace du corps, à l'affût de l'escadre ennemie.

Si je suis en rémission -- guéri peut-être -- je le dois d'abord au fait d'avoir été diagnostiqué à temps. Je le dois surtout au fait d'avoir été pris en charge par des équipes soignantes d'une haute compétence,  dévouées à leurs malades. Je le dois à la qualité d'organisation d'une médecine hospitalière parmi les plus performantes au monde, même s'il reste beaucoup de choses à améliorer, ce qui ne sera pas facile dans un contexte de crise qui ajoute de nouvelles difficultés aux difficultés existantes.  Je le dois aussi au fait que je suis, dans la population de ce pays, un privilégié, bénéficiant d'une couverture maladie poussée, qui nous a épargné, à moi et à ma famille, plus d'un souci, notamment financier.

Si pourtant je devais mourir du cancer, il me semble que je serais comme un cosmonaute dans un vaisseau spatial qui a définitivement échappé au contrôle des techniciens, et qui va se perdre dans  les ténèbres des espaces infinis, sans espoir de retour. Il sait à peu près comment c'est arrivé; il sait à peu près comment ça va finir ; il s'éloigne toujours plus de ses frères humains qui l'accompagnent de leur tendresse -- au moins les quelques uns pour qui il n'est pas seulement un paquet de protéines en voie de désagrégation -- mais qui ne peuvent plus rien pour lui ; ils le savent, et lui le sait; leurs signes de reconnaissance lui parviennent longtemps encore, de plus en plus  éloignés, de moins en moins distincts; et puis, les yeux grands ouverts, solitaire et lucide, il entre dans le grand silence.

Heureusement, Eugène n'en est pas là. Il a le privilège statistique de faire encore partie de ceux qui, très humblement, tentent d'apprendre le comment . Quant au pourquoi , on verra plus tard, peut-être, qui sait : chaque chose en son temps.


Pr. Thomas Tursz , La nouvelle médecine du cancer   ( Odile Jacob )

Dossier Pour la Science n° 81 (octobre-décembre 2013 )

Le Monde: supplément Science et médecine du mercredi 5 février 2014.

Jacques A. Bertrand ,  Comment j'ai mangé mon estomac  (Julliard)


J-C. Azezrty



Molécule d'herceptine , antitumoral inhibiteur, actif sur le cancer du sein







4 commentaires:

a a a a dit…

Ah, monsieur Azerty, puisque je vous tiens, une question : connaissez-vous ce Marcel qui a rédigé le billet précédent ?

J-C Azerty a dit…

@ aaa

Je le connais, hélas, puisque nous participons au même blog, mais je ne le compte pas au nombre de mes amis. Entre nous soit dit,je le trouve excessivement vulgaire.

Marcel a dit…

@ J-C Azerty

Je t'emmerde, Azerty, tu entends, je t'emmerde !

Nicole Fernandez a dit…

Oh, les Jambrun, votre blog me plaît tellement que je vais peut-être me décider à lire les billets, un de ces jours.