samedi 28 décembre 2013

"Siegfried", de Richard Wagner : un opéra antisémite ?

1021 -


"  Son regard haineux, que j'aperçus par la vitre, lui donnait vraiment un air tout à fait juif "
                                                     ( Jonathan Littell , Les Bienveillantes )

Le narrateur décrit ici un personnage particulièrement violent et antipathique, membre des sinistres Einsatzgrüppen chargés de liquider les populations juives dans l'Est de l'Europe. La phrase est d'une remarquable ambiguïté. Ou bien, en effet, elle suggère que la ressemblance avec un Juif du dénommé Turek (c'est le  nom de ce personnage), antisémite hystérique, révèle l'inanité des théories raciales nazies (inanité démontrée à ce moment du roman par un autre personnage, ami du narrateur), ou bien elle trahit l'antisémitisme du narrateur, membre, lui aussi, des Einsatzgrüppen, bien  que l'auteur ne le présente pas comme un antisémite convaincu. Dans ce second cas, on pourrait y discerner plutôt une influence semi-consciente de la vulgate antisémite européenne où certains traits, comme une prédisposition à la haine, sont considérés comme typiquement juifs.


On sait que Richard Wagner fut antisémite. Cet antisémitisme s'exprime sans fard dans  des textes de lui comme Le Judaïsme dans la musique. Cependant, on exonère généralement ses opéras du péché d'antisémitisme . Cette attitude ressemble peut-être à un cordon de sécurité destiné à sauver l'oeuvre du soupçon de contamination par les "mauvaises" pensées de son auteur. Elle n'est pas sans faire penser au zèle des céliniens s'efforçant de démontrer que les romans de l'auteur de Voyage au bout de la nuit ne participent en rien des obsessions antisémites qui  se donnent libre cours dans les pamphlets. Il conviendrait sans doute, dans les deux cas, d'y regarder de plus près.

Dans Siegfried, le second volet de la Tétralogie de Richard Wagner, Mime, le gnome qui, au fond d'une caverne, a élevé le héros, est un personnage particulièrement odieux et répugnant. Difforme et ricanant, il se disqualifie par sa soif d'or et de pouvoir. Il n'a protégé Siegfried que pour mieux l'asservir à ses propres intérêts. Il est le traître par excellence, avatar de Judas, qui finit par machiner l'assassinat de celui qu'il feint d'aimer et de protéger. La malfaisance de Mime, sa bassesse morale, sont puissamment soulignées par la musique.  Son chant  est glapissant, frénétique, haletant d'une rage inextinguible.

Je n'ai jamais pu m'empêcher de penser, en écoutant Siegfried, que Mime était Juif. Certes, me disais-je, interloqué par cette identification quasi immédiate,  mon subconscient n'est pas moins pollué de clichés antisémites que celui de n'importe quel Européen moyen, mais tout de même. Après tout, rien, dans le texte du livret écrit par Wagner, ne désigne explicitement Mime comme Juif.

Cependant, je ne suis pas le seul à avoir compris ce personnage comme une  caricature antisémite. C'est aussi l'avis, notamment, de Pierre-André Serna, l'auteur de l'Anti-Wagner sans peine, qui rapproche Mime, sur ce terrain, du Beckmesser des Maîtres chanteurs. On peut penser aussi à Alberich, le maître de Mime.

Je dois le reconnaître : mon subconscient n'est pas moins pollué de clichés antisémites que celui de n'importe quel Européen moyen : or je puis suspecter le compositeur d'avoir compté justement là-dessus pour favoriser dans l'esprit du spectateur l'identification de Mime à un Juif sans jamais le désigner comme tel. L'affreux nain correspond en effet, trait pour trait, au portrait-charge du Juif véhiculé par la vulgate antisémite européenne, telle qu'on la retrouve notamment dans nombre d'oeuvres littéraires, et non des moindres, depuis Le Juif de Malte de Marlowe jusqu'au Gobseck de Balzac en passant par Le Marchand de Venise de Shakespeare. Ces clichés sont si répandus, si prégnants que l'identification fonctionne presque automatiquement. Ce dispositif, en admettant que Wagner y ait eu  recours, est d'autant plus machiavélique et pervers qu'il est simple et apparemment innocent : c'est pas moi qui le dis, c'est vous...

