vendredi 13 décembre 2013

" Le Marchand de Venise " : une pièce antisémite ? (2)

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Les pièces du dossier, tout d'abord. Bassanio, jeune gentilhomme vénitien, séduisant mais désargenté, aime la belle et riche Portia. Pour soutenir dignement la comparaison avec les nobles soupirants qui briguent ses faveurs, il sollicite l'aide financière de son ami Antonio, armateur et négociant prospère. Le marchand de Venise, c'est lui. Mais Antonio a déjà engagé toute sa fortune dans plusieurs navires. Pour permettre à Bassanio de trouver l'argent dont il a besoin, il consent à se porter garant de la somme que Bassanio se dispose à emprunter à un usurier, le Juif Shylock.

Shylock hésite. Certes, en dépit des risques encourus par les entreprises maritimes d'Antonio, il le juge solvable. Mais il le hait car il sait dans quel mépris l'autre le tient :

" He hates our sacred nation, and he rails,
  Even there where merchants most do congregate,
  On me, my bargains, and my well-won thrift,
  Which he calls interest ... "

( " Il hait notre nation sainte, et il raille, même aux endroits où les marchands se rassemblent en nombre, moi, mes contrats et mes profits honnêtement gagnés, qu'il nomme usure... " )

Les deux hommes négocient les termes du contrat. Chacun des deux dit à l'autre avec une franchise brutale le mal qu'il pense de lui. Shylock :

"  Signior Antonio, many a time and oft
   In theRialto you have rated me
   About my moneys and my usances :
   Still have I borne it with a patient shrug,
   For suff'rance is the badge of all our tribe.
   You call me misbeliever, cut throat-dog,
   And spet upon my Jewish gaberdine,
   And all for use of that which is mine own ... "

(  " Seigneur Antonio, que de fois sur le Rialto vous m'avez attaqué, à propos de mon argent et de mes profits. Calme, j'ai supporté cela, avec un haussement d'épaule, car la patience est la marque de notre peuple. Vous m'appelez mécréant, chien coupeur de gorge, et vous avez craché sur mon manteau de Juif, et tout cela parce que j'use de ce qui m'appartient. " )

A quoi Antonio répond :

"  I am as like to call thee so again,
To spet on thee again, to spurn thee too. "

( " Je suis encore capable de t'appeler encore ainsi, de cracher encore sur toi, de te rejeter aussi " )

L'échange est tout juste poli, au bord de l'empoignade. Néanmoins, Shylock, espérant tirer vengeance d'Antonio, dont il sait la fortune exposée aux périls de la mer, accepte de lui prêter trois mille ducats, mais à la célèbre condition :

"  If you repay me not on such a day
   In such a place, such sum or sums as are
   Expressed in the condition, let the forfeit
   Be nominated for an equal pound
   Of your fair flesh, to be cut off and taken
   In what part of your body pleaseth me. "

( " Si vous ne me remboursez pas, à tel jour, à tel endroit, telle somme ou telles sommes mentionnées dans le contrat, que l'indemnité soit fixée à une livre exactement de votre belle chair, à découper et à prélever dans la partie de votre corps qu'il me plaira " )

Antonio accepte le marché. Un peu plus tard, nous faisons la connaissance de Jessica, la fille de Shylock. Elle non plus n'a pas une grande estime pour lui :

"  Alack ! what heinous sin is it in me
   To be ashamed to be my father's child !
   But though I am a daughter to his blood,
   I am not to his manners... "

( " Hélas! quel haïssable péché est en moi d'avoir honte d'être la fille de mon père ! Mais  bien que je sois la fille de son sang, je ne le suis point de ses moeurs. " ) .

" Most beautiful pagan, most sweet Jew ! " ( "Très belle païenne, très douce Juive! " ) : ainsi la qualifie Lancelot, son valet, qu'elle charge de remettre, en cachette de son père, une lettre à son soupirant Lorenzo. Profitant de l'absence de Shylock, elle s'enfuit du domicile paternel, déguisée en page, emportant l'or et les bijoux de l'avare, pour rejoindre son amant. Ainsi berné,  la haine de Shylock pour Antonio ne fait que grandir :

"  SHYLOCK .   There I have another bad match -- a bankrupt, a prodigal, who dare scarce show his head on the Rialto, a beggar that was used to come so smug upon the mart ... let him look to his bond ! he was wont to call me usurer, let him look to his bond ! he was wont to lend money for a Christian curtsy, let him look to his bond ! 


