lundi 23 décembre 2013

Les boucs émissaires de Nosy Be

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"  Haïr d'un seul coeur : c'est chez les humains le remède à bien  des maux  "
                                                              ( Eschyle, Les Euménides )


Début octobre 2013, dans un village de l'île malgache de Nosy Be, le cadavre d'un enfant rejeté par la mer est découvert sur une plage. Dans les heures qui suivent, en l'absence d'enquête sérieuse et d'autopsie, des villageois réunis en nombre se saisissent de trois hommes, un Malgache, oncle de l'enfant, un Français et un Italien, qu'ils accusent d'assassinat, de trafic d'organes, de pédophilie ; ils les soumettent à un simulacre d'interrogatoire, accompagné de tortures, puis les massacrent. Plusieurs centaines de personnes participent à ce lynchage. Les cadavres sont brûlés sur un bûcher, autour duquel chantent et dansent hommes, femmes et enfants. Concession à la modernité ou souci de conférer une exemplarité supplémentaire à l'exécution, le martyre des victimes est filmé. Aucun représentant officiel de la justice ni de la police ne s'est manifesté. L'oncle de l'enfant, principal suspect, avait même été livré par les gendarmes à ses futurs assassins.

Dans l'île de Nosy Be vivent depuis toujours des communautés de pêcheurs et d'agriculteurs. Cependant l'économie traditionnelle de l'île et le mode de vie de ses habitants ont été perturbés, depuis quelques décennies, par l'apparition du tourisme. Les publicités des agences de voyage décrivent Nosy Be comme un petit paradis tropical. Dans les villages et sur les plages s'expose le contraste entre le niveau de vie des autochtones et celui des touristes étrangers, pour la plupart venus d'Europe. Mais l'activité touristique à Nosy Be  est durement frappée par la crise.

A Nosy Be comme ailleurs à Madagascar circulent depuis quelque temps des rumeurs insistantes de trafics d'organes prélevés sur des enfants, sans qu'aucune preuve ait jamais été produite. Cependant, l'île a ses réseaux de prostitution et de pédophilie. Les agents de l'administration, de la police et de la justice sont souvent incapables et corrompus. La population les accuse de ne rien faire contre les criminels. Une telle situation favorise  explosions de violence et règlements de comptes. Des cas de simulacres de justice populaire ont été recensés à Madagascar au cours des mois précédents. A Nosy Be, les histoires d'enlèvements et d'assassinats d'enfants, victimes de trafiquants d'organes et de pédophiles, circulent à la veillée. Une communauté livrée à elle-même, abandonnée à ses angoisses, travaillée depuis longtemps par un véritable stress collectif, va tenter de se faire justice elle-même, en désignant, sur la foi de simples rumeurs, trois boucs émissaires.

Le scénario qu'elle imagine et met en place présente une série d'éléments significatifs. Les victimes sont au nombre de trois. Le principal suspect est un membre de la communauté, un Malgache, oncle de l'enfant; cependant, étant d'origine comorienne, il peut être considéré comme un étranger ; un différend d'ordre financier l'opposait au père; on lui reproche de surcroît de ne pas avoir mis beaucoup de zèle à rechercher l'enfant disparu. Ces légères présomptions vont, sans autre forme de procès, être érigées au rang de preuves. Cependant, le crime dont on l'accuse est particulièrement odieux, insupportable, puisque c'est un crime familial, le crime des crimes : il attente en effet aux liens les plus fondamentaux qui relient les membres de la collectivité ; symboliquement, il la menace dans son existence même.

Ses deux supposés complices, qui vont avec lui gravir les marches du calvaire, sont étrangers, l'un Français, l'autre Italien; ils avaient lié récemment connaissance avec l'oncle de l'enfant sur la plage. On y reconnaît aussitôt la preuve d'un lien  entre un exécutant autochtone et ses commanditaires étrangers. Aucune confrontation n'est organisée entre les trois hommes; les supposés complices sont sommairement interrogés séparément, puis exécutés avant le supposé auteur de l'enlèvement. Les trois victimes sont brûlées sur un bûcher autour duquel tortionnaires et villageois font cercle, accomplissant un simulacre de rituel chanté et dansé. Après l'exécution, la communauté avait prévu de célébrer un joro , cérémonie visant à conjurer le mauvais sort et à libérer l'île du mal. Mais les autorités, soucieuses sans doute d'éviter de nouveaux débordements, en ont interdit la tenue.

Dans un bref essai intitulé Un mécanisme générateur : le bouc émissaire ( inclus dans Sanglantes origines ) , René Girard s'interroge sur la signification  psycho-sociale d'une pratique récurrente dans toutes les sociétés humaines depuis la nuit des temps jusqu'à nos jours, celle du bouc émissaire. On la retrouve dans de nombreux mythes (celui d'Oedipe, par exemple) qui en éclairent le fonctionnement et la structure logique, tout en prétendant lui conférer une légitimité, en fournissant les "preuves" de son efficacité.

