lundi 30 décembre 2013

Le jazz exclut la nostalgie

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Quelquefois je me dis que, depuis la disparition des grands inventeurs  -- Monk, Davis, Coltrane et quelques autres --, le jazz a peu à peu cessé de se renouveler en même temps qu'il s'est internationalisé, et s'est figé dans la répétition de quelques formules, toujours les mêmes ; que, depuis la disparition des dernières grandes formations -- Ellington, Basie --, il n'y a plus que le sempiternel quintette -- piano, contrebasse, drums, guitare, saxo --, avec les sempiternels solos ; et qu' au royaume du jazz tout a été dit en même temps que la messe. Mais c'est simplement que je ne vais pas assez au concert et que, depuis bien longtemps, je ne sors plus en boîte. Heureusement, pour m'éviter l'inscription obligatoire dans la confrérie des laudatores temporis acti, il m'arrive de me rappeler que Solal,  Lubat, Keith Jarrett sont toujours bien actifs, que Jacky Terrasson est en pleine forme, que Stacey Kent a une voix bien prenante. Et puis ça m'arrive aussi d'écouter comme tout le monde du très bon jazz à la radio. Secouons nos nostalgies !

Eh bien justement, l'autre soir, j'ai secoué ma nostalgie et mes puces, ai pris ma voiturette et suis allé à la ville voisine assister au concert de Lillian Boutté. Je me suis dit : je vais écouter une chanteuse qui est l'héritière et la continuatrice du rythm 'n' blues et de la soul. Je n'ai  pas été déçu : Lillian s'inscrit brillamment dans cette noble tradition, illustrée naguère par Ray Charles et Aretha Franklin : elle a la voix qu'il faut, avec toutes les rugosités et les douceurs suaves, elle a la pêche et le punch, elle a une belle personnalité et elle a le sens du collectif. Ce n'est pas par hasard que la Nouvelle Orléans, sa ville natale, a fait d'elle son ambassadrice. Elle nous a chanté quelques standards du vieux Satchmo, à qui le concert semblait dédié, et ça s'est terminé sur une interprétation vraiment magique, tendrement poignante, du célèbre " Do you know what it means / To miss New Orleans " qui clôt le non moins célèbre récital "Louis Armstrong sings the blues", que je conserve pieusement dans sa pochette crème depuis mes dix-huit ans.

Nostalgie, nostalgie? Eh bien, pas du tout. On comprenait très bien, en écoutant Lillian Boutté et ses cinq musiciens, pourquoi le jazz a conservé toute sa vitalité, tout son potentiel d'invention, près d'un siècle après le premier enregistrement d'un orchestre de jazz -- un orchestre composé d'ailleurs exclusivement de musiciens ... blancs, un scandale que nous éclaire la lecture du Peuple du jazz, le classique de LeRoi Jones. Le jazz, c'est de la musique qui s'invente en direct sous vos yeux (sous vos oreilles, plutôt). On me dira que c'est vrai de toute musique, y compris de notre musique "classique", mais ça l'est tout particulièrement du jazz. On dira aussi : le jazz, c'est des formules mélodiques et rythmiques répétitives, les solos, les riffs, que sais-je. Mais toute tradition musicale se définit par la répétition des mêmes structures, et personne n'ira chicaner au quatuor à corde ou à la symphonie leurs quatre mouvements, leurs clés, leurs tempi. A tout prendre, le jazz est beaucoup moins répétitif que la musique "classique" : voir l'énorme production de symphonies et de concertos dans l'Europe du XVIIIe siècle.

Faire accepter, voire oublier la convention des formules, c'st la tâche des musiciens. La qualité de l'invention dépend de leurs qualités à eux. Et l'autre soir, question invention, on a été servis. Les cinq accompagnateurs de Lillian Boutté étaient tous des musiciens accomplis, dans tous les aspects de leur art, Guillaume Nouaux notamment, un des tout meilleurs batteurs français, et Claude Braud, sax ténor d'enfer !

Des musiciens qui savent s'écouter, jouer vraiment ensemble, pour inventer une musique tonique, excitante, prenante, on en avait déjà eu un échantillon en première partie avec le quintettte de Jacques Ponzio, Africa Express. Là non plus, pas moyen d'en privilégier un, tant l'ensemble est homogène. Ah,  si :  Alain Venditti, excellent sax ténor qui, d'après mes recherches sur internet, exerce une autre activité, dans le domaine de l'analyse économique (si j'ai bien compris) : directeur de recherches au CNRS. Voyez-vous ça.

Deux très beaux ensembles qui nous ont donné l'exemple de ce qu'est le jazz quand ça fonctionne bien : un équilibre harmonieux entre l'individuel et le collectif. Et quand, après plus de deux heures et demie d'une écoute soutenue, on échoue à repérer, dans le détail, un seul moment de faiblesse, c'est que ça fonctionnait vraiment très bien.

Lillian Boutté (voix), avec Claude Braud (saxophone ténor), Denny Illett (guitare), Dan Moore (piano), Jean-Pierre Rebillard (contrebasse), Guillaume Nouaux (batterie)

Africa Express : Jacques Ponzio (piano), Alain Venditti (saxophone ténor), Patrick Gavard-Bondet (guitare), Jean-François Merlin (contrebasse), Nicolas Aureille (batterie)


John Brown













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