   SALERIO .     Why, I am sure, if he forfeit, thou will not take his flesh -- what's that good for ?



   SHYLOCK .   To bait fish withall ! if it will feed nothing else, it will feed my revenge... He had disgraced me and hindred me half a million, laughed at my losses, mocked at my gains, scorned my nation, thwarted my bargains, cooled my friends, heated my enemies -- and what's his reason ? I am a Jew... Hath not a Jew eyes ? hath not a Jew hands, organs, dimensions, senses, affections, passions ? fed with the same food, hurt with the same weapons, subject to  the same diseases, healed by the same means, warmed and cooled by the same winter and summer, as a Christian is ? If you prick us, do we not bleed ? if you tickle us, do we not laugh ? if you poison us, do we not die ? and if you wrong us, shall we not revenge ? if we are like you in the rest, we will resemble you in that... If a Jew wrong a Christian, what is his humility ? Revenge. If a Christian wrong a Jew, what should his sufferance be by Christian example ? Why, revenge. The villainy you teach me I will execute, and it shall go hard but I will better the instruction. "


( "  SHYLOCK .   J'ai fait là une autre mauvaise affaire -- un banqueroutier, un prodigue, qui oserait à peine montrer sa tête au Rialto, un mendiant qui avait coutume de venir étaler sa suffisance au marché... Qu'il songe à son billet ! il avait coutume de me traiter d'usurier, qu'il songe à son billet ! il avait coutume de prêter de l'argent pour une révérence de Chrétien, qu'il songe à son billet !

    SALERIO .     Mais, j'en suis sûr, tu ne lui prendras pas sa chair -- à quoi bon ?

    SHYLOCK .   Pour appâter le poisson avec ! si ça ne nourrit rien d'autre, ça nourrira ma vengeance ... Il m'a accablé de honte, m'a soutiré un demi-million, s'est gaussé de mes pertes, s'est moqué de mes gains, a méprisé ma nation, a contrarié mes affaires, refroidi mes amis, échauffé mes ennemis -- et quelle est sa raison? Je suis un Juif.... Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes, des proportions, des sens, des émotions, des passions ? nourri de la même nourriture, blessé des mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, tiré d'affaire par les mêmes moyens, réchauffé et refroidi par le même hiver, le même été, tout comme l'est un Chrétien ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? et si vous nous faites tort, ne nous vengerons-nous pas ? Si nous sommes comme vous pour le reste, nous vous ressemblerons en cela... Si un Juif fait tort à un Chrétien, quelle est son humilité ? La vengeance. Si un Chrétien fait tort à un Juif, que sera sa patience selon l'exemple chrétien ? eh bien, la vengeance. La vilenie que vous m'enseignez, je vais la mettre en pratique, et ce sera dur, mais je veux faire mieux que mon maître.  "     )

Sur ces entrefaites, on apprend qu'Antonio a perdu coup sur coup tous ses vaisseaux. Le voilà à la merci de Shylock. Sourd aux prières de son débiteur et de ses amis, qui vont jusqu'à lui promettre le double de la somme prêtée s'il renonce à exiger la livre de chair prévue dans le contrat, l'usurier réclame son dû devant le tribunal. Résigné, Antonio, tente d'apaiser la colère de ses amis :

"  ANTONIO .

   I pray you, think your question with the Jew.
   You may as well go stand upon the beach
   and bid the main flood bate his usual height,
   You may as well use question with the wolf
   Why he hath made the ewe bleat for the lamb;
   You may as well forbid the mountain pines
   To wag their high tops and to make no noise,
   When they are fretten with the gust of heaven;
   You may as well do any thing most hard,
   As seek to soften that -- than which what's harder ? --
   His Jewish heart.  "

( " ANTONIO  .  Je vous en prie, songez que vous traitez avec le Juif. Vous pouvez aussi bien vous tenir sur la plage  et prier la marée haute de baisser sa hauteur, vous pouvez aussi bien débattre avec le loup, sur la question de savoir pourquoi il fait pleurer la brebis sur l'agneau, vous pouvez aussi bien défendre aux pins des monts d'agiter leurs hautes cimes et de bruire quand ils sont tourmentés par les rafales du ciel ; vous pouvez aussi bien accomplir les actions les plus dures que tenter d'adoucir ceci -- et quoi de plus dur que ceci ? -- : son coeur de Juif. "

Heureusement, l'intervention de Portia, déguisée en docteur de droit civil, renverse la situation en faveur d'Antonio. Shylock, dépossédé de la moitié de ses biens, devra léguer ce qui lui en reste à sa fille Jessica et à Lorenzo, et se convertir. Il ne lui reste plus qu'à se retirer, sous les injures et les quolibets.