Des collectivités humaines désignent un ou des boucs émissaires dans des situations de crise aiguë qu'elles se sentent impuissantes à maîtriser -- une épidémie par exemple :  " A l'époque de la peste noire, écrit René Girard, on tua des étrangers, on massacra des Juifs et, deux siècles plus tard, on fit brûler des sorcières, et cela pour des raisons parfaitement identiques à celles qu'on a rencontrées dans nos mythes. Tous ces malheureux se retrouvèrent indirectement victimes des tensions internes engendrées par les épidémies de peste et autres catastrophes collectives dont ils étaient tenus responsables par leurs persécuteurs. "

René Girard décrit le recours au bouc émissaire comme inséparable de phénomènes d'hystérie collective :

" Le lien causal entre crimes familiaux et "peste" appartient à la logique des foules déchaînées. Chaque fois qu'un de ces crimes est mentionné au sein d'une foule -- et certains ont toutes les chances d'être mentionnés dès lors qu'une foule se rassemble --, la rage collective se renforce et tend à se porter sur le premier objet disponible ou sur le plus visible ( ou peut-être également sur tel objet habituel ). L'impulsion violente devient si intense qu'elle réduit au silence toute autre considération, et la logique folle qu'on voit ici à l'oeuvre, le logos des groupes humains en pleine confusion, prend le dessus. "

" Croire au bouc émissaire, explique René Girard, signifie d'abord une seule chose, c'est croire à sa responsabilité de fauteur de troubles. En effet, dès l'instant où un processus non conscient de suggestion mimétique fait converger sur lui toutes les accusations, il apparaît manifestement comme la cause toute-puissante de tous les troubles perturbant une communauté, qui n'est plus elle-même que la somme de ces troubles. Les rôles sont alors inversés. Les persécuteurs se perçoivent comme les victimes passives de leur propre victime et ils voient dans leur victime une créature formidablement active et éminemment capable de les détruire. Le bouc émissaire donne toujours l'impression d'être un acteur plus puissant, ou une cause plus puissante, que ce qu'il est vraiment. "

Quel est le but d'une telle procédure ? Elle n'est manifestement pas de rendre une justice répondant à quelque critère rationnel que ce soit. Sur le terrain de la justice, elle relève d'une pensée symbolique et magique. Ses effets sont strictement psycho-sociaux : le rituel du bouc émissaire relâche une tension collective devenue insupportable, il réconcilie la communauté avec elle-même en mettant fin à l'ère du soupçon : " la persécution d'un bouc émissaire, écrit René Girard, doit coïncider avec une amélioration objective de la situation (dès lors qu'on a vraiment affaire à une situation mauvaise) et suffisamment importante pour que se produise l'effet psychosocial favorable, associé aux persécutions victimaires intenses. Un  phénomène de bouc émissaire ne peut avoir d'incidence que sur une seule réalité : le climat social. [...] A l'agitation et à la peur qui ont précédé le choix du bouc émissaire, puis à la violence exercée contre lui, succède, après sa mort, un climat nouveau d'harmonie et de paix ".

A cet égard, en interdisant le rituel du joro, les autorités locales, obéissant à une logique rationnelle et à des préoccupations circonstancielles, ne semblent pas avoir interrogé la signification de ce rituel en tant que probable rituel de clôture de la procédure du bouc émissaire.

Pour que fonctionne le recours au bouc émissaire, il faut évidemment que la signification de cette pratique en tant que telle reste inconsciente chez les acteurs. Il est hors de question que ceux-ci soient amenés à confronter, au moment où ils agissent, les justifications irrationnelles de leurs actes avec des critères rationnels. Il est clair pour eux que les preuves qu'ils ont accumulées contre les "coupables" sont irréfutables et décisives. Ainsi dans l'affaire de Nosy Be, de simples coïncidences prennent valeur de preuve. Dès lors qu'il s'agit d'accabler la victime désignée, tout est bon. On serait tenté de dire que, dans cette logique, le bouc émissaire est forcément coupable puisqu'il est le bouc émissaire. Au demeurant, une communauté engagée toute entière dans une entreprise de salut collectif ne saurait se tromper : "pour comprendre une genèse victimaire, écrit René Girard, il faut tenir compte de sa dimension non consciente. La seule chose qu'on ne doive pas attendre d'un mythe né du mécanisme victimaire, c'est qu'il reconnaisse que la victime est un bouc émissaire [...] ou, en d'autres termes, qu'il reconnaisse que le choix de la victime est arbitraire, que le lien causal entre la victime et la catastrophe qu'on lui attribue n'est pas réel. On n'attend rien de tel des persécuteurs médiévaux ou modernes. Car, on le comprend, ce serait parfaitement absurde. Ce lien causal sera regardé, au contraire, comme un fait si bien établi et si certain qu'il se passera de preuves. "