Il n'est pas indifférent que, dans des opéras où s'exprime une vision du monde aussi manichéenne que celle de Wagner, les puissances du Mal soient représentées par un personnage qui ressemble de façon si frappante à la caricature traditionnelle du Juif. Serviteur du Mal, saturé d'impureté, tel apparaît bien Mime, face au couple de Siegfried et de Brünnhilde, incarnations de la Pureté, de la Vertu, de la beauté, du Bien.

Si l'on identifie Mime comme une incarnation symbolique  du Juif, tel que les clichés de l'antisémitisme européen le définissent, la relation entre Mime et Siegfried, peut, elle aussi, être lue sur un plan symbolique. Mime est l'éducateur et le protecteur de Siegfried, qu'il veut mettre au service de ses intérêts, puis se retourne contre lui et projette de le tuer. Symboliquement, Mime, l'Ancien, pourrait représenter à la fois l'Ancien Testament et le peuple juif, tandis que Siegfried, le Nouveau, incarnerait à la fois la Chrétienté et le Nouveau Testament. Dans cette optique, le meurtre de Mime pourrait être interprété comme l'épreuve que Siegfried doit affronter pour conquérir son émancipation et trouver sa vérité. Dans l'esprit de Hitler, plus tard, l'élimination des Juifs apparaîtra comme la condition de la régénération du peuple allemand. On peut, d'autre part, lire l'ensemble de la Tétralogie comme une mise en scène d'une philosophie de l'Histoire sans doute partiellement dérivée de Hegel. Face à Mime et Alberich, représentants de l'ordre ancien, Siegfried est porteur des forces de l'avenir.

Il serait naïf de penser que la  culture européenne, sous ses formes considérées comme les plus hautes,  ne s'est pas faite l'écho et le relais, jusqu'à une époque très récente, d'un antisémitisme dont on ne peut oublier  qu'il inspira, pendant de longs siècles, et de façon très officielle, la doctrine des Eglises chrétiennes et la pratique constante des pouvoirs politiques. Ses traces, dans l'inconscient collectif européen, seront très longues à s'effacer.

Non désigné comme Juif, mais éventuellement identifiable comme tel, Mime est un personnage radicalement négatif. Il est loisible de le considérer comme l'expression de l'antisémitisme de Wagner. Cependant il ne faut pas perdre de vue que, dans cette façon de voir les choses, entre  une part irréductible de subjectivité et, peut-être, de partialité. Rien, absolument rien, ne prouve que Wagner ait délibérément conçu Mime, Alberich ou  Beckmesser comme des représentations caricaturales du Juif, ni qu'il ait conçu certains de ses opéras comme des machines de guerre antisémites plus ou moins explicites. On ne possède de lui aucune confidence susceptible d'accréditer pareille thèse. Après tout, l'association de la volonté de puissance, de la cupidité et de la perfidie, si elle est un ingrédient récurrent de la caricature antisémite, ne lui est cependant pas réservée. Il ne faut pas perdre de vue non plus que l'univers des opéras de Wagner relève du légendaire et du merveilleux, ce qui rend aléatoire toute tentative d'identification à des personnages ou à des groupes sociaux réels. Bernard-Henri Lévy vient de relancer le débat sur la question en déclarant qu'on ne peut plus écouter Wagner comme on le faisait avant Auschwitz. Pour qu'une pareille thèse soit recevable, encore faudrait-il démontrer que les opéras de Wagner véhiculent un contenu antisémite, ce qui est rigoureusement indémontrable. BHL confond abusivement deux plans différents : celui des oeuvres et celui des opinions antisémites de leur auteur.

BHL est juif et ses engagements sionistes sont connus. Il est naturel que sa perception des oeuvres de Wagner en soit influencée. Mais moi, qui ne suis pas Juif, je ne me soucie aucunement d'Auschwitz ni de l'antisémitisme de Wagner quand j'écoute Tristan ou la Walkyrie. Je ne crois pas que lorsque Patrice Chéreau et Pierre Boulez ont monté la Tétralogie ils aient vu dans Alberich ou dans Mime des caricatures antisémites.