                                                              *


Dans un récent billet de sa République des livres, Pierre Assouline évoque " l'antijudaïsme controversé" du Marchand de Venise. De son côté, un de ses commentateurs écrit que la pièce est à la fois antisémite et ... philosémite !

Les mots antisémite et antisémitisme apparaissent dans notre langue dans les années qui suivent la publication de La France juive, d'Edouard Drumont (1886) et de la fondation par le même de la Ligue française antisémitique (1889). Les premières occurrences des deux termes apparaissent dans les années qui suivent, sous la plume des Goncourt, d'Anatole France, de Georges Clémenceau. Pierre Assouline a raison de parler d' antijudaïsme, et non d'antisémitismeà propos du Marchand de Venise, car la publication du livre de Drumont peut être considérée comme l'acte de naissance de l'antisémitisme moderne, fondé sur des arguments raciaux, et non plus sur les bases religieuses qui furent celles de l'antijudaïsme européen pendant des siècles. Le Marchand de Venise n'est nullement une pièce antisémite au sens où nous l'entendons aujourd'hui et les préjugés raciaux en sont totalement absents. Le traitement du personnage de Jessica en témoigne. Shakespeare, cependant, vit et écrit dans une société où, depuis des siècles,  les Juifs sont contraints de respecter diverses mesures de mise à l'écart et subissent, de la part des populations environnantes, des manifestations d'hostilité de forme et d'intensité diverses, pour des raisons religieuses, et aussi parce qu'ils exercent certaines professions : celle d'usurier, notamment, puisque l'Eglise interdit aux Chrétiens de pratiquer le prêt à intérêt. Montrer sur la scène un personnage d'usurier Juif, antipathique et même odieux, le tourner en ridicule, se moquer de sa déconfiture, n'a rien de scandaleux pour un spectateur élisabéthain. Marlowe, avec son Juif de Malte (vers 1589) et d'autres auteurs aujourd'hui moins connus, l'ont fait avant Shakespeare, qui a peut-être d'ailleurs été tenté d'exploiter le succès de la pièce de Marlowe. Le personnage du Juif est peut-être un personnage théâtral à la mode dans ces années qui voient le procès et la condamnation à mort de Rodrigo Lopez, le médecin juif de la reine Elisabeth, en 1594. La société anglaise de ces années là ne semble pas pour autant tourmentée par un antisémitisme particulièrement virulent : il n'y a pas de "problème" juif en Angleterre, vu que les Juifs sont interdits de séjour dans le royaume depuis le règne d'Edouard Ier ; ils y vivent pourtant nombreux sans y être inquiétés, à condition de se conformer, extérieurement du moins, aux rites du christianisme, et d'en afficher les croyances. Cependant, la pièce de Shakespeare reflète sans doute, mais sans qu'on puisse avoir aucune certitude sur ce point, les préjugés et l'hostilité de nombre de ses contemporains, même si l'action se déroule dans une Venise de convention. Certaines répliques sont particulièrement agressives, méprisantes et violentes, notamment celles que Shakespeare place dans la bouche d'Antonio, personnage présenté par ailleurs comme un homme généreux et sensible, ainsi que dans celles de ses amis, pour qui Shylock n'est pas d'abord identifié comme usurier, mais invariablement comme Juif, et méprisé à ce titre.

Le Marchand de Venise ne compte certainement pas au nombre des pièces de Shakespeare le plus souvent jouées depuis la Seconde guerre mondiale, du moins ailleurs qu'en Grande Bretagne. J'ai été témoin, voici quelques années,  dans une ville de province, d'une levée de boucliers contre la représentation de la pièce, à l'initiative d'une partie de la communauté juive de la ville, mais pas seulement. Il s'agissait pourtant d'une très bonne mise en scène et d'une très bonne interprétation. Le personnage de Shylock y était montré, autant que je m'en souvienne, sous un jour favorable, comme une victime et un être noble, et non comme un scélérat. Ce qui avait mis le feu aux poudres, c'était, je crois, une ample écharpe blanche dont le metteur en scène avait eu l'idée de draper le personnage, et qui rappelait fortement un accessoire vestimentaire utilisé dans le rituel judaïque. Du coup, le personnage pouvait apparaître comme le représentant de la communauté juive et l'incarnation de ses valeurs religieuses, amalgame qu'une simple lecture de la pièce rend fortement douteux, pour ne pas dire insupportable. De fait, l'intolérance que Shylock affiche à l'égard des pratiques non-juives (manger du porc, prier autrement que selon le rituel juif, etc.), son avarice, l'autorité tyrannique qu'il exerce sur sa fille, pour qui il ne manifeste guère d'affection, et surtout la cruauté impitoyable, inhumaine, dont il fait preuve à l'égard d'Antonio, le disqualifient pour être un représentant acceptable de sa communauté.