" Une communauté, écrit encore René Girard, qui s'active à chercher et à trouver des boucs émissaires est, en règle générale, une communauté perturbée par des dissensions ou par quelque désastre réel ou imaginaire. Elle établit un faux lien de cause à effet entre le bouc émissaire qu'elle a choisi et l'origine réelle ou imaginaire du problème auquel elle se heurte, quelle qu'elle soit. La présence dans tous ces mythes d'un désastre dont la victime est considérée objectivement, sinon personnellement, responsable, pourrait assurément découler de l'état de panique de la communauté et de la projection simultanée, par tous les persécuteurs, de leurs boucs émissaires personnels sur le dos de la victime. "

A Nosy Be, une trentaine de personnes ont été interpellées depuis les événements. Mais plusieurs centaines d'autres, présumées coupables d'assassinat ou de complicité d'assassinat ou, tout au moins, de non-assistance à personne en danger, circulent librement, en toute impunité. Les agences de voyage continuent de proposer Nosy Be comme destination touristique comme si rien ne  s'était passé, alors que deux Européens choisis presque au hasard par la foule ont été torturés et lynchés. Le silence médiatique est retombé sur le drame. Il serait pourtant fort intéressant de savoir comment les "autorités" malgaches, absentes ou complètement dépassées au moment des événements, vont en gérer les suites et quelles leçons elles vont en tirer. Ce qui s'est passé à Nosy Be illustre les régressions multiples qui affectent Madagascar comme beaucoup d'autres pays du monde, et  notamment une déliquescence de l'Etat, de moins en moins capable de fournir à la population les services qu''il est pourtant censé assurer dans une société moderne. Ce sont peut-être les nuisances destructrices de la modernité que les lyncheurs de Nosy Be entendaient conjurer. Il est à craindre que l'inepte et barbare simulacre de justice auquel ils ont eu recours ne se retourne contre eux, les laissant face à leur misère et à leurs illusions. " Les hommes, écrit René Girard, ne peuvent presque jamais partager pacifiquement un objet qu'ils désirent tous"; en revanche, ajoute-t-il, " il leur est toujours possible de partager un ennemi qu'ils haïssent tous, car ils peuvent s'unir pour le détruire. Après quoi les hostilités s'évaporent, du moins pour un temps ". Cette fois, le temps de la concorde commune risque d'être très court.

Nous aurions tort de considérer que la pratique du bouc émissaire est réservée à des sociétés "primitives" ou à des stades archaïques de notre propre société. La récente persécution des Juifs par les nazis est là pour nous rappeler qu'il n'en est rien. La tentation de rejeter sur un bouc émissaire la responsabilité des maux de la communauté est récurrente à toutes les époques et dans toutes les sociétés. Dans la société française actuelle, l'hostilité à l'égard de certains groupes sociaux minoritaires manifeste le désir à peine voilé de faire porter à ces groupes la responsabilité de certains maux qui frappent la collectivité. Le maire d'une commune du Var regrettait récemment que les pompiers soient intervenus trop vite pour maîtriser l'incendie qui ravageait un camp de Roms. Le fantasme du bûcher hantait ses propos, qui révélaient crûment cette tentation irrationnelle du recours au bouc émissaire, à laquelle seraient certainement prêts à succomber nombre de nos concitoyens, pour peu que la carence de l'Etat leur en offre l'occasion. Toute collectivité humaine est potentiellement menacée de régression vers de tels comportements de meute.

" Pourquoi est-il si difficile, écrit René Girard, de percevoir notre propre participation au phénomène et si facile de voir celle des autres ? Nos peurs et nos préjugés ne nous apparaissent jamais comme tels précisément parce qu'ils déterminent notre vision des gens que nous méprisons, que nous craignons, ou à l'encontre de qui nous exerçons des discriminations. Le soin que nous mettons à les éviter, notre violence psychologique à leur égard apparaissent, tout comme la violence physique d'un univers plus brutal, parfaitement justifiés par la nature et le comportement de ces gens. La même pratique que nous percevons comme persécutrice chez les autres nous semble toujours fondée quand c'est nous qui la mettons en oeuvre. "


René Girard ,  Sanglantes origines, entretiens avec Walter Burkert, Renato Rosaldo et Jonathan Z. Smith     ( Flammarion,  Champs / essais )

René Girard ,  Le Bouc émissaire  ( Le Livre de poche / Biblio )

Naissance d'une nation  , film de D.W. Griffith  ( 1915 )


Gehrard von Krollok




Jérôme Bosch, Le Portement de croix avec Sainte-Véronique ( Musée des beaux arts de Gand )





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