Les opéras de Wagner sont beaucoup moins tributaires (en admettant qu'ils le soient) des clichés antisémites  que de grandes oeuvres de la littérature européenne qui mettent en scène des Juifs, comme Le Juif de Malte de Marlowe, Le Marchand de Venise de Shakespeare, Gobseck de Balzac. Dans ces textes, le protagoniste est explicitement défini comme Juif. Même si la peinture qui en est faite est nuancée et riche en traits positifs, il serait hasardeux d'affirmer que leurs auteurs ne sacrifient pas peu ou prou aux clichés antisémites de leur époque. Cependant ni Marlowe, ni Shakespeare, ni Balzac ne peuvent être considérés comme des auteurs antisémites ni comme mettant leur oeuvre au service de la diffusion de thèses antisémites. Il est vrai qu'aucun d'entre eux n'a pâti comme Wagner de la récupération éhontée de son oeuvre par les nazis et leurs sympathisants, à commencer par les descendants du compositeur.







1 commentaire:

Marc S. a dit…

Mime une caricature antisémite ? Ce n'est pas crédible. C'est vraiment tiré par les cheveux. A ce tarif, il est aussi le portrait inconscient de Wagner lui-même !

Mime montre de vraies qualités de père adoptif (nonobstant le projet manipulateur et possessif qu'il se formule peu à peu). Et Siegfried une vraie et constante froideur, alors même qu'il est encore ignorant de tout, et qu'il devrait au moins aimer ce père un tant soit peu. Moi, c'est ce qui me choque depuis toujours à la première scène : cette absence ontologique d'amour dans le coeur de Siegfried (pire que le pauvre Alberich qui lui renonce par désespoir). Siegfried est un personnage essentiellement anti-chrétien par ce manque.
Siegfried manque singulièrement de vision et de puissance. Ce qui eut fait de lui un héros et un tragédien ? Epargner Mime et aimer Brünnhilde ! Il y a matière à 10 Tétralogies. Il eut alors construit un monde.

Wagner est un immense musicien et un prophète des timbres. Mais c’est un penseur pédant, fumeux, à la culture honteusement lacunaire. Bruckner comprend cent fois mieux la civilisation occidentale dans ses symphonies. Wagner n’a rien compris au drame de l’homme occidental, qui est tiraillé intérieurement et politiquement par le vrai conflit chrétien/païen. Comme tout réactionnaire Wagner a une vision mécaniste du monde : il nie toute transcendance. De ce point de vue, la pensée réactionnaire est purement anti-occidentale, niant Saint-Paul : «si je n’ai pas la charité je ne suis rien, car la sagesse passera, mais pas la charité». C’est autour de ce drame que s’enracine la tragédie occidentale contemporaine.

Quelque part Mime et Alberich sont comme Siegmund et Sieglinde, perméables à l'humanité, à ses désirs, ses chutes et ses rédemptions. Siegfried est presque plus froid encore que Wotan. Son amour pour Brunnhilde est très touchant, juvénile, il m’émeut et m'enthousiasme. Mais c'est un amour sans charité dans le coeur. C'est une pure "conquête de la vierge". Il ne se passe rien entre ces deux héros, qui souffriront et périront aveuglés à jamais par leur orgueil érotico-politique. C'est ainsi d'ailleurs qu'à fini le Reich nazi : il a tué ses éléments "hétérogènes" sans pitié ni mémoire. Le Reich a fini comme Siegfried et pour les mêmes raisons.

En tant qu’homme occidental enraciné dans son identité, on peut penser à la Shoah en écoutant Wagner. Il ne faut pas être bête, ça ne trouble pas l’écoute mais l’enrichit. Car la Shoah, loin d’être un «détail», renouvelle notre exégèse de l’humanité. Sa compréhension me semble même un passage obligé au renouveau de l’occident. Ceci-dit, Wagner est trop limité intellectuellement pour lui accorder autant d’importance. Il a surtout été récupéré par un microcosme social décadent en manque de virilité intrinsèque. Pitoyable et vain.

De mon côté, «l’ardeur» me semble la principale et intarissable puissance de la musique wagnérienne. Sa véritable jouissance. Son extase indicible et orgiaque. L’ardeur, heureusement, est universelle et dépasse la turpitude congénitale du compositeur. Car à ce tarif, Mime représenterait l’inconscient de Wagner : un peu dégénéré, le vieux sorcier des timbres essaye de manipuler son public qui ne doit pas s’y laisser prendre. Mais lui pardonner sans faiblesse. Comme un héros.