Shylock n'en est pas moins un des personnages les plus forts et les plus attachants que le génie de Shakespeare ait créés, et il est bien plus que le méchant par qui le malheur arrive et dont tout le monde souhaite la punition. Sa première apparition  le montre comme un homme d'affaires avisé, pesant lucidement le pour et le contre d'un engagement en faveur d'Antonio. Il n'a pas de peine à pointer la contradiction où s'enferme le digne contempteur de l'usure, tout content de trouver un usurier pour le tirer d'affaire, après l'avoir, pendant des années, accablé de son mépris :

"  Well then, it now appears you need my help;
   Go to then, you come to me, and you say,
   " Shylock, we would have moneys " -- you say so !
   You that did void your rheum upon my beard,
   And foot me as you spurn a stranger cur
   Over your threshold  "

( " Et alors, il apparaît que maintenant vous avez besoin de mon aide; et voilà, vous venez me voir et vous dites " Shylock, nous voudrions des sous " -- voilà ce que vous dites ! Vous qui éjectiez votre bave sur ma barbe, et me bottiez comme on chasse un chien bâtard étranger loin de son seuil " ).

" Shylock, we would have moneys ". Le vieil usurier ne cesse de mettre le doigt sur l'hypocrisie sous laquelle était occulté  un problème auquel les contemporains de Shakespeare étaient particulièrement sensibles : celui de la circulation et du commerce de l'argent dans des sociétés où l'instance religieuse dominante jetait l'opprobre sur le prêt à intérêt  et où une véritable activité bancaire peinait à exister. La générosité d'un Antonio prêtant son argent sans intérêt n'était évidemment pas une solution viable à grande échelle. Bassanio est le type de ces gentilshommes aussi dépensiers que désargentés, bien plus nombreux sans doute encore à Londres qu'à Venise, et dont le coutumier recours était d'aller régulièrement frapper à la porte d'un usurier. L'usurier exerce une fonction sociale aux frontières de la légalité, mais nécessaire; la rançon de ses profits, c'est la mise au ban de la société; le Juif est tout désigné pour ce double destin, et pour longtemps : au temps de Balzac, les duchesses continueront encore de courtiser Gobseck, l'usurier juif. A la fin de la pièce, Shylock est sommé de se convertir mais aucune sanction ne frappe ses activités d'usurier; on suppose qu'une fois devenu Chrétien, il pourra continuer de s'y adonner en toute tranquillité et, pourquoi pas, fort de sa nouvelle parenté avec le noble Lorenzo, son gendre, se faire banquier.

On ne doit pas perdre de vue le fait que Shylock (comme le Gobseck de Balzac, lui aussi d'une amère lucidité sur la société de son temps) est un vieil homme, qui a enduré injures et avanies pendant des années, ce qui donnerait une dimension quelque peu sénile à son acharnement , autrement totalement invraisemblable, à obtenir la réparation vengeresse et meurtrière dont il rêve, peut-être depuis longtemps.

La  célèbre tirade " Hath not a Jew eyes ? ..." , trop souvent citée hors de son contexte, est souvent perçue comme une sorte de revendication des droits humains quelque peu pleurarde, alors qu'il s'agit du constat rageur d'une identité de condition masquée par une énorme hypocrisie. Les mots "humility" et "sufferance", qui désignent deux vertus cardinales du vrai chrétien, sont là  pour  mettre en lumière le fossé entre les actes et les valeurs dont ses ennemis se réclament. Homo homini lupus , c'est la vérité de portée universelle que nous rappelle ici Shylock, avec une dureté lucide.

