vendredi 6 décembre 2013

" T-Shit Madiba " ou carnaval en décembre

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Sur le blog littéraire que je fréquente, un intervenaute exprime en une série de messages bien sentis son émoi et son admiration pour Mandela, dont on vient  d'apprendre la mort. Il y va de sa contribution dithyrambique à la geste du défunt et entonne quelques chants (guerriers ? funèbres ?) en zoulou et autres dialectes locaux, dont il ne daigne pas fournir la traduction.

Et voici que, cédant, sous le coup de l'émotion, à la tentation de la confidence, il écrit :

" Mes biens les plus précieux sont ces deux chemises Madiba achetées au Cap dont les couleurs n'ont pas terni d'un poil, et ce T-Shit à l'effigie de Madiba qui m'habille la nuit ".

Patatras ! Voilà que, par l'effet de l'omission d'un simple r , l'oraison funèbre se mue en sa parodie burlesque, riche de connotations impertinentes, malséantes, et, pour tout dire, en ces moments solennels, sacrilèges ! Notre malheureux intervenaute aboutit en une fraction de seconde au résultat contraire de celui qu'il visait, et, au lieu de nous plonger dans l'émotion sacrée, déclenche un énorme éclat de rire !

C'est le lapsus du jour, et même de la semaine, ou je ne m'y connais pas. Freud a souligné la capacité du lapsus, cousin honteux du mot d'esprit, à dévoiler un désir dissimulé dans l'obscurité de l'inconscient. Notre contributeur aurait-il lâché par mégarde le pet foireux d'une pulsion inavouable ( et encore inavouée à lui-même) ?

Puissance carnavalesque du lapsus : en un instant elle ruine l'image qu'on voulait donner de soi. Pire : elle la retourne. La noble pose de l'admirateur éploré se mue ici magiquement en gesticulation de ribouldingue obscène. Toute la question (freudienne) est de savoir si ce renversement parodique a été obscurément souhaité par celui qui s'y est livré. Faudrait-il  en conclure qu'un redoutable anarchiste prêt à balancer sa bombe se dissimule quelque part dans le cortège funèbre sous un costume trois-pièces-cravate ?

L'auteur de cette bévue signe Leo (Bloom) Pold . J'ignore quel  est son nom réel et ne m'en soucie pas. Mais tout usage d'un  pseudo (cela vaut d'ailleurs aussi bien pour moi que pour les autres contributeurs et contributrices de ce blog) est un travestissement carnavalesque. Il n'y a pas lieu de s'arrêter en si bon chemin. J'ai donc travesti à nouveau Leo (Bloom) Pold en Leopolda Yoplabloom , appellation qui, on s'en doute, n'a pas eu l'heur de plaire à l'intéressé(e). Je croise les doigts pour qu'elle  lui colle au train.

C'est une chance d'ailleurs pour Leopolda qu'elle ait commis ce lapsus : il lui a permis, volens nolens, de s'évader pour un instant du rôle convenu de pleureuse qu'elle s'évertuait à endosser bien qu'il ne s'accordât peut-être pas à sa nature profonde. Et puis, des pleureuses, en ces circonstances, on en a plus que notre comptant. J'ai toujours eu du goût, pour ma part, pour ces dérapages des doigts sur le clavier, qui ouvrent souvent des perspectives inattendues et riches de sens. Efficace antidote à l'esprit de sérieux. Mais il est peu probable que l'épaisse Leopolda, sanglée dans la défroque conformiste de son rôle de pleureuse dans l'immense cohorte des pleureuses plus ou moins autoproclamées, soit disposée à se reconnaître dans ce détournement d'essence anarchiste, puérile bombinette de merde fraîche et parfumée déposée par un galopin ricaneur au milieu des bouquets.

Imaginons cependant qu'au lieu d'un quidam affublé d'un pseudo, ce soit quelque dignitaire sud-africain (par exemple un membre influent de l'ANC, voire le Président lui-même) qui, dans les colonnes d'un quotidien de Johannesburg ou du Cap, ait commis une telle bévue  : voilà une carrière politique ruinée, et même pire !

De toute façon, la Leopolda, moi, à sa place, je ferais profil bas. Non mais passe que, lape-suce, lape-suce, on dit ça, mais sur un coup comme ça, ça sent sa vanne raciste à des lieues. J'ai des contacts en Afrique africaine, eh bien je peux lui dire , à la Leopolda, que son "T-shit Madiba", c'est très mal perçu sur le continent, du nord au sud et d'est en ouest, surtout au vu des circonstances. Un copain à moi, qui perche dans la haute vallée de la Nyangalélé (des durs à cuire là-bas, coupeurs de bites à l'occasion) m'a bigophoné : "Son T-shit Madiba, on va le lui rentrer d'où elle l'a sorti ! " Là, ça risque de faire très mal. Surtout un T-shit. Moi, en général, je les fais en forme de I, quelquefois en forme de S, mais en forme de T, jamais ! Doit y avoir de la diablerie là-dedans. De la magie vaudou, peut-être.





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