mercredi 4 décembre 2013

Rencontres

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Sur le chemin rocailleux de la chapelle, je suis doublé par six quads aux souriants pilotes. D'habitude, je ne prise pas fort ce genre de rencontres pétaradantes dans la paix des bois, mais cette fois, va savoir pourquoi, j'échange avec eux de cordiaux signes de reconnaissance, presque de complicité.

Au sommet, leurs montures abandonnées un peu plus bas (la dernière pente est raidasse et rocheuse), je les retrouve devisant et contemplant les vastes étendues, jusqu'à la mer, jusqu'à Fréjus, Toulon, Marseille, Aix et Manosque. Nous conversons et blaguons. Ce sont des Belges. A mon accent, ils ont repéré que je n'étais pas vraiment un autochtone, quoique demeurant en ces parages depuis plus de quatre décennies.

A-t-on suffisamment remarqué combien l'émotion de la beauté adoucit et illumine les échanges humains, combien tout de suite elle les rend plus chaleureux, combien elle favorise le partage, l'empathie, un peu comme fait l'ivresse d'un bon vin ? Or ici, elle est surabondante, partout, dans tous les azimuts de la boussole, à deux pas et jusqu'à l'horizon, du bout des chaussures au plus haut du ciel. Et nous sommes, les uns et les autres, immergés dans l'émotion de la beauté, depuis un bon moment déjà. Quads ou pas.

Je les quitte sur un dernier échange de rires pour aller m'installer à quelque distance, dans le creux de rochers surplombant où je m'adonne à l'indispensable rituel de la lecture.

Cette fois, je commence L'Homme qui riait avec les dieux, le dernier ouvrage (posthume) de Lucien Jerphagnon, qui s'ouvre sur cette citation de Kierkegaard :

"  Il m'est arrivé quelque chose d'étrange. J'ai été ravi au septième ciel. Là, tous les dieux étaient assemblés. Par grâce spéciale me fut accordée la faveur de formuler un voeu. "Veux-tu, me dit Mercure, la jeunesse, la beauté, la puissance, une longue vie, la plus belle des jeunes filles, ou telle autre merveilles parmi toutes celles que nous avons dans notre coffre ? Choisis, mais ne choisis qu'une chose. " Je fus un instant perplexe, puis je m'adressai aux dieux en ces termes : "Très honorés contemporains, je choisis une seule chose, c'est d'avoir toujours le rire de mon côté. " Pas un dieu ne répondit un mot, mais tous ils éclatèrent de rire. J'en conclus que ma prière était exaucée et que les dieux savaient s'exprimer avec goût ; car il eût été malséant de répondre avec un grand sérieux : " Que cela te soit accordé. "

Saisi par cette troublante coïncidence, j'ai poursuivi ma lecture, dans la fraîcheur lumineuse des bois, charmé par l'humour, le savoir sans pédantisme et la sagesse sans pose  des réflexions de Jerphagnon. Quand je suis repassé par la chapelle, mes compagnons d'un instant avaient disparu. Sans faire aucun bruit. Pourtant, à si peu de distance, j'aurais dû entendre le vacarme des moteurs. Aurais-je rencontré les dieux ? Des dieux chevauchant des quads ? Je pense que Lucien Jerphagnon n'aurait pas jugé l'hypothèse trop invraisemblable.


Lucien Jerphagnon, l'Homme qui riait avec les dieux , préface (admirable) de Thérèse Jerphagnon / Albin Michel




Photo : Jambrun

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