" Tout un homme, fait de tout les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n'importe qui " : la célèbre formule de Sartre, à la fin des Mots, s'applique parfaitement à Shylock tel que lui-même se voit : il  est le reflet fidèle de ceux qui le méprisent, le haïssent, le rejettent. Son comportement ne diffère en rien du leur, l'hypocrisie en moins. Sa cruauté est la leur, exacerbée par la révolte. Par ailleurs, mêmes préjugés, mêmes oeillères, même petitesse, même incapacité à se hausser au-dessus de sa misère morale. Son ennemi Antonio ne vaut guère mieux que lui . S'il prie, à la fin, le tribunal de rendre à Shylock sans indemnité la moitié de ses biens, c'est pour obtenir de gérer l'autre et pour imposer sous la menace à son adversaire une conversion et un testament ; sa "charité" ne va pas au-delà ; pour le reste, il savoure, à sa façon, sa vengeance. Il est vrai qu'ayant été à deux doigts de passer un très sale quart d'heure, un autre que lui se serait sans doute montré moins magnanime !

Une des grandes forces de la pièce (force qui est d'ailleurs la manifestation d'une des vertus majeures du théâtre) est donc de disposer la violence de Shylock et celle de ses adversaires en miroir l'une de l'autre. Les invectives et les accusations des uns et de l'autre sont presque interchangeables, dans un jeu de rôles où chacun des duellistes pourraient sans aucune difficulté échanger leurs positions. C'est pourquoi il est impossible de comprendre la pièce comme une machine de guerre délibérément dirigée par son auteur contre les Juifs. Le Marchand de Venise ne nous renseigne en rien sur ce que Shakespeare pensait des Juifs en tant que collectivité. Il est possible que le public du temps ait perçu dans sa pièce une prise de position favorable à la solution "finale" du "problème" juif à l'anglaise : la conversion. L'adorable Jessica se convertit au Christianisme, et le tour est joué; elle épousera son Lorenzo, ils seront heureux et auront beaucoup d'enfants, de petits Chrétiens pur sucre. Son vieux grigou de père en fera autant, deviendra soudain parfaitement tolérable, et ses affaires ne s'en porteront que mieux. Cependant, aucun des personnages n'est le porte-parole de l'auteur. Il les fait parler, les uns et les autres, chacun selon son caractère, ses préjugés, ses qualités et ses défauts. Il est à peu près sûr, en tout cas, que le projet d'écrire une pièce contre les Juifs lui était complètement étranger. Un ennemi résolu des Juifs et décidé à leur nuire aurait sans doute été incapable d'écrire le morceau de bravoure qu'il prête à Shylock au début de l'acte III. Cette réplique justement célèbre contient le meilleur argument qu'on puisse invoquer contre l'antisémitisme, comme contre toute forme de racisme : on ne peut, pour définir un Juif, trouver d'autres ingrédients que ceux qu'on trouve chez tous les humains. Pour le reste, Shakespeare reprend à sa manière le personnage mis à la mode par Marlowe. Il emprunte à d'autres, comme le fera si souvent Molière, tel ou tel motif : la livre de chair, par exemple, vient d'une nouvelle italienne du Trecento. Shylock n'est  pas qu'un Juif : c'est aussi un vieil avare, que disqualifient sa cupidité et sa sécheresse de coeur ; on rit de ses mésaventures comme on rit de celles d'Harpagon. Personnage aussi excessif et, en définitive, aussi aveugle que le barbon moliéresque, il faut qu'il le soit jusqu'au bout pour que l'engrenage dramatique, savamment agencé par Shakespeare, fonctionne. La révolte de Jessica ressemble à celle des jeunes premières de Molière brimées par un père ou un tuteur abusif. Ce sont là des ingrédients classiques de la comédie. Personnage clé de cette comédie romanesque qui ressemble si peu à nos comédies corsetées dans leur respect des unités, Shylock n'apparaît cependant que dans cinq scènes. La tonalité dominante de la pièce est plutôt assurée par les échanges galants de Portia avec ses soupirants, avec Bassanio, son amant, et de Lorenzo avec Jessica. Les femmes y tiennent la dragée haute à leurs partenaires masculins, et c'est une femme, Portia, qui tire brillamment Antonio de l'impasse où il s'était fourvoyé. La vérité du Marchand de Venise est sans doute plus accessible à qui peut goûter la poésie des dialogues dans la langue originale : ces scènes gracieuses sont sans doute plus difficiles à faire apprécier aujourd'hui que les affrontements de Shylock avec ses détracteurs . Et si, au lieu d'une très improbable pièce antisémite, nous devions, dans Le Marchand de Venise, goûter avant tout le charme d'une comédie tendrement féministe ?